Trois lignes de latin pour toute la bataille
Le plus ancien texte relatif à cette journée n’est pas un récit. C’est un poème funéraire, recopié dans un manuscrit venu du sud de la France, probablement de Septimanie, que la Bibliothèque nationale conserve sous la cote Latin 4841. Aux feuillets 33 verso et 34 recto, une main du IXᵉ siècle a transcrit l’épitaphe d’un officier du palais. Elle commence par un vers que les éditeurs citent toujours, « Pallida sub paruo clauduntur membra sepulcro ». Les membres pâles sont enfermés dans un petit tombeau. Le texte se clôt sur une indication de date, la formule romaine des calendes, qui donne le 15 août. Ernst Dümmler l’a publiée en 1873, puis rééditée en 1881 dans le premier volume des Poetae Latini aevi Carolini des Monumenta Germaniae Historica. Depuis, c’est de ce poème, et de lui seul, que les historiens tirent la date de la bataille.
L’homme pleuré s’appelle Aggiardus, ou Eggihard. Il dirigeait le service de la table du roi. Il n’a jamais eu de postérité littéraire, et son épitaphe a passé mille ans sans que personne y prête attention.
Wascones sous la plume d’un lettré du IXᵉ siècle
Le récit, lui, vient du chapitre 9 de la Vita Karoli Magni, la biographie que le lettré Éginhard consacre à Charlemagne vers 825-830, une décennie après la mort de l’empereur. Le passage est court et il faut le suivre de près.
Charles attaque l’Hispania avec le plus grand appareil de guerre qu’il pouvait réunir. Il franchit le saltus des Pyrénées, reçoit la soumission de toutes les villes et de tous les châteaux qu’il aborde, et rentre avec son armée sauve et intacte, à ceci près qu’au retour, sur la crête même des Pyrénées, il lui arriva d’éprouver un moment la perfidie des Wascons. L’armée avançait en longue colonne, comme le permettait l’étroitesse du passage. Des Wascons postés au sommet, dans un lieu que l’épaisseur des forêts rendait favorable aux embuscades, fondirent sur la queue des bagages et sur les hommes qui protégeaient l’arrière. Ils les précipitèrent dans la vallée en contrebas, engagèrent le combat et les tuèrent jusqu’au dernier. Puis ils pillèrent les bagages et se dispersèrent à la faveur de la nuit qui tombait. Éginhard note l’inégalité des équipements, l’armement léger des uns contre la lourdeur des autres, et le terrain qui faisait le reste.
Suivent les trois noms. Eggihard, préposé à la table royale. Anselme, comte du palais. Et « Hruodlandus Brittannici limitis praefectus », Roland, préfet de la marche de Bretagne, avec plusieurs autres. Le chapitre se ferme sur un aveu que la chanson de geste effacera. L’affaire ne put être vengée, parce que l’ennemi s’était dispersé au point qu’aucune rumeur ne subsistait sur l’endroit du monde où l’on aurait pu le chercher.
Cet aveu a mis un demi-siècle à devenir dicible. Michel Sot a rappelé en 2016 que, pour l’année 778, deux textes annalistiques se superposent. Une version brève, rédigée sans doute vers 788, et une version révisée et corrigée entre 801 et 829, que l’on a longtemps attribuée à Éginhard lui-même et que les éditeurs des Monumenta ont publiée en regard de la première. La version brève ne dit rien du revers pyrénéen. La version révisée l’admet, nomme les Wascons, et raconte le démantèlement des murs de Pampelune au passage de l’armée. Entre la première rédaction et la seconde, la cour franque a changé d’avis sur ce qu’on pouvait écrire d’une défaite. La datation exacte de ce changement reste discutée, et elle importe, puisqu’elle commande l’ancienneté de tout ce que nous croyons savoir.
Le mot que le biographe emploie pour désigner les assaillants, Wascones, ne se traduit pas commodément. Il recouvre les populations basques des deux versants et se confond largement, dans la langue administrative franque, avec les Gascons. Michel Sot, éditeur français de la Vita, a montré que la Wasconia y est traitée comme une province distincte de l’Aquitaine, dotée de son duc. La question de savoir si l’embuscade fut montée par des montagnards du versant nord, du versant sud, ou par les deux, n’a jamais été tranchée, et les sources ne fournissent pas de quoi la trancher.
