Une estrade, un dais, et un homme qui ne tient pas debout
On connaît l’explication, et elle est solide. Charles Quint se démet parce que son corps ne suit plus. La goutte l’a saisi vers ses vingt-huit ans, chaque crise dure plus longtemps que la précédente, et à l’automne 1555 ses mains bandées ne forment plus de signature. En août 2006, une équipe de l’hôpital Clínic de Barcelone conduite par Jaume Ordi a publié dans le New England Journal of Medicine l’analyse d’une phalange momifiée de son petit doigt, conservée à l’Escorial dans un coffret de velours rouge. Réhydratée, incluse dans la paraffine, coupée en lames fines, passée aux rayons X et au microscope électronique, elle a livré des tophi goutteux et des cristaux d’urate en aiguilles ayant rongé l’os et débordé dans les tissus mous. La douleur est donc datée, mesurée, publiée. Elle n’a rien d’une figure de style de mémorialiste, et il faut le dire d’emblée pour ne pas passer, comme on le fait souvent en corrigeant une idée reçue, de l’excès de crédulité à l’excès de scepticisme.
Elle n’explique pas le calendrier.
Car il n’y a pas une abdication, il y en a une série, étalée sur vingt-huit mois, et chacune obéit à des règles différentes. Le 25 octobre 1555, dans la grande salle du palais de Bruxelles, l’empereur remet aux états généraux la souveraineté sur les dix-sept provinces et sur le comté de Charolais. Le 16 janvier 1556, dans ses appartements privés, sans assemblée et sans cérémonial, il transmet à Philippe les couronnes espagnoles et ce qui en dépend, l’Italie et les Indes comprises. Pour l’Empire, aucune procédure n’existe. Un empereur élu ne transmet rien, il se retire, et les électeurs font ensuite ce qu’ils veulent. L’acte partira vers l’Allemagne à l’été 1556 et restera en souffrance dix-huit mois, le temps que le collège électoral décide quoi en faire. Charles reste donc empereur pendant presque toute sa retraite espagnole. Un homme épuisé qui veut poser un fardeau ne construit pas un dispositif à trois étages dont le dernier lui échappe.
Philibert de Bruxelles parle le premier
La salle est celle où, quarante ans plus tôt, en 1515, Marguerite d’Autriche avait remis à son neveu de quinze ans le gouvernement des Pays-Bas. Charles a choisi le même décor pour la sortie que pour l’entrée. On a dressé une estrade, tendu un dais aux armes de Bourgogne, disposé trois fauteuils sous le dais, celui du centre pour l’empereur, celui de droite pour Philippe, celui de gauche pour Marie de Hongrie. De part et d’autre, deux bancs, l’un pour les chevaliers de la Toison d’or, l’autre pour les conseillers d’État et du conseil privé. Sont présentes les deux sœurs de l’empereur, Éléonore, reine douairière de France, et Marie ; le duc de Savoie Emmanuel-Philibert, qui commande ses armées ; des ambassadeurs, dont l’Anglais John Mason, en poste à Bruxelles depuis octobre 1553, qui laissera de la séance une relation abondamment reprise depuis.
Charles entre appuyé sur l’épaule d’un jeune homme de vingt-deux ans, Guillaume de Nassau, prince d’Orange, celui-là même qui prendra dans treize ans la tête de la révolte contre le fils assis à sa droite. La scène a été peinte, gravée, romancée. Elle a aussi été retouchée par ceux qui la racontaient. Louis Gallait, en 1841, en tire un grand tableau d’histoire pour les musées royaux de Belgique, en s’appuyant sur le récit du jésuite Famiano Strada, écrit près de quatre-vingts ans après les faits, et en inventant de bout en bout l’architecture de la salle. Une gravure de Frans Hogenberg, elle, est contemporaine, et la Bibliothèque royale de Belgique la conserve.
Le premier à parler n’est pas l’empereur. Un membre du conseil privé, Philibert de Bruxelles, se lève sur son ordre et prononce une longue harangue où il expose l’attachement du prince à son pays natal, l’état de sa santé, l’impossibilité où il se trouve désormais de gouverner. La goutte impériale y est décrite en termes crus, devant plusieurs centaines de personnes, ce qui suppose une décision politique et non un accident de rédaction. On ne détaille pas les infirmités d’un souverain vivant sans y avoir intérêt. Puis Charles prend la parole en français, papier en main, devant une assemblée qu’on a convoquée pour recevoir un acte et s’en porter garante, sans qu’elle ait à en délibérer.
Quarante voyages, sept royaumes, une seule séance
Le discours a une architecture simple. Il commence en 1515, dans cette salle, et remonte le règne. Il énumère ensuite les déplacements, et c’est le passage que tout le monde retient : neuf fois en Haute-Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, dix fois aux Pays-Bas, quatre fois en France, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique. Quarante voyages ou expéditions au total, sans compter les courses plus brèves vers les îles et les provinces obéissantes. Huit traversées de la Méditerranée, trois de l’Océan. Un souverain qui n’a jamais disposé d’un appareil administratif capable de le remplacer se compte lui-même en lieues parcourues, et le fait devant une assemblée qui a payé ces déplacements.
