À Florence on vit mal riche sans l’État
Le chiffre vient de sa propre main. En reprenant les livres de la maison après la mort de son père, Laurent de Médicis note que les siens ont dépensé 663 775 florins et demi entre 1434 et 1471, aumônes, constructions et impôts compris, et il écrit que le total lui paraît incroyable. Le même carnet porte une notation beaucoup plus brève, où il explique avoir accepté la conduite des affaires contre son âge, parce qu’« à Florence on vit mal riche sans l’État ». Les deux passages se lisent dans ses Ricordi, publiés par Tiziano Zanato. Avant d’être une légende, la position des Médicis est une comptabilité doublée d’un calcul.
Ses contemporains écrivent « il Magnifico Lorenzo », l’adjectif précédant le prénom comme une formule d’adresse ; la soudure en surnom appartient à l’usage postérieur. Il naît le 1ᵉʳ janvier 1449, date sûre parce que le baptême est célébré cinq jours plus tard au baptistère Saint-Jean, le jour de l’Épiphanie ; les Florentins écrivaient alors 1448, leur année commençant en mars. Parmi les parrains figure Frédéric de Montefeltre, condottiere que Florence payait cette année-là. Le père, Pierre, est perclus de goutte. La mère, Lucrezia Tornabuoni, écrit des vers et négocie les mariages de la maison.
L’éducation est celle d’un fils de grande famille florentine, confiée à un seul précepteur, Gentile Becchi, complétée par les leçons publiques du savant grec Jean Argyropoulos. Rien n’indique qu’il ait appris le grec. En août 1466, quand Dietisalvi Neroni, Angelo Acciaiuoli, Luca Pitti et Niccolò Soderini tentent de renverser le régime au nom de l’ancienne liberté florentine, il a dix-sept ans et paraît sur la place de la Seigneurie à cheval, en cuirasse. Trois ans plus tard, le 2 décembre 1469, son père meurt. La nuit même, sept cents partisans convoqués par Tommaso Soderini se réunissent au couvent de Saint-Antoine et décident de reconnaître les deux frères comme héritiers politiques de Pierre.
Suivent trois actes qui fixent sa place. En juillet 1471, une balìa recompose le Conseil des Cent et fait procéder à un nouveau scrutin ; il en est membre malgré son âge, puis l’un des dix accoppiatori chargés de remplir les bourses. La même année, à Rome, le nouveau pape Sixte IV lui concède la dépositerie pontificale, charge aussi ruineuse qu’honorifique, puisque le titulaire doit avancer l’argent quand les dépenses excèdent les recettes ; en juillet 1472, les prêts de la banque à la Chambre apostolique atteignent 107 000 florins de Chambre. En 1473, il refuse d’avancer les 40 000 ducats que le pape veut consacrer à l’achat d’Imola pour son neveu Girolamo Riario. La banque des Pazzi fournit l’essentiel de la somme, et l’alliance qui tuera son frère commence là.
Le 26 avril 1478, pendant la messe à Santa Maria del Fiore, Julien est frappé par Bernardo Bandini Baroncelli et Francesco Pazzi. Laurent, blessé, se réfugie dans la sacristie. L’archevêque de Pise Francesco Salviati, qui tentait au même moment de s’emparer du palais de la Seigneurie, est pendu le jour même à une fenêtre, avec une trentaine d’autres. La confession que le capitaine Giovan Battista da Montesecco rédige à Florence le 4 mai, avant d’être exécuté, nomme les commanditaires romains. Sixte IV excommunie Laurent le 1ᵉʳ juin, frappe la ville d’interdit le 20, et le roi de Naples envahit le territoire florentin. La guerre dure dix-huit mois et va mal. Le 18 décembre 1479, Laurent débarque à Naples et se met entre les mains de Ferdinand d’Aragon ; il y reste jusqu’au 27 février 1480, rentre le 13 mars, et rapporte une paix médiocre qui laisse ouverte la restitution des places perdues.
Ce retour lui sert à changer les institutions. En avril 1480, une nouvelle balìa crée un Conseil des Soixante-Dix, pourvu d’un mandat de cinq ans, qui élit désormais le gouvernement et sans lequel aucune loi ne passe. Douze ans plus tard, le 8 avril 1492, il meurt dans la villa de Careggi, à quarante-trois ans, après des années où la goutte l’a immobilisé par périodes de plus en plus longues. Son corps est porté le lendemain au couvent de Saint-Marc, puis déposé sans faste dans la sacristie ancienne de San Lorenzo. Il n’a jamais été gonfalonier de justice, et les prieurs qui portaient le nom de la république continuaient d’entrer en charge tous les deux mois pendant qu’il gouvernait.
Il faut maintenant regarder qui a écrit les récits dont dépend cette vie, à quelle distance et pour quel commanditaire ; ce que valent les deux confessions arrachées aux conjurés de 1478, dont l’une n’a été retrouvée qu’en 2023 dans les archives florentines ; ce que les registres du Monte permettent de mesurer de ses prélèvements sur l’argent public, et où la mesure s’arrête ; par quelles mains enfin l’homme sans charge est devenu le Magnifique.




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