Une tradition orientale existe pourtant, et elle est tardive. Des chroniqueurs arabes, à commencer par Ibn al-Athīr, mort en 1233, racontent l’ambassade envoyée à Paderborn par Sulaymān ibn Yaqẓān al-ʿArabī, gouverneur révolté de Barcelone, la marche des Francs sur Saragosse, les portes closes, la prise d’otages et le coup de main par lequel les fils de Sulaymān auraient délivré leur père. Menéndez Pidal a rassemblé ces textes dans l’appendice historiographique de son livre de 1959, où trois d’entre eux figurent en arabe avec traduction castillane. Quatre siècles et demi séparent Ibn al-Athīr des faits qu’il rapporte. Les historiens les traitent comme ce qu’ils sont, une tradition de seconde main dont aucune source franque ne confirme le détail.
Rothlandus, deuxième nom sur un jugement rendu à Herstal
Sur Roland lui-même, l’inventaire est vite fait. Trois témoignages, dont un contesté.
Le premier est le passage d’Éginhard. Il présente une singularité que Michel Sot a relevée dans son étude sur la fabrication historiographique du désastre. La présence ou l’absence de Roland constitue l’une des trois variantes textuelles majeures qui séparent les familles de manuscrits de la Vita Karoli. Autrement dit, la seule mention contemporaine que nous possédions du futur héros manque dans toute une branche de la tradition. Selon le manuscrit que l’on ouvre, deux hommes meurent dans le col, ou trois.
Le deuxième témoignage est un acte. En 772, à Herstal, Charlemagne promulgue un jugement du tribunal du Palais concernant des droits de l’abbaye de Lorsch. Le diplôme, édité dans les Diplomata Karolinorum des Monumenta, énumère les fidèles présents, « Hagino, Rothlando, Wichingo, Frodegario comitibus ». Rothlandus figure en deuxième position, immédiatement après celui qui était très probablement le comte du palais, assesseur permanent du tribunal. Philippe Lauer et François-Louis Ganshof tenaient l’identification avec le mort de 778 pour évidente au point de ne pas la justifier. Menéndez Pidal l’a rejetée, en supposant que tous les assesseurs devaient être des comtes palatins, ce que la pratique carolingienne ne confirme pas.
La fonction, au passage, n’est pas mineure, et Menéndez Pidal l’a sous-estimée. Stiennon le lui objecte en s’appuyant sur les historiens des institutions carolingiennes. Un préfet de marche commande une zone frontière militarisée, son autorité s’étend en campagne sur plusieurs comtés et sur les comtes qui les tiennent, et les provinces de frontière échappent à l’organisation habituelle du royaume. La marche de Bretagne, celle que tient Roland, fait face aux Bretons de l’Ouest armoricain, à l’exact opposé géographique des Pyrénées. Un homme chargé de surveiller les confins de la Bretagne meurt dans un col basque parce que le roi l’avait emmené en Espagne, et c’est tout ce que l’on peut dire de sa carrière.
Le troisième témoignage est une monnaie, et il fera l’objet de l’instruction détaillée qui suit. Disons pour l’instant qu’il existe deux deniers d’argent de Charlemagne portant au revers le nom Rodlan, sortis de deux trésors distincts, l’un découvert dans la Nièvre en 1858, l’autre dans les Grisons en 1904, et que l’attribution de ce nom au préfet de la marche de Bretagne divise numismates et philologues depuis cent soixante ans.
Rien d’autre. Pas de charte souscrite par lui, pas de sépulture identifiée, pas d’objet. Le personnage historique tient dans une ligne d’une biographie, une ligne d’un jugement, et deux revers de monnaie.
Aucune source du temps ne dit où
Le point le plus embarrassant n’est pourtant ni le nom ni la date. C’est le lieu.
Les textes contemporains ou de peu postérieurs emploient des formules vagues, et José María Lacarra et Pierre Bonnassie les ont alignées en 1966 dans les Annales du Midi. « Pyrenei saltum », « saltuque Pyrenei superato », « in ipso Pyrenei iugo ». La passe des Pyrénées, la crête des Pyrénées. Rien de plus. Aucun toponyme. C’est seulement au XIᵉ siècle, avec la note émilianaise dont il sera question plus loin, que le combat se voit localisé dans les ports de Cize et à Roncevaux, le long de la route qui va de Dax à Pampelune et reprend la voie romaine de Bordeaux à Astorga.
