Une Kereit dans la maison de [Gengis Khan](/biographies/gengis-khan-unificateur-tribus-mongoles)
À l’été 1246, le franciscain Jean de Plan Carpin séjourne au camp où une assemblée proclame Güyük grand khan, le 24 août selon son propre récit. Dans la liste des princes mongols qu’il rapporte en Occident l’année suivante, une ligne concerne la mère de Möngke, qu’il nomme Seroctan. Elle serait, après la mère de l’empereur, la femme la plus renommée chez les Tartares, et nul dans l’empire ne serait plus puissant qu’elle, Batu excepté (Ystoria Mongalorum, chap. V, éd. Anastasius van den Wyngaert, Sinica Franciscana, I, Quaracchi, 1929). Carpin ne dit pas l’avoir rencontrée, et il rapporte probablement ce que l’on répétait d’elle dans l’entourage de Güyük.
Les textes ne lui donnent pas le même nom. L’Histoire secrète des Mongols écrit Sorqaqtani, les historiens persans Sorqoqtani, et l’Histoire des Yuan (Yuan shi), compilée pour la dynastie Ming en 1369-1370, transcrit Suoluhetieni. Beki est un titre de princesse, que la cour des Yuan a figé en Bieji taihou, « impératrice douairière Beki ». Aucune source ne donne sa date de naissance, et les années autour de 1190 que l’on rencontre ne s’adossent à aucun texte retrouvé. Sa mort tombe en dhu l-hijja 649 de l’hégire (février-mars 1252), mois que fournit Rashid al-Din dans le Jami’ al-tawarikh, écrit un demi-siècle plus tard (trad. John Andrew Boyle, The Successors of Genghis Khan, New York, 1971, p. 200).
Elle appartient à l’élite des Kereit, confédération de la steppe centrale dont les chefs pratiquaient le christianisme de l’Église d’Orient, celle que l’Occident latin appelait nestorienne. Son père, Jaqa Gambu, est le frère cadet de Toghril, le Ong Khan des sources mongoles, allié puis adversaire de Temüjin. Après la défaite de Toghril, vers 1203, l’Histoire secrète (§ 186) rapporte que le vainqueur garde pour lui la fille aînée de Jaqa Gambu, Ibaqa, et donne la cadette à Tolui, son plus jeune fils, sans disperser les gens de leur père. Le mariage unit une princesse d’un peuple vaincu et un garçon dont Rashid al-Din dit seulement qu’il était encore enfant lorsque son père demanda la jeune fille pour lui.
Elle donne à Tolui quatre fils, Möngke, Kubilai, né en 1215, Hülegü et Ariq Böke, que Rashid al-Din distingue des six autres fils de Tolui, nés d’autres épouses ou de concubines. Tolui meurt en 1232 selon le Yuan shi, l’année du serpent (1233) selon Rashid al-Din, au retour de la campagne contre les Jin de Chine du Nord. L’Histoire secrète (§ 272) le fait mourir d’avoir bu l’eau où des chamanes avaient lavé la maladie de son frère, le grand khan Ögedei, et Rashid al-Din reprend le récit, tandis que Juvaini, historien persan au service des Mongols, parle d’ivrognerie. Veuve, elle garde la maison de Tolui. Rashid al-Din lui prête trois conduites qui ont fait sa réputation, le refus d’épouser Güyük, fils d’Ögedei, l’abandon sans protestation de deux unités de mille soldats Süldüs qu’Ögedei donne à son propre fils Köten, et une générosité envers les musulmans qui ne contredit pas, selon lui, sa foi chrétienne. La troisième est la mieux documentée. Juvaini, son contemporain, mentionne la madrasa qu’elle fait bâtir à Boukhara et dont la dotation revient au cheikh soufi Sayf al-Din Bakharzi, et Rashid al-Din y ajoute la somme, mille balish d’argent, et l’achat de villages (Juvaini, éd. Qazvini, I, p. 84 et III, p. 8-9 ; Rashid al-Din, trad. Boyle, p. 200).
En 1248, Güyük, devenu grand khan, meurt en route vers l’ouest. Selon Rashid al-Din, elle avait fait prévenir en secret Batu, petit-fils de Gengis Khan par Jochi et maître des steppes de la Volga, que Güyük marchait vers ses terres avec une grande armée. Après cette mort, elle envoie Möngke auprès de Batu, qui le désigne, puis une assemblée réunie en Mongolie l’intronise, le 1ᵉʳ juillet 1251 d’après Juvaini, quelques mois plus tôt d’après Rashid al-Din. Les princes de la maison d’Ögedei accusés de complot sont arrêtés, leurs officiers exécutés, et la veuve de Güyük, Oghul Qaimish, est conduite dans l’ordo de Sorghaghtani, interrogée par le juge Mengeser, puis noyée. Sorghaghtani meurt en février-mars 1252, et le récit ne permet pas de dire si elle vivait encore lors de ce procès.
Il n’existe, dans les sources consultées, ni lettre, ni ordre, ni inscription émis en son nom. Ce qu’on lit d’elle a été écrit par des auteurs au service de ses fils ou de leurs descendants, à une exception près, et le Yuan shi ne lui consacre qu’une courte notice (juan 116). Il faut maintenant prendre ces textes un à un, dire pour quels souverains ils ont été rédigés, puis relire trois épisodes, le refus de Güyük, l’avertissement à Batu et le procès de la veuve de Güyük, et suivre enfin la façon dont les cours de Chine et d’Iran ont fait d’elle une ancêtre, jusqu’au temple de la Croix de Ganzhou en 1335.





