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Enquête
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Les Agojie du Dahomey : réalité militaire ou fantasme exotique ?

Époque moderneAfriques modernes3 octobre 202620 min de lecture
Fotograaf / photographer: niet bekend / unknown / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Quarante femmes en armes à la porte du roi

Le témoin le plus soupçonneux de l’histoire des femmes soldats du Dahomey les a pourtant vues de près, et il tenait à ce qu’on le sache. Envoyé à Abomey en 1863 auprès du roi Glele, le consul britannique Richard Burton publie l’année suivante, chez Tinsley Brothers à Londres, un récit en deux volumes dont le titre promet des « notices of the so called “Amazons” », des notes sur les prétendues amazones. Dans le corps du livre, il accuse ses prédécesseurs britanniques de s’être laissé abuser par une mise en scène rudimentaire, les mêmes guerrières sortant par une porte et rentrant par une autre pour être comptées deux fois.

Ce soupçon vise des chiffres du XIXᵉ siècle, ceux d’une armée que le roi Gezo (1818-1858) avait fortement accrue et que des troupes françaises affronteront encore en 1890 et en 1892. Il laisse entière une question plus ancienne et plus difficile. Depuis quand des femmes portent-elles les armes au service des rois d’Abomey, et pour quoi faire ? Les réponses publiées s’étalent sur deux siècles. En dressant en 1998 l’inventaire de la littérature, l’historien Stanley Alpern a relevé des dates de fondation allant du règne de Wegbaja, mort vers 1680, à celui de Glele, monté sur le trône en 1858. Entre ces deux bornes se tient le XVIIIᵉ siècle, celui où commencent les témoignages écrits, et c’est lui qu’il faut interroger d’abord.

Ahosi, mino, amazones

Le vocabulaire pose le premier problème. Le mot « amazones » appartient aux visiteurs européens, qui reconnaissaient dans ces femmes les guerrières de la mythologie grecque, et il ne traduit aucun terme fon. À la cour d’Abomey, toutes les femmes attachées au service du roi relevaient d’une même catégorie, les ahosi, « épouses du roi » ; Edna Bay, qui a reconstitué l’organisation du palais, y range indistinctement des gardes, des guerrières, des messagères, des danseuses, des espionnes ou des prostituées. Robin Law a relevé un autre nom, mino, « nos mères », qui faisait de chaque femme soldat la mère de l’officier ou du soldat qu’elle doublait dans la hiérarchie. Quant au nom d’Agojie, que la vulgarisation récente a rendu familier, il n’apparaît dans aucune des relations du XVIIIᵉ siècle lues pour cette enquête, et la notice qu’un musée d’Amsterdam, le Nationaal Museum van Wereldculturen, consacre à un portrait de groupe pris à Paris en 1891 le reconnaît sans détour en écrivant qu’on ignore comment ces femmes se désignaient elles-mêmes. On garde pourtant « Agojie » dans le titre, parce que c’est sous ce nom que le public cherche ces femmes depuis la sortie américaine du film The Woman King en septembre 2022, et l’on écrit « femmes en armes » dans le texte, parce que c’est exactement ce que décrivent les témoins du XVIIIᵉ siècle, sans rien présumer de l’usage qu’elles faisaient de leurs armes.

Devant la résidence Dahomy

Le témoin principal du siècle est un marchand de captifs. Robert Norris a commercé sur cette côte des années 1750 aux années 1780, depuis les forts européens de Ouidah, et il a représenté les négriers de Liverpool devant les commissions d’enquête qui préparaient, en 1788, le débat parlementaire sur l’abolition. Ses Memoirs of the Reign of Bossa Ahádee, King of Dahomy, rédigés en 1773 et imprimés à Londres chez W. Lowndes en 1789, racontent le règne de Tegbesu, que les Européens appelaient Bossa Ahadee, puis le voyage de l’auteur à Abomey en février 1772. Robin Law, qui leur a consacré en 1989 une étude critique dans History in Africa, y voit à la fois une source de premier ordre sur le Dahomey du XVIIIᵉ siècle et un document de la campagne menée contre l’abolition.

Norris compte. La lettre placée en tête du volume décrit la résidence royale de Calmina, l’actuelle Cana, enfermée dans un mur de terre haut d’une vingtaine de pieds, dont il a mesuré deux côtés à seize cents de ses pas chacun. Au milieu de chaque côté se dresse un grand bâtiment où est postée, écrit-il, une garde de femmes et d’eunuques en armes, sous des toits de chaume hérissés de crânes de prisonniers. Le 5 février 1772, à Abomey, la scène se précise. Devant la résidence appelée Dahomy, le corps de garde abrite une quarantaine de femmes armées chacune d’un mousquet et d’un coutelas, et vingt eunuques tenant des baguettes de fer poli, avant que le visiteur ne soit conduit à travers trois cours jusqu’au roi, assis dans un fauteuil de velours cramoisi frangé d’or.

