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Enquête
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Les Gâthâs attribuées à Zarathuštra : qui parle dans ces hymnes ?

PhilosophiePerse & zoroastrisme12 septembre 202615 min de lecture
Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Deux cent trente-huit strophes au milieu d’un sacrifice

Quelqu’un, dans ces hymnes, s’adresse à Zarathuštra par son nom et lui pose une question. La strophe est la quatorzième du chapitre 46 et commence par zaraθuštrā kastē aṧauuā uruuaθō, « Ô Zarathuštra, quel est ton allié selon la Vérité ? », dans la restitution qu’en donne Helmut Humbach. Deux vers plus loin, le même locuteur emploie la première personne du singulier pour annoncer qu’il va invoquer. Il parle donc, et il parle à Zarathuštra.

Or ces dix-sept chants passent, dans la tradition zoroastrienne comme chez la plupart des iranisants, pour l’œuvre de Zarathuštra lui-même.

Un changement de mètre au milieu du Yasna

La liturgie longue des zoroastriens s’appelle le Yasna, mot apparenté au sanskrit yajña, « sacrifice ». Elle se récite en avestique, une langue iranienne ancienne, et elle occupe soixante-douze chapitres. Arrivé au chapitre 28, le prêtre change de registre linguistique sans qu’aucune rubrique ne l’annonce. Le dialecte devient nettement plus archaïque, si proche du védique que la comparaison entre les deux relève de la dialectologie plutôt que de l’étymologie. Et le texte devient métrique, compté en syllabes, ce qui n’arrive nulle part ailleurs dans l’Avesta.

Cinq blocs se distinguent par leur mètre. L’Ahunauuaitī Gāθā, chapitres 28 à 34, compte sept chants et cent strophes de trois vers. Dans l’Uštauuaitī, chapitres 43 à 46, quatre chants se répartissent soixante-six strophes de cinq vers. Quarante et une strophes de quatre vers forment la Spəṇtāmańiiu, chapitres 47 à 50. Restent deux Gâthâs d’un seul chapitre chacune, la Vohuxšaθrā avec ses vingt-deux strophes et la Vahištōišti avec ses neuf. Le total donne deux cent trente-huit strophes, un peu moins de neuf cents vers, environ six mille mots. Quatre de ces cinq titres sont simplement les premiers mots du premier vers, ce qui indique assez qu’ils n’ont pas été baptisés par un auteur soucieux de son livre.

Au milieu de ce bloc, entre la première Gâthâ et la deuxième, s’insère un texte dans la même langue archaïque mais en prose, le Yasna Haptaŋhāiti ou « Yasna des sept chapitres », qui occupe les chapitres 35 à 41. Johanna Narten en a donné l’édition en 1986 et a montré qu’aucune différence n’obligeait à lui supposer un autre auteur qu’aux Gâthâs. Deux chapitres, le 42 et le 52, sont des intrusions en avestique récent, glissées après coup dans un ensemble que rien d’autre ne dépareille.

La tradition pehlevie avait fait ses propres comptes. Au paragraphe 13,50-52 du Šāyast-nē-šāyast, on lit pour les Gâthâs augmentées du Haptaŋhāiti deux cent soixante-dix-huit strophes, mille seize vers et cinq mille cinq cent soixante-sept mots. Le chiffre est approximativement juste, et cela vaut d’être noté, car au IXᵉ siècle de notre ère des prêtres comptaient mot à mot un texte qu’ils ne comprenaient déjà plus très bien.

Un point de méthode s’impose ici, et il vaut pour tout ce qui suit. Ces hymnes n’ont pas été transmis comme un recueil de poésie. Alberto Cantera l’énonce sans détour dans un article de 2013. On ne connaît les textes vieil-avestiques que tels qu’ils apparaissent dans la liturgie longue, et le sous-titre que Jean Kellens et Céline Redard ont donné à leur introduction de 2021, Le récitatif liturgique sacré des zoroastriens, dit la même chose. Il n’existe aucun manuscrit, aucune citation, aucun témoignage d’une circulation des Gâthâs hors du rituel.

Le mal comme résultat d’un choix

L’argument de ces chants se laisse restituer, en dépit de leur difficulté. Le point de départ est un couple de termes qui structure tout le vocabulaire : aša, l’ordre vrai, la conformité, ce qui est en règle, et druj, la tromperie, ce qui fausse. Les hommes se répartissent en ašauuan, ceux qui tiennent par aša, et drəguuaṇt, ceux qui tiennent par la druj. Autour d’Ahura Mazdā, le « Seigneur qui sait », gravitent des entités qui sont à la fois ses qualités et des personnes divines, la Bonne Pensée (vohu manah), le Pouvoir (xšaθra), la Juste Disposition (ārmaiti), l’Intégrité et l’Immortalité.

L’argument central se lit au chapitre 30, strophes 2 à 6, et se reprend au chapitre 45, strophes 1 et 2. Il se déroule ainsi. Il y a deux Esprits primordiaux, jumeaux, qui se sont manifestés dans une vision. Ils diffèrent en pensée, en parole et en acte, l’un meilleur, l’autre mauvais. Entre les deux, chacun choisit, et le pieux choisit droitement. L’Esprit trompeur a choisi le pire agir, l’Esprit très bienfaisant a choisi aša. Les daēuua, ces divinités anciennes que les hymnes traitent en démons, ont mal choisi parce qu’une illusion les a saisis pendant qu’ils délibéraient.

