Quatorze florins d’or pour rédiger le procès
Le 16 juin 1498, les Dix de liberté et de paix, magistrature chargée de la guerre et des affaires extérieures, font verser quatorze florins d’or à un notaire de la chancellerie, ser Francesco di ser Barone, que la ville appelle ser Ceccone. Le registre en donne le motif, la rémunération de sa peine pour avoir examiné, écrit, ordonné et formé le procès « di frate Girolamo da Ferrara et delli altri frati ». L’homme dont il avait formé le procès avait été pendu et brûlé vingt-quatre jours plus tôt sur la place de la Seigneurie.
Savonarole naît à Ferrare le 21 septembre 1452, troisième fils du marchand Niccolò et d’Elena Bonacossi. La date vient des Vies anciennes, que la bibliographie de référence suit sans discussion. Son grand-père Michele Savonarola, médecin passé de Padoue à la cour des Este en 1440, le destinait à la médecine. Le 24 avril 1475, il quitte la maison paternelle pour le couvent dominicain de San Domenico, à Bologne, et une lettre à son père donne sa raison, un siècle où personne ne fait plus le bien.
Diacre en 1477, il est affecté comme lecteur au couvent florentin de San Marco en avril 1482 et y prêche sans succès. Il a rapporté plus tard que sa première illumination sur les fléaux remontait à 1484. Après 1487 il prêche à Ferrare, à Brescia, à Gênes et en Lombardie, avant de revenir définitivement à Florence en 1490, rappelé sur pression de Laurent de Médicis, conseillé sans doute par Jean Pic de la Mirandole.
Les frères l’élisent prieur de San Marco le 16 mai 1491. Au lendemain d’une nuit où la foudre avait abattu la lanterne de la coupole du Duomo, le 6 avril 1492, il aurait prononcé pour la première fois en chaire la formule qui lui est restée attachée, « Ecce gladius Domini super terram cito et velociter », voici l’épée du Seigneur sur la terre, bientôt et vite. Laurent de Médicis mourut deux jours plus tard, et les Florentins firent le rapprochement.
Charles VIII franchit les Alpes en septembre 1494. Pierre de Médicis cède au roi places fortes et argent sans passer par les conseils, la Seigneurie refuse de ratifier, et le 9 novembre les Médicis sont chassés ; Savonarole part le même jour au-devant du roi. Publié par Luigi Firpo en 1965 dans l’Edizione nazionale delle Opere, le cycle de l’avent 1494 sur le prophète Aggée porte l’argumentaire du Conseil grand, l’assemblée large instituée le 23 décembre pour remplacer le gouvernement étroit des Médicis.
Les mesures suivent vite. La décima, impôt foncier proportionnel à la richesse, est votée en février 1495 ; le Monte di pietà, prêt sur gage pour soustraire les pauvres à l’usure, est créé en décembre. Rome s’inquiète d’un prédicateur qui tient Florence hors de la ligue antifrançaise, et le bref du 21 juillet le convoque ; il s’excuse et renvoie le pape à son Compendio di rivelazioni, imprimé le même été.
Le bref du 8 septembre 1495 l’accuse de désobéissance et lui interdit de prêcher. Celui du 7 novembre 1496 supprime la congrégation de San Marco et rattache le couvent à une congrégation tosco-romaine ; Savonarole répond par un Apologeticus. Le 7 février 1497, mardi gras, une grande structure de bois dressée sur la place de la Seigneurie brûle ornements de femmes, miroirs, cartes à jouer, instruments de musique, livres et peintures. Le bref d’excommunication du 12 mai 1497 lui reproche une doctrine pernicieuse et le mépris des injonctions pontificales.
Il se tait neuf mois, écrit le Triumphus crucis et le De veritate prophetica, puis remonte en chaire le 11 février 1498 pour son dernier carême, sur l’Exode, que Pier Giorgio Ricci a publié en 1955 et 1956. Menacée d’interdit, la Seigneurie lui ordonne de cesser le 17 mars. L’épreuve du feu du 7 avril, acceptée par son second Domenico da Pescia contre un franciscain, n’a pas lieu ; San Marco est pris d’assaut le lendemain et Savonarole arrêté dans la nuit. Trois procès suivent, deux devant une commission de la Seigneurie, un devant les commissaires d’Alexandre VI. Sous la torture, il reconnaît qu’il n’est pas un vrai prophète. Déclaré coupable d’hérésie et de schisme le 22 mai, il est dégradé, pendu et brûlé le lendemain avec Domenico da Pescia et Silvestro Maruffi, et ses cendres sont jetées dans l’Arno.
Tout cela repose sur des papiers écrits par des notaires. D’un côté des sermons qu’il n’a pas rédigés, recueillis sous la chaire par un homme de son bord. De l’autre des interrogatoires transcrits par un homme du bord adverse, imprimés quelques semaines après l’exécution. Il faut maintenant prendre ces séries pièce par pièce, voir qui tenait la plume et pour qui, reprendre les trois épisodes que la recherche n’a pas clos, puis examiner ce qui s’est bâti sur une mort sans tombeau.




_-_Google_Art_Project.jpg?width=500)

.jpg?width=500)