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Enquête
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Les druides pratiquaient-ils des sacrifices humains ? Textes et fouilles

AntiquitéCeltes & Europe ancienne7 octobre 202618 min de lecture
Andres Rueda / Wikimedia Commons
18 min de lectureEn trois parties
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Première partie

« Pour la vie d’un homme, la vie d’un homme »

« Qui ignore en effet qu’ils conservent jusqu’à ce jour cette coutume monstrueuse et barbare d’immoler des hommes ? » La phrase est de Cicéron. Elle sert d’abord à gagner un procès. Vers 69 av. J.-C., l’orateur défend Marcus Fonteius, ancien gouverneur de la Gaule transalpine, que les peuples de sa province accusent d’extorsion. Les témoins à charge sont des Gaulois, parmi lesquels un chef nommé Induciomarus. Au paragraphe 31 du Pour Fonteius, il s’en prend à leur serment, en plaidant que des hommes persuadés d’apaiser les dieux par le meurtre offrent à un tribunal romain des serments sans valeur.

L’accusation est donc ancienne, et c’est d’emblée une arme. Elle n’en devient pas fausse pour autant.

Jules César consacre aux mœurs des Gaulois une longue digression au livre VI de la Guerre des Gaules, qui couvre l’année 53 av. J.-C. Au chapitre 13, il range les druides parmi les deux catégories d’hommes qui comptent en Gaule, avec les chevaliers, et leur confie le culte et les sacrifices, publics comme privés. Le chapitre 16 va plus loin. Toute la nation gauloise, écrit-il, est très adonnée aux choses religieuses, si bien que ceux qui souffrent de maladies graves ou affrontent les dangers de la guerre immolent des hommes en guise de victimes, ou font vœu d’en immoler, et se servent des druides pour accomplir ces sacrifices. La raison tient dans une formule de comptable. Pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, la puissance des dieux ne s’apaise que si la vie d’un homme est payée par la vie d’un homme. Certains peuples, ajoute César, possèdent des figures d’une taille immense dont ils remplissent de vivants les membres tressés d’osier, puis y mettent le feu. On y brûle de préférence les voleurs et les brigands, ou tout autre coupable, dont le supplice passe pour plus agréable aux dieux, et quand ils viennent à manquer, on descend jusqu’au supplice d’innocents. Le mot que César applique aux druides, administri, mérite qu’on s’y arrête, car il en fait des officiants chargés d’exécuter un rite voué par d’autres, le malade ou le guerrier en péril.

On préférera ici le mot « colosse » à celui de « mannequin d’osier », que les traductions ont rendu courant. Strabon, qui décrit la même construction, emploie le grec kolossos, et César écrit simulacra, deux termes qui désignent souvent chez les Anciens des images de dieux. Rien, dans les deux textes, ne garantit que la chose avait une forme humaine. L’osier a pourtant fait carrière. En 1973, le cinéaste britannique Robin Hardy en tire The Wicker Man. Un sergent de police venu enquêter sur une île écossaise y finit enfermé dans un géant d’osier, et c’est ce film qui a installé l’osier en flammes dans l’imaginaire du druide, un demi-siècle durant.

Diodore de Sicile, qui compile sa Bibliothèque historique dans les mêmes décennies, rapporte une autre scène. Quand les Gaulois délibèrent d’une affaire grave, ils consacrent un homme, le frappent d’un poignard au-dessus du diaphragme et lisent l’avenir dans la façon dont il tombe et dont son sang s’écoule (V, 31, 3). Chez eux, poursuit-il, aucun sacrifice ne se fait sans un « philosophe », un homme qui connaît la nature divine et parle pour ainsi dire la langue des dieux. Un peu plus loin (V, 32, 6), il ajoute que les criminels sont gardés cinq ans, puis empalés en l’honneur des dieux sur d’immenses bûchers, et que les captifs de guerre servent eux aussi de victimes. Strabon, sous Auguste, reprend la divination par l’agonie d’une victime, frappée cette fois dans le dos d’un coup de sabre, et précise que l’on ne sacrifiait pas sans les druides (IV, 4, 5). Il connaît d’autres procédés. Certaines victimes étaient tuées à coups de flèches ou empalées dans les sanctuaires, d’autres jetées avec du bétail et des bêtes sauvages dans un colosse de foin et de bois que l’on brûlait tout entier.

Quelques lignes plus haut (IV, 4, 4), le même Strabon distingue chez les Gaulois trois groupes honorés. Aux bardes reviennent le chant et la poésie. Les vates, que l’on traduit souvent par « devins », sacrifient et étudient la nature, tandis que les druides y ajoutent la philosophie morale et jugent en particulier les affaires de meurtre. Strabon rapporte à ce propos une croyance singulière. Quand les condamnés abondent, la terre, pense-t-on, donnera beaucoup. Diodore connaît une répartition voisine, avec des « philosophes et théologiens » qu’il appelle druides et des devins à côté d’eux (V, 31, 2). Chez ces deux auteurs, la main qui frappe peut donc appartenir à un devin, et le druide garantit par sa présence la validité du rite.

