Un cardinal de roman au collège de San Gregorio
On objectera que la question du titre ne se pose pas. La controverse de Valladolid figure dans les programmes de seconde, dans les manuels de philosophie politique et sur les cartels du musée qui occupe aujourd’hui le bâtiment où elle s’est tenue ; Domingo de Soto, l’un des juges, en a même laissé un résumé que Bartolomé de Las Casas fit imprimer à Séville en 1552. Avec deux noms, une ville, une date et un texte d’époque, on voit mal ce qu’il resterait à vérifier.
Qu’une réunion se soit tenue à Valladolid en 1550 et 1551, personne ne le conteste. Le doute porte sur sa forme. Le mot « controverse » évoque aujourd’hui un duel oratoire entre deux hommes placés face à face, arbitré par une autorité qui rend un verdict. Les papiers du temps décrivent une procédure en grande partie écrite, étalée sur près d’un an, où les deux adversaires ne semblent pas avoir parlé l’un devant l’autre, et qui s’achève sans décision collective. Francisco Castilla Urbano, spécialiste de la pensée de Sepúlveda à l’université d’Alcalá, a consacré en 2025 un long article à l’écart entre ces deux images, et son relevé des distorsions court sur une dizaine de pages.
La scène que tout le monde a en tête date de 1992.
Cette année-là, pour le cinquième centenaire du premier voyage de Colomb, la télévision française commande une fiction à Jean-Claude Carrière, scénariste de Luis Buñuel. Il en tire un récit publié chez Belfond et le scénario d’un téléfilm réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe, diffusé sur FR3 le 2 mai 1992, avec Jean-Pierre Marielle en Las Casas, Jean-Louis Trintignant en Sepúlveda et Jean Carmet dans le rôle du cardinal Salvatore Roncieri, légat du pape, qui préside les séances et doit dire si les indigènes du Nouveau Monde sont des hommes à part entière. Le film reçoit le prix Italia en 1992 et plusieurs 7 d’or l’année suivante ; Jacques Lassalle monte la version théâtrale en 1999. Des professeurs de français et d’histoire le projettent depuis plus de trente ans, parce qu’il met un débat d’idées en images et qu’aucune autre version accessible au grand public n’existait. Le 21 mai 1993, invité d’une émission matinale pour la sortie de la cassette, Carrière précise que le légat joué par Carmet, apparemment, ne figurait pas dans la controverse, et que les propos des deux adversaires viennent de leurs livres. Dans l’avant-propos de son récit, il va plus loin, d’après la traduction espagnole de 1998 que cite Castilla Urbano. Rien ne garantit, écrit-il, que les deux hommes se soient rencontrés et aient débattu en public ; les conclusions n’ont jamais été officiellement proclamées ; le légat, les colons, les Indiens amenés à Valladolid et la concordance des décisions finales sont de son invention, et la vérité qu’il cherche est dramatique.
La fiction a pourtant débordé de l’écran. En 2024, la notice consacrée à la junte dans la principale encyclopédie en ligne de langue espagnole nommait encore le cardinal Roncieri parmi les participants, sans signaler qu’il sort d’un roman, et plusieurs sites de vulgarisation espagnols lui font toujours présider les débats. Un personnage imaginé à Paris en 1992 dirige ainsi, sur des milliers de pages web, une commission castillane réunie quatre cent quarante-deux ans plus tôt.
Une cédule pour suspendre les expéditions
Pour comprendre qui s’est réellement réuni à San Gregorio, il faut partir d’un livre que personne ne pouvait acheter.
Vers 1544, Juan Ginés de Sepúlveda, humaniste cordouan docteur de Bologne, chroniqueur de Charles Quint et maître de latin du prince Philippe, compose un dialogue intitulé Democrates secundus, sur les justes causes de la guerre contre les Indiens. Il y applique aux peuples américains la doctrine de la guerre juste qu’il avait exposée dans un premier Democrates, imprimé à Rome en 1535, et, d’après son propre témoignage, le président du Conseil des Indes, le cardinal García de Loaysa, l’y a encouragé. En 1545, le manuscrit circule assez pour que son auteur sollicite du Conseil de Castille la licence d’imprimer. Des membres influents du Conseil des Indes s’y opposent. Las Casas, rentré définitivement en Espagne en 1547, obtient que les universités de Salamanque et d’Alcalá donnent leur avis, et les deux se prononcent contre la publication.