Dans les jours qui suivent, il assiste aux « coutumes annuelles », la grande fête de plusieurs semaines où le roi reçoit tributs et présents et fait mettre à mort des victimes humaines en l’honneur de ses ancêtres. Le cortège royal s’ouvre sur cent vingt hommes porteurs de tromblons, marchant deux par deux. Derrière eux, Norris note dans l’ordre quinze filles du roi, cinquante femmes réduites en esclavage, sept cent trente épouses chargées de vivres et de boissons, quatre-vingt-dix femmes en armes au pas des tambours. Six troupes de soixante-dix femmes avancent ensuite, chacune précédée d’une favorite marchant sous un parasol. Pendant ces mêmes fêtes, des épouses du roi distribuent devant la porte du palais des femmes aux jeunes gens qui en ont payé le prix en cauris, et Norris assure les avoir vues, par malice, remettre à un solliciteur sa propre mère. Un autre jour, le roi paraît sur la place suivi d’une garde de vingt-quatre femmes armées.

Ces chiffres ont une portée précise. Ils montrent des femmes en armes organisées en unités régulières, intégrées à la hiérarchie visible de la cour et dotées des mêmes insignes que les hommes de rang. Le parasol qui couvre chaque favorite est celui qui, dans le même livre, signale les chefs de guerre, puisque Norris compte trente tués parmi les trente-deux généraux ennemis « distingués par les grands parasols portés au-dessus d’eux » lors de la bataille livrée devant Ouidah en 1763. Ils montrent aussi les limites du regard. Norris décrit des parades, à l’occasion de fêtes, depuis l’extérieur d’un palais dont il écrit lui-même que ses recoins ne sont jamais foulés par un être humain de sexe masculin. Un peu après lui, le Portugais Vicente Ferreira Pires, dont la relation n’a été imprimée qu’en 1957 à São Paulo, évalue à plus de huit cents les femmes de l’« esquadrão de sua familia » qui accompagne le roi partout, et Alpern a fait remarquer que le mot esquadrão désignait autrefois une unité d’infanterie portugaise. La même année que les Memoirs, l’ancien commandant du fort français de Ouidah, Antoine-Edmé Pruneau de Pommegorge, publie une Description de la Nigritie dont une grande planche dépliante figure la « cérémonie de l’anniversaire de la mort du père du roi des Dahomets », et Alpern range son témoignage parmi ceux qui mentionnent des femmes en armes. Huit cents est un ordre de grandeur, que les visiteurs du siècle se transmettent d’un récit à l’autre sans jamais dire comment ils l’ont obtenu.

Le plus ancien texte connu qui place des femmes en armes dans une campagne militaire précède Norris de plus de quarante ans. Dans A New Account of Some Parts of Guinea and the Slave-Trade, imprimé à Londres en 1734, le capitaine négrier William Snelgrave rapporte qu’en 1729 le roi Agaja, sorti affaibli d’une guerre contre le royaume d’Oyo et menacé par le retour des anciens maîtres de Ouidah, fit armer « un grand nombre de femmes comme des soldats », leur donna des officiers, des drapeaux, des tambours et des parasols, et les plaça à l’arrière de son armée « pour empêcher qu’on ne les découvre ». Le passage s’arrête là. Il ne dit pas si elles ont combattu.

Sur ces quelques lignes s’est jouée la principale controverse. Dans la revue Paideuma, en 1993, Robin Law admettait l’existence d’une garde royale de femmes armées avant Gezo, mais jugeait que l’innovation de ce roi avait été décisive, en donnant à ce corps une organisation militaire sérieuse, et peut-être en le recrutant parmi les captives. Cinq ans plus tard, dans History in Africa, Stanley Alpern plaçait sous Agaja le point de départ d’une troupe combattante et écartait les origines plus anciennes que propose la tradition orale. Les deux historiens lisent les mêmes textes. Il faut maintenant les reprendre un à un, en confrontant le récit de Snelgrave à celui du Nantais Ringard, témoin oculaire de la conquête de Ouidah en 1727, en relisant les journaux français qui décrivent la cour de Savi avant cette conquête, en suivant les quarante années de guerres que raconte Norris, et en pesant les traditions orales recueillies au XXᵉ siècle sur les chasseuses d’éléphants et sur une reine nommée Hangbe.

La suite de l’enquête
  1. « Armed like Soldiers »

  2. Gumma, capitaine d’une troupe photographiée à Hambourg

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