Huit cent cinquante-quatre lettres d’un évêque de Rome
Huit cent cinquante-quatre lettres conservées, réparties en quatorze livres qui couvrent chacun une année indictionnelle, du 1ᵉʳ septembre au 31 août, forment le registre de Grégoire, évêque de Rome de 590 à 604. Les rouleaux de papyrus de la chancellerie ont disparu, et 686 lettres proviennent d’une collection constituée sous le pape Hadrien Ier (r. 772-795), si bien que l’étendue du registre d’origine se discute encore. L’édition de référence est celle de Dag Norberg, parue en 1982 à Turnhout dans le Corpus Christianorum, Series Latina, aux volumes 140 et 140A.
Il signe Gregorius. Les listes pontificales le comptent Grégoire Ier, la tradition latine en fait Gregorius Magnus, et les Églises de langue grecque le nomment Grégoire le Dialogue, d’après le recueil de miracles qu’elles lui attribuent ; la forme française Grégoire le Grand est employée ici. Aucun document ne donne sa date de naissance. On la place vers 540 par déduction, parce qu’il exerce en 573 la préfecture de la Ville, une charge qu’on n’obtient pas au sortir de l’adolescence. Pour la mort, la chronologie pontificale retient le 12 mars 604, et Bède, qui écrit en Northumbrie vers 731, la décale d’une année.
Grégoire de Tours, son contemporain, le rattache aux premières familles sénatoriales de Rome. La parenté compte un pape Félix de la fin du Vᵉ siècle et trois tantes paternelles vivant en ascètes ; le patrimoine comprend une maison sur le Caelius, le long du Clivus Scauri, et des domaines en Sicile. Dans une lettre de septembre 593 (Registrum IV, 2), Grégoire rappelle avoir souscrit, lorsqu’il tenait la préfecture, l’acte par lequel Laurentius, évêque de Milan, se soumettait à la papauté. Vers 574, il fait de la maison du Caelius un monastère placé sous le vocable de saint André et y vit comme moine. Ordonné diacre, il représente le pape Pélage II à Constantinople comme apocrisiaire, c’est-à-dire comme légat résidant auprès de l’empereur, de 579 à 585 ou 586.
Au début de 590, Pélage II meurt pendant une épidémie de peste. Un diacre de l’Église de Tours, Agiulf, se trouve alors à Rome, et c’est de lui que Grégoire de Tours tient le récit qu’il consigne au dernier livre de ses Histoires (X, 1). Selon ce texte, clergé et peuple désignent l’abbé de Saint-André, qui écrit à l’empereur Maurice pour obtenir qu’on ne confirme pas ce choix, pendant que la ville organise des processions contre le fléau. La confirmation impériale arrive pourtant, et Grégoire est consacré à Saint-Pierre le 3 septembre 590.
Quatorze années de pontificat suivent, que le registre permet de lire presque mois par mois. Les lettres portent sur les patrimoines de l’Église romaine en Sicile et en Gaule, sur les tractations avec le roi lombard Agilulf et sur des affaires d’évêques de tout l’Occident. Grégoire compose une Règle pastorale, les Moralia sur Job et des homélies, et quatre livres de Dialogues, recueil de miracles de saints italiens, circulent sous son nom. En septembre 595, il demande au prêtre Candidus, qui part administrer le patrimoine de Gaule, d’employer les revenus gaulois à acheter des garçons anglais de dix-sept ou dix-huit ans pour les faire élever dans des monastères (Registrum VI, 10). L’année suivante, il fait partir Augustin, prieur de Saint-André, avec un groupe de moines vers le royaume de Kent, dont le roi Æthelberht a épousé une princesse franque chrétienne, Berthe. Le groupe débarque en 597. Des renforts quittent Rome en juin 601 sous la conduite de Mellitus, chargés de livres et d’objets de culte, et une lettre de la même année prévoit pour l’île deux métropoles, Londres et York, chacune à la tête de douze évêchés (Registrum XI, 39).
Le récit le plus connu de sa vie ne se lit dans aucune de ses lettres. Bède, au livre II de son Histoire ecclésiastique (II, 1), raconte qu’avant son pontificat Grégoire aurait vu à Rome de jeunes esclaves venus de Bretagne et joué sur leur nom d’Angles, et il précise qu’il tient l’histoire de la tradition des anciens. Une Vie écrite à Whitby quelques années plus tôt en donne une version voisine. Entre ces deux textes et la lettre de 595, il y a plus d’un siècle, et le lien entre la rencontre et la mission ne se lit dans aucun document du pontificat. Grégoire meurt le 12 mars 604, et son corps est déposé le jour même sous le portique de Saint-Pierre.
Il faut maintenant prendre un à un les trois témoins dont dépend l’image de ce pontificat, le registre, la Vie de Whitby et l’Histoire de Bède, regarder qui les a produits et à quelle distance des faits, puis rouvrir trois épisodes que la recherche lit différemment depuis quarante ans, avant de suivre la construction de l’apôtre des Anglais jusqu’à un évangéliaire conservé à Cambridge.





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