Sepúlveda juge leurs réponses sans fondement et réclame au prince un « tribunal plus intègre », formé des membres du Conseil de Castille, dont le président, l’archevêque Valdés, avait loué le livre. L’empereur choisit une autre voie. Il confie l’affaire au Conseil des Indes, élargi à des membres d’autres conseils et à quatre théologiens. Entre-temps, le 1ᵉʳ mai 1550, Sepúlveda publie à Rome, chez les frères Dorico, une Apologia pro libro de iustis belli causis, qui défend la thèse du livre refusé en répondant à l’évêque de Ségovie, Antonio Ramírez. Les exemplaires qui franchissent les Pyrénées sont saisis en Castille, puis aux Indes.
Le 16 avril 1550, date que retiennent plusieurs synthèses espagnoles sans toujours citer le document, une cédule royale suspend les expéditions de conquête, les entradas, le temps que des théologiens et des juristes « traitent et discutent de la manière dont ces conquêtes se feraient justement et en sûreté de conscience ». La formule dit l’objet de la réunion. Elle suppose la présence castillane maintenue et porte sur la manière de l’étendre sans charger la conscience du roi, ce qui n’a rien d’un examen de légitimité de l’empire en tant que tel.
La composition de la commission alarme Sepúlveda. Dans sa correspondance, éditée à Pozoblanco en 2007, il se dit effaré d’y trouver trois dominicains, Bartolomé Carranza, Domingo de Soto et Melchor Cano, parce qu’on ne pouvait, selon lui, nommer en Espagne d’hommes plus hostiles à la justice de la conquête. Il demande leur remplacement, se propose lui-même comme juge, et obtient seulement d’être entendu en même temps que son adversaire.
Une commission de juristes plus que de théologiens
Combien de juges ? La réponse dépend du texte que l’on ouvre. L’argument liminaire de l’imprimé de 1552 parle de quatorze « seigneurs », à qui l’on remit chacun une copie du résumé de Soto. Jean Dumont, en 1995, écrit « quinze sages ». Castilla Urbano concilie les deux chiffres : quinze membres avaient été désignés, et le retrait du franciscain Bernardino de Arévalo en laissa quatorze à l’ouverture. Cette lecture a l’avantage de rendre compte de chaque source sans en corriger aucune, et elle explique pourquoi l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, qui s’appuie sur la liste des nominations, range encore Arévalo parmi les juges. Le détail publié par plusieurs synthèses espagnoles, sept membres du Conseil des Indes, deux du Conseil royal, un du Conseil des ordres militaires, trois théologiens dominicains, un franciscain et un évêque, aboutit bien à quinze noms, avec une nette majorité de conseillers.
Sepúlveda comptait sur ces juristes, qu’il croyait mieux disposés que les théologiens. La présidence revint vraisemblablement au président du Conseil des Indes, Luis Hurtado de Mendoza, marquis de Mondéjar. La convocation formelle émanait des régents du royaume en l’absence de Charles et de Philippe, Marie, fille de l’empereur, et son époux Maximilien d’Autriche. Rome n’y avait aucune part, les affaires des Indes relevant du patronage royal, que les souverains castillans défendaient contre toute intervention pontificale.
Sepúlveda parle de mémoire, Las Casas lit
L’ordre des séances se lit dans l’argument liminaire de 1552. Le docteur entra à la première session et « dit tout ce qu’il voulut ». On appela ensuite l’évêque, qui « en cinq jours continus lut toute son Apologie ». Plusieurs études modernes parlent de quatre jours ; le texte imprimé en 1552, dont Las Casas surveilla lui-même la composition, dit cinq, et c’est ce chiffre qu’on retient ici faute de source antérieure qui le contredise. Sepúlveda parla environ trois heures. Il exposa de vive voix les principaux arguments de son livre, sans le lire, précise Soto, ce qui interdit au rapporteur, de son propre aveu, de rendre au docteur la même justice qu’à l’évêque, dont il avait le texte sous les yeux. D’après Castilla Urbano, aucun des deux n’assista à l’exposé de l’autre, chacun s’adressant aux juges.