Cette localisation traditionnelle a l’avantage de la vraisemblance. La voie romaine existe, elle est cataloguée dans l’Itinéraire d’Antonin sous le numéro XXXIV, elle relie la mansion d’Imus Pyrenaeus, à Saint-Jean-le-Vieux, à celle d’Iturissa, à Espinal, et le point haut du parcours porte dans la documentation médiévale le nom de Summus Portus. L’archéologue Mercedes Unzu Urmeneta, qui dirige les sondages du col d’Ibañeta, identifie ce Summus Portus au col lui-même, à 1 062 mètres, en s’appuyant notamment sur le petit sanctuaire routier d’Arteketa-Campaita, fouillé par Jean-Luc Tobie en 1986-1987 près du col de Bentartea, qui a livré monnaies, fibules, lances et hipposandales échelonnées du Iᵉʳ siècle avant notre ère au IVᵉ siècle de notre ère.
Cela ne prouve rien sur 778, et plusieurs universitaires ont proposé autre chose. Lacarra et Bonnassie recensent ces hypothèses concurrentes. En 1956, dans les actes des Coloquios de Roncesvalles, la romaniste liégeoise Rita Lejeune a soutenu que le saltus Pyrenaeus du haut Moyen Âge désignait strictement la partie orientale de la chaîne, et que l’embuscade avait donc eu lieu du côté du Perthus, dont le paysage de défilé encaissé et de forêts épaisses correspond mieux, selon elle, à la description d’Éginhard. En 1963, dans la revue Hispania, l’Aragonais Antonio Ubieto Arteta a déplacé l’affaire vers les Pyrénées aragonaises. Les comptes rendus de l’époque saluaient la conduite de ces démonstrations tout en butant sur une objection de géographie humaine. On voit mal des Gascons monter un guet-apens dans les Albères, à des centaines de kilomètres de leur aire de peuplement.
Le tracé lui-même n’est pas unanimement fixé, et le désaccord porte sur quelques kilomètres qui changent tout. La plupart des auteurs font passer la voie romaine par ce qu’on appelle aujourd’hui le chemin haut, ou chemin de Napoléon, qui gagne Saint-Jean-Pied-de-Port par les cols de Lepoeder et de Bentartea. Un autre courant la fait descendre par Valcarlos, un troisième par le Lindux. La découverte du sanctuaire d’Arteketa-Campaita près de Bentartea a fait pencher la discussion vers le chemin haut, sans la fermer. Le lecteur pressé retiendra que l’armée franque est passée par Roncevaux. Les textes du VIIIᵉ siècle disent seulement qu’elle a franchi les Pyrénées.
Le débat n’a jamais été clos par une preuve matérielle, pour une raison simple. Aucun objet de 778 n’a été retrouvé nulle part, ni dans le col d’Ibañeta, ni ailleurs.
Il reste alors une observation qui déplace la question, et qui vient d’un acte de chancellerie. En 1027, un diplôme de Sanche le Grand de Navarre délimitant les termes de l’évêché mentionne, au bout de la vallée d’Erro, une chapelle de San Salvador que l’on dit de Charlemagne. Ce document est antérieur d’une génération au plus ancien texte connu qui nomme Roncevaux, et de deux générations au manuscrit d’Oxford. Le lieu portait donc déjà un nom carolingien avant qu’aucun poème conservé ne le lui donne.
Il faut maintenant regarder les objets un à un. Les deux deniers au nom de Rodlan et le débat qui a opposé sur eux un numismate liégeois au plus grand philologue espagnol du siècle, la note de la Rioja et son porz de Sicera, les six monnaies anglaises trouvées en 1934 sous le sol de la chapelle d’Ibañeta, et le volume relié à Oxford dans lequel un jeune érudit français, en juillet 1835, crut trouver la quadrature du cercle.
Dix-sept millimètres d’argent au nom de Rodlan
Bédier voulait une route, Menéndez Pidal voulait une mémoire

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