Un juriste d’Alzira raconte la chute de Mayurqa
Le récit le plus ancien de la conquête de Majorque qui ne vienne pas du vainqueur a été écrit par un exilé. Ibn Amira al-Makhzumi, né à Alzira en 582 de l’hégire (1186) et mort vers 1260, lettré au service des gouverneurs almohades, quitte la péninsule après la chute de Valence en 1238 et compose en Afrique du Nord un Kitab Tarikh Mayurqa, un livre d’histoire de Majorque, à partir de ce que lui rapportent des réfugiés de l’île. Le texte s’ouvre sur les Rum, les chrétiens, qui arrachent la foi du cœur des habitants pour s’emparer de leurs richesses. Il se ferme sur des captifs si nombreux que la terre en est remplie. Le manuscrit, retrouvé en 2001 à Tindouf, en Algérie, n’a été publié qu’en 2007, puis traduit en catalan en 2008.
Le vainqueur, lui, a dicté son propre livre, et c’est de ce livre que dépend presque tout le reste.
Jacques Ier d’Aragon est Jaume I pour l’historiographie catalane, Jaime I pour la castillane, Jacme dans la langue de son temps, Iacobus dans les actes latins. Ses actes le disent roi d’Aragon, de Majorque et de Valence, comte de Barcelone et d’Urgell, seigneur de Montpellier ; l’épithète de Conquérant n’y figure jamais et relève de la mémoire posthume. Il naît à Montpellier, dans la maison des Tornamira, fils du roi Pierre II et de Marie, héritière de la seigneurie. Au chapitre 5 du Llibre dels fets, il se dit né la veille de la Chandeleur, soit le 1er février 1208, alors que la commémoration a retenu la nuit du 1er au 2, voire le 2. Nous retenons le 1er février, parce que c’est la seule date que donne le texte et que le 2 n’est que la fête du lendemain. Le même chapitre raconte qu’une pierre lancée sur son berceau le manqua.
En septembre 1213, son père meurt à Muret, au sud de Toulouse, face à l’armée croisée de Simon de Montfort, qui retient l’enfant ; sa mère était morte à Rome la même année. Rendu sur ordre du pape, il est confié, conformément au testament maternel, aux Templiers de Monzón, où il vit environ de six à neuf ans. Il épouse Éléonore de Castille en 1221, union annulée en 1229, puis Yolande de Hongrie en 1235. Le premier siège qu’il conduit lui-même, devant la place côtière de Peñíscola en 1225, se solde par un échec.
Partie de Salou, de Cambrils et de Tarragone le 5 septembre 1229, sa flotte l’emporte à Portopí le 12, et la ville de Majorque est prise d’assaut le 31 décembre. Ibiza tombe en 1235 sous la conduite de l’archevêque élu de Tarragone, Guillem de Montgrí. La guerre de Valence, ouverte en 1232 par la prise de Morella par le noble aragonais Blasco de Alagón, passe par Burriana en 1233 et par le Puig, puis par le siège de la ville à partir d’avril 1238 ; les défenseurs hissent l’étendard royal la veille de la Saint-Michel, et le roi entre le 9 octobre. Le traité d’Almizra, le 26 mars 1244, fixe avec l’infant Alphonse de Castille la limite méridionale des conquêtes, et celui de Corbeil, en 1258, solde avec Louis IX les droits de la maison de Barcelone au nord des Pyrénées. La trace la plus sèche de ces années se lit dans le Llibre del Repartiment, les registres 5, 6 et 7 de la série Cancelleria de l’Arxiu de la Corona d’Aragó, où les scribes inscrivent maison par maison les biens promis aux colons de Valence.
Trente années de règne suivent encore. Il mène en 1265-1266 la campagne de Murcie pour le compte de son gendre Alphonse X, arme en 1269 une croisade que la tempête disperse, siège au concile de Lyon en 1274. À partir de 1255, il vit avec Teresa Gil de Vidaure, liaison qui l’oppose à la papauté. En 1276, pendant qu’un soulèvement musulman gagne le sud du royaume de Valence, il remet le gouvernement à son fils Pierre et meurt le 27 juillet, à Valence selon les derniers chapitres de sa chronique, à Alzira selon une tradition locale. Enseveli dans la cathédrale de Valence, il est transféré deux ans plus tard au monastère cistercien de Poblet.
Presque tout ce qu’on lui prête de mobiles et de serments vient d’un livre composé à sa demande, à une date que les philologues ne fixent pas de la même façon, et connu par des copies du XIVᵉ siècle. Il faut donc prendre ce livre comme un objet, avec ses deux familles de manuscrits et sa version latine de 1313, le confronter aux registres de chancellerie et aux deux traités bilingues conservés, instruire quatre épisodes où les versions divergent, puis suivre la fabrication posthume du Conquérant jusqu’à la reconstruction de son tombeau en 1952.