L’Apologie de Las Casas est un traité latin dont le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale de France, sous la cote Latin 12926 selon la notice de sa traduction anglaise, publiée par Stafford Poole en 1974. Elle répond point par point à Sepúlveda. Celui-ci, échaudé par le refus des universités, s’était gardé à Valladolid de nommer Aristote et sa théorie de l’esclavage par nature, et s’appuyait plutôt sur des autorités familières aux théologiens, comme le commentaire de Thomas d’Aquin à la Politique. Devant la longueur de l’exposé lascasien, tous les membres prièrent Soto, confesseur de l’empereur, de le résumer et d’en tirer autant de copies qu’il y avait de juges, pour qu’ils puissent étudier le cas et voter ensuite selon Dieu.
Le bâtiment, lui, se visite. Le collège de San Gregorio, fondé à la fin du XVᵉ siècle par le dominicain Alonso de Burgos, confesseur d’Isabelle la Catholique, abrite depuis 1933 la collection historique du Museo Nacional de Escultura, rouvert en 2009 après une restauration complète. De part et d’autre de sa porte se dressent des hommes velus et armés, ces « hommes sauvages » que la sculpture de la fin du Moyen Âge empruntait aux fêtes de cour et aux romans de chevalerie. Certains guides y reconnaissent des Américains, lecture que rend fragile la chronologie du chantier, dont la façade fut élevée en dernier dans les années 1490, et que le motif, bien plus ancien que les voyages de Colomb, n’appelle pas. Le collège et le couvent voisin de San Pablo, reliés par une porte, formaient deux maisons distinctes, l’une gouvernée par un recteur, l’autre par un prieur, et le palais qui jouxte l’ensemble ne devint résidence royale qu’en 1601.
L’âme des Indiens, affaire réglée depuis 1537
Le 2 juin 1537, la bulle Sublimis Deus de Paul III déclare que les Indiens, « en tant que vrais hommes » (utpote veros homines), sont capables de recevoir la foi chrétienne et ne peuvent être privés de leur liberté ni de leurs biens, même s’ils demeurent hors de la foi. Treize ans plus tard, aucun juge de Valladolid n’avait à se prononcer sur ce point, et le résumé de Soto ne le formule nulle part.
La question qu’il rapporte est plus étroite et plus politique. Il s’agit de savoir « s’il est licite à Sa Majesté de faire la guerre à ces Indiens avant que la foi leur soit prêchée, pour les soumettre à son empire, afin qu’une fois soumis ils puissent être plus facilement et commodément enseignés et éclairés par la doctrine évangélique ». Sepúlveda tient la guerre pour licite et même expédiente. Las Casas la juge inique, contraire à la religion chrétienne, et nuisible à la conversion qu’elle prétend servir. Nestor Capdevila, qui a traduit l’ensemble des pièces en français chez Vrin en 2007, qualifie de banale l’idée d’un débat sur l’âme des Indiens, selon la citation qu’en donne Castilla Urbano.
La légende a pourtant une origine dans les textes. La deuxième raison de Sepúlveda, telle que Soto la résume, invoque « la rudesse de leurs esprits » et les décrit comme des gens « de nature servile et barbare », tenus pour cette raison de servir ceux dont l’esprit est plus élevé, « comme sont les Espagnols ». Une hiérarchie des capacités humaines se trouve bien au centre de l’affaire. Carrière l’a convertie en question métaphysique, portée devant un tribunal d’Église ; les juges de 1550 y cherchaient un titre juridique à faire la guerre, et ils le cherchaient pour le compte du roi.
Pour reconstituer ce qui s’est passé entre août 1550 et mai 1551, on dispose de textes produits dans un ordre précis. Le sommaire de Soto a donné naissance aux douze objections que Sepúlveda en tira, puis aux vingt et un cahiers de réplique de Las Casas, dont son adversaire assure que presque aucun juge ne les ouvrit. Il faut suivre ensuite leur impression à Séville chez Sebastián Trujillo, et chercher avec Lewis Hanke, qui posait la question dès 1974 dans All Mankind Is One, les avis écrits que chaque juge devait remettre.
Vingt et un cahiers que personne n’a lus
Melchor Cano doit encore son vote en 1557

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