Les manuels citent moins la suite. Charles y explique que ses desseins ont échoué, qu’il n’a pu ni réduire la France ni ramener l’Allemagne à l’unité religieuse, que les traités conclus ont été déchirés par des hommes turbulents, et qu’il n’a plus la force de recommencer. Il demande pardon aux provinces des charges qu’il leur a imposées. Il recommande son fils. Il se rassied, et l’on rapporte qu’il pleure, détail qu’une partie des relations enregistre et que les autres passent sous silence.
Un second départ, le même jour, compte autant. Marie de Hongrie, qui gouvernait les Pays-Bas depuis janvier 1531 et qui était de loin l’administratrice la plus efficace de la famille, se démet elle aussi. Nommée à vingt-six ans, elle avait imposé en quelques mois le respect et la crainte, et elle avait tenu vingt-quatre ans un ensemble de provinces qui ne partageaient rien sinon leur prince. Le nouveau souverain arrive donc sans le personnel politique qui tenait le pays. Emmanuel-Philibert de Savoie lui succède. Il faut avoir cette double vacance en tête pour comprendre les treize années suivantes, et notamment ce qui se passe à partir de 1566 dans les mêmes provinces.
Ce que l’acte du 25 octobre ne fait pas mérite autant d’attention que ce qu’il fait. Il ne touche pas à l’Empire. Il ne touche pas aux royaumes espagnols. Il ne règle pas le statut de la Franche-Comté, fief impérial du cercle de Bourgogne, dont la cession n’interviendra qu’en 1558. Il laisse ouverte la question du grand maître de la Toison d’or, ordre dynastique qui lie la noblesse des provinces au souverain bourguignon et qui vaut, dans ce monde-là, autant qu’un conseil. Charles Quint sort de la salle en ayant cédé un titre de prince territorial, en conservant le premier titre de la chrétienté latine.
D’où vient le texte qu’on lit aujourd’hui
Aucun procès-verbal n’a été pris sous la dictée. Le discours que reproduisent les recueils provient de trois familles de textes, et il vaut la peine de les séparer, parce qu’elles ne disent pas tout à fait la même chose.
La première est une relation contemporaine venue des Pays-Bas, imprimée au XIXᵉ siècle par l’archiviste général du royaume de Belgique, Louis Prosper Gachard, dans ses Analectes belgiques, aux pages 81 à 87. C’est le témoin le plus proche de la salle, et c’est de lui que vient l’énumération des voyages. Une deuxième famille, historiographique et tardive, se forme au tournant du XVIIᵉ siècle. Le Hollandais Pontus Heuterus donne une version du discours dans ses Rerum Austriacarum libri XV, parus en 1584, soit vingt-neuf ans après ; l’Espagnol Prudencio de Sandoval en donne une autre dans son Historia de la vida y hechos del emperador Carlos V, publiée à Valladolid en 1604 et 1606, où l’allocution occupe, dans l’édition procurée par Carlos Seco Serrano, les pages 478 à 481 du troisième volume. La troisième famille est diplomatique, dispersée dans les fonds de plusieurs chancelleries, et c’est celle dont relève la relation de Mason.
Un lecteur pressé conclura que le discours est inventé. Les documents disent autre chose. Les versions se recoupent sur la charpente, sur l’énumération chiffrée, sur l’aveu d’échec, et divergent sur les formules, ce qui est exactement ce qu’on attend de plusieurs auditeurs rapportant de mémoire une allocution longue, prononcée en français devant un public en partie néerlandophone, dans une salle où l’on pleurait. On tient la charpente. On ne tient pas les phrases.
Reprenons la matérialité, puisque c’est elle qui pose le vrai problème. Le corps décrit par les ambassadeurs en 1555 est celui d’un homme prématurément vieilli, cheveux blancs, gencives rétractées, dents noircies, articulations déformées, incapable de tenir une plume certains jours. Ce corps existait déjà en 1552, quand l’empereur commandait en personne le siège de Metz, et en 1554, quand il négociait le mariage anglais de son fils. La maladie accompagne le règne depuis un quart de siècle sans l’interrompre. Pour comprendre pourquoi elle l’interrompt en 1555, il faut sortir de la salle et regarder ce qui s’est décidé ailleurs, dans une querelle de famille arbitrée à Augsbourg pendant l’hiver 1550-1551, dans une fuite nocturne hors d’Innsbruck en mai 1552, dans une paix religieuse signée en septembre 1555 par un autre que lui, et dans la mort, à Tordesillas, d’une femme dont il tenait la moitié de sa légitimité castillane.
Le partage se négociait quatre ans avant la cérémonie
À Yuste, il continue de faire écrire à Valladolid

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