Strabon écrit à l’imparfait. Pour lui, ces rites appartiennent au passé, et ce sont les Romains qui y ont mis fin.

Posidonios d’Apamée

Ces trois récits se ressemblent trop pour être indépendants. Diodore et Strabon puisent chez Posidonios d’Apamée, philosophe stoïcien qui a voyagé en Gaule méridionale vers 100 av. J.-C. et dont l’ouvrage est perdu. Strabon le nomme d’ailleurs dans le même chapitre, à propos des têtes d’ennemis que les Gaulois clouaient à l’entrée de leurs maisons et que Posidonios, écœuré au début, avait fini par regarder sans émotion à force d’en voir. En 1960, l’Irlandais J. J. Tierney a tenté de reconstituer cette ethnographie perdue dans les Proceedings of the Royal Irish Academy, et il a soutenu que César la recopiait lui aussi sans la citer, en ajoutant ici et en retranchant là selon ce que servait son propos. Si Tierney a raison, et sa démonstration a convaincu beaucoup de monde pendant un demi-siècle, les témoignages se ramènent à une seule observation, faite par un Grec dans le sud de la Gaule une génération avant la conquête, peut-être de seconde main, que les auteurs suivants répètent ensuite comme un état présent alors qu’elle décrivait peut-être déjà un usage en recul.

La thèse a ses adversaires. César a passé près d’une décennie en Gaule et il comptait parmi ses alliés l’Éduen Diviciacus, que Cicéron, qui l’avait reçu chez lui, présente comme un druide versé dans la divination (De la divination, I, 41, 90). En 2021, Miranda Aldhouse-Green, professeure émérite d’archéologie à Cardiff, fait valoir dans Rethinking the Ancient Druids que les officiers lettrés de l’état-major auraient relevé à Rome une invention pure et simple. Jean-Louis Brunaux, qui a dirigé les fouilles de plusieurs sanctuaires de Picardie, tire du même Diviciacus une conclusion inverse. Le seul druide connu par son nom était un chef de guerre et un homme politique de premier plan. Il ressemble fort peu, selon lui, aux ermites en blanc de l’excursus, que Brunaux tient pour un collage de Posidonios et d’informations plus vieilles encore.

Rome, elle, a légiféré. Suétone écrit qu’Auguste avait interdit la religion des druides aux seuls citoyens romains, en raison de sa « terrible cruauté », et que Claude l’abolit entièrement en Gaule (Vie de Claude, 25, 5). Pline l’Ancien attribue au principat de Tibère la suppression des druides gaulois. Il salue ensuite la dette du monde envers les Romains, qui ont fait disparaître des pratiques monstrueuses où tuer un homme passait pour l’acte le plus religieux et le manger pour le plus salutaire (Histoire naturelle, XXX, 13). Les deux auteurs ne désignent pas le même empereur. Une série de mesures échelonnées sur un demi-siècle, d’Auguste à Claude, rend compte des deux témoignages sans qu’il faille en sacrifier un.

En 60 ou 61 apr. J.-C. (les Annales placent l’épisode en 61, une partie des historiens le remonte d’un an), le gouverneur Suetonius Paulinus franchit le détroit qui sépare la Bretagne de Mona, l’actuelle Anglesey. Sur le rivage l’attendent des guerriers en rangs serrés, des femmes vêtues de noir qui brandissent des torches, et des druides qui lancent des imprécations les mains levées vers le ciel. Les soldats restent d’abord figés, puis passent. Les bois sacrés de l’île sont abattus, écrit Tacite, car on y tenait pour un devoir d’arroser les autels du sang des captifs et de consulter les dieux dans des entrailles humaines (Annales, XIV, 30). Cette scène a l’allure d’un récit de campagne, et Tacite la tient probablement de son beau-père Agricola, qui servait alors en Bretagne sous les ordres de Paulinus.

Les textes s’accordent donc sur l’existence du sacrifice humain en Gaule et en Bretagne, et presque tous mêlent les druides à son exécution ou à sa surveillance. Ils divergent sur l’époque comme sur les procédés. Aucun de leurs auteurs ne dit avoir assisté à une mise à mort, César pas plus que les autres. Depuis cinquante ans, c’est au sol que l’on demande de trancher. En 2001, au terme des fouilles de Gournay-sur-Aronde et de Ribemont-sur-Ancre, Jean-Louis Brunaux écrivait que le sacrifice humain, leitmotiv des auteurs antiques, n’était « nulle part attesté directement » dans les sanctuaires gaulois. La même année, Miranda Aldhouse-Green publiait Dying for the Gods, qui rassemblait les indices archéologiques d’Europe du Nord-Ouest et concluait à des mises à mort rares, mais réelles. Entre ces deux lectures s’étend un terrain précis, qui se parcourt site par site, des fosses à bœufs de l’Oise aux ossuaires de la Somme et des inhumés recroquevillés des Ardennes au corps tourbé du Cheshire.

La suite de l’enquête
  1. Cinquante bœufs à Gournay, cinq cents guerriers sans tête à Ribemont

  2. Exécuté, assassiné ou offert aux dieux ?

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