Il faut voir cette conclusion pour ce qu’elle est. Le mal n’est pas posé à l’origine comme une substance concurrente. Il apparaît au terme d’un acte de discernement mal conduit, et les Esprits eux-mêmes ont commencé par choisir. Le dualisme des Gâthâs est un dualisme conséquent, produit par une décision, ce qui le distingue nettement de la cosmogonie beaucoup plus tardive du Bundahišn, où deux principes s’affrontent depuis toujours.

L’exemple qui met l’argument à l’épreuve est fourni par le texte lui-même. Au chapitre 31, strophe 20, celui qui vient vers l’homme d’aša reçoit la lumière, et le drəguuaṇt reçoit une longue durée d’obscurité, une mauvaise nourriture et le mot « malheur ». Aucun juge n’intervient dans le passage, aucun décret non plus. Il y est conduit par sa propre daēnā, mot que les éditeurs traduisent par « vision », « conscience » ou « religion », et qui désigne ici l’agrégat de ce qu’il a fait. On est jugé par la somme de ses actes constituée en personne.

La Plainte de la Vache

Le chapitre 29 met tout cela en scène, et il porte depuis longtemps un nom, la Plainte de la Vache, gəuš urvan, l’Âme du Bovin. La scène est courte, et elle se lit comme un procès où l’accusation est portée par la victime.

L’Âme du Bovin se plaint. Pour qui a-t-elle été façonnée ? Elle subit la violence et n’a personne pour la nourrir. Le Façonneur interroge aša. Ahura Mazdā répond, en connaissance de cause, qu’aucun maître n’a été trouvé, ni aucun modèle conforme à aša, et il demande qui pourrait bien transmettre cela aux mortels par la Bonne Pensée. À la strophe 8 vient la réponse, aēm mōi idā vistō, « celui-ci a été trouvé ici pour moi, le seul qui ait écouté nos enseignements », suivi du nom, zaraθuštrō spitāmō. L’Âme du Bovin proteste alors qu’on lui donne un protecteur sans force, une voix d’homme faible là où elle en voulait une puissante.

Un lecteur d’aujourd’hui peut se représenter la situation sans effort. Une assemblée délibère sur le sort du monde, cherche quelqu’un pour le porter, désigne un homme, et la principale intéressée trouve le choix médiocre. L’investiture est contestée dans le texte même qui l’accomplit, et elle est contestée sur le seul point qui compte pour la suite, la force de la voix de celui qui va parler.

Elle est aussi, du point de vue qui nous occupe, un objet remarquable. Le nom du poète supposé y figure à la troisième personne, dans un dialogue où il est un personnage désigné par un autre, et où le « moi » de la strophe 8 appartient à la Bonne Pensée. Aucun de ces vers ne dit « moi, Zarathuštra, j’ai composé ceci ».

Le prophète nommé au génitif et au datif

Le relevé est facile à vérifier, et c’est ce qui fait sa force. Zarathuštra est le personnage le plus souvent nommé des Gâthâs. Au chapitre 51, strophe 11, une question demande qui sera l’allié de Spitāma Zarathuštra, au datif. Au chapitre 28, strophe 6, un locuteur demande à Ahura Mazdā d’accorder son soutien zaraθuštrāi ahmaibiiācā, « à Zarathuštra et à nous ». Le chapitre 53, dernier des dix-sept, s’ouvre sur vahištā īštiš srāuuī zaraθuštrahē spitāmahyā, où le nom est au génitif et le verbe au passif. Le même chapitre nomme Pourucistā, « la plus jeune des filles de Zarathuštra », toujours au génitif.

Cette accumulation ne prouve rien à elle seule, et les défenseurs de l’attribution le rappellent avec raison. Il existe des passages que la lecture traditionnelle rend à la première personne, au chapitre 43 strophe 8, au chapitre 49 strophe 12, au chapitre 46 strophe 19. Compter ne suffit pas. Tout dépend de ce qu’un datif peut faire.

Quelqu’un pose une question à Zarathuštra

Il faut revenir à la strophe 14 du chapitre 46, parce que c’est là que Jean Kellens et Éric Pirart ont placé leur point d’appui, dans le premier volume des Textes vieil-avestiques paru en 1988. Le locuteur y interroge Zarathuštra sur son allié, obtient pour réponse le nom du prince Kauui Vištāspa, puis annonce à la première personne qu’il va invoquer avec les paroles de la Bonne Pensée.

Leur prémisse tient en une phrase. Un poète ne se pose pas à lui-même une question en mettant son propre nom au vocatif. Si le locuteur de 46,14 n’est pas Zarathuštra, et si rien dans la langue ni dans le style ne permet de distinguer un chant de l’autre, alors les occurrences à la troisième personne ne peuvent plus être récupérées une à une. Le raisonnement est un raisonnement de dominos, et il vise moins l’attribution des Gâthâs qu’une chose plus lourde, l’existence même d’une personnalité fondatrice au départ du mazdéisme.

Il faut maintenant reprendre les pièces une à une. D’abord ce qui s’est décidé à Bombay en 1862, quand un théologien allemand a séparé les dix-sept chants du reste de l’Avesta et a du même geste créé un auteur et supprimé un rituel. Ensuite le relevé de Kellens et Pirart, occurrence par occurrence, avec la réponse que Humbach lui a opposée dans l’Encyclopaedia Iranica. Puis les endroits où deux traductions du même vers donnent deux doctrines. Enfin le trajet matériel du texte, mille ans de récitation avant la première ligne écrite, et un colophon dont on ne sait pas convertir la date.

La suite de l’enquête
  1. Un théologien protestant coupe l’Avesta en deux

  2. Vasiṣṭha change de personne grammaticale

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