Un bestiaire que personne ne mangeait
Quatre cent trente-cinq. C’est le nombre de figurations animales que donne, pour l’ensemble des parois de la grotte Chauvet-Pont d’Arc, la page du ministère de la Culture consacrée à son art aurignacien, une page signée Jean Clottes. Cinq cent quatre-vingt-dix-huit, répond le dossier de presse que le même ministère diffuse en décembre 2024 pour les trente ans de la découverte, qui les dit « réparties dans 10 salles ». L’écart dépasse cent soixante bêtes. Il tient probablement à l’avancée de l’inventaire, repris paroi après paroi depuis 1998, et à une difficulté que tout préhistorien connaît. Avant de compter, il faut décider de ce qu’est une figure. Un bison doté de pattes surnuméraires, comme celui de la salle Hillaire, fait-il un animal ou plusieurs ? L’être de la salle du Fond, qui commence en bas de corps féminin et se prolonge en bison, ne se laisse ranger dans aucune colonne du tableau.
La cavité s’ouvre dans le plateau calcaire que l’Ardèche entaille de ses méandres, au-dessus de la Combe d’Arc, sur la commune de Vallon-Pont-d’Arc. Trois spéléologues, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire, y pénètrent le dimanche 18 décembre 1994, au cours d’une sortie spéléologique privée, après avoir dégagé les pierres qui obstruaient un passage ; l’entrée qu’avaient empruntée les hommes du Paléolithique a disparu depuis longtemps sous l’éboulement d’un pan de falaise. Onze jours plus tard, le 29 décembre, Jean Clottes, conservateur général du patrimoine, conduit la visite d’expertise et authentifie les œuvres. Son rapport, rendu le mois suivant, dessine ce que l’État fera ensuite (fermeture au public, acquisition, réflexion sur les cheminements, instrumentation, création d’un service de conservation). Classée monument historique le 13 octobre 1995, devenue propriété publique le 14 février 1997, la grotte entre sur la Liste du patrimoine mondial le 22 juin 2014. Le public n’y est jamais admis. Seuls les chercheurs y circulent, sur 335 mètres de passerelles en acier inoxydable, entièrement démontables, posées de façon à épargner les traces au sol, dans un air dont l’humidité atteint 99,5 % pour une température moyenne de 12 °C. L’ensemble couvre environ 8 500 mètres carrés, 44 000 si l’on additionne sols, parois et voûtes, sous des plafonds qui montent jusqu’à 18 mètres.
Jean-Marie Chauvet est aujourd’hui l’un des agents techniques chargés de conserver la grotte qui porte son nom.
Sur l’âge des œuvres, la recherche aligne un appareil de mesures que peu de sites ornés peuvent revendiquer. En 2016, Anita Quiles, Hélène Valladas et leurs collègues ont intégré dans un même modèle statistique plus de 350 dates obtenues en quinze ans par quatre méthodes (radiocarbone, uranium-thorium, thermoluminescence et chlore 36), dont 259 dates radiocarbone portant pour l’essentiel sur les dessins et sur les traces d’activité humaine. Le résultat, publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, distingue deux périodes de fréquentation, l’une entre 37 000 et 33 500 ans avant le présent, l’autre entre 31 000 et 28 000 ans. Les ours des cavernes se réfugient dans la grotte jusque vers 33 000 ans, et la fin de la première occupation, humaine comme animale, coïncide avec un éboulement daté d’environ 34 500 ans. Quatre ans plus tôt, les géomorphologues du laboratoire Edytem réunis autour de Benjamin Sadier avaient daté au chlore 36 les surfaces de la falaise effondrée au-dessus du porche. La paroi s’est écroulée à plusieurs reprises à partir de 29 000 ans, jusqu’à sceller l’entrée il y a au moins 21 000 ans. Fort de cette convergence, le ministère présente Chauvet comme le site orné à la fois le plus daté et le mieux daté au monde.
Les chiffres changent d’un document à l’autre, et l’écart s’explique sans mystère. Un âge radiocarbone brut doit être corrigé des fluctuations anciennes du carbone 14 dans l’atmosphère, opération que les spécialistes appellent calibration. Trois échantillons prélevés sur deux rhinocéros et un bison tracés au charbon avaient ainsi donné des âges bruts compris entre 30 340 et 32 410 ans, qui correspondent après calibration à quelque 36 000 années réelles, un ordre de grandeur. La fiche de l’UNESCO, qui parle de 30 000 à 32 000 ans, reprend les âges bruts ; la page du ministère retient les âges calibrés, autour de 36 500 ans pour les passages les plus anciens.
Ces bêtes appartiennent à quatorze espèces, un éventail inhabituel pour une grotte ornée. Mammouths, félins, rhinocéros laineux et ours des cavernes forment à eux seuls 63 % des animaux identifiables, près des deux tiers ; la page du ministère avance même un taux proche de 65 %. Le reste du bestiaire réunit des chevaux, des bisons, des aurochs, des bouquetins, des cerfs, dont le grand cerf mégacéros, des rennes et des bœufs musqués, avec quelques images isolées d’un hibou, d’une panthère et peut-être d’une hyène. Or le gibier privilégié des chasseurs aurignaciens était le renne, le cheval et le bison, les grands herbivores des steppes froides. Les animaux qui dominent les parois de Chauvet étaient rarement chassés, comme le relève la notice du Metropolitan Museum de New York, et ils deviendront très minoritaires dans l’art des millénaires suivants. Une explication longtemps en vogue au XXᵉ siècle, la magie de la chasse, supposait que l’on peigne le gibier pour s’en assurer la capture. À Chauvet, le gibier ordinaire tient les marges, et les grands murs appartiennent aux fauves et aux colosses.
Les moyens mis en œuvre étonnent autant que le choix des sujets. La gravure, le fusain et la peinture rouge se partagent les parois ; l’estompe, ce frottis du pigment qui adoucit le trait, modèle le relief interne des corps, le détourage les fait ressortir sur la roche, et la perspective est recherchée. Dans la première partie de la cavité dominent les figures rouges, tandis qu’au-delà les animaux sont surtout noirs et les gravures plus rares. La figure humaine, elle, se dérobe. Aucune image complète d’humain n’a été repérée, et le répertoire se limite à des fragments (le bas d’un corps féminin associé à un bison et à un félin, plusieurs sexes féminins, des mains rouges positives ou négatives, c’est-à-dire appliquées enduites de couleur ou détourées par elle), auxquels s’ajoutent de grandes ponctuations faites avec la paume enduite de peinture, l’une des originalités du site. Ce répertoire a bousculé un cadre installé depuis 1965. Dans Préhistoire de l’art occidental, André Leroi-Gourhan proposait une évolution de l’art paléolithique en quatre styles successifs, du plus simple au plus élaboré, schéma resté la référence jusqu’à la découverte de Chauvet et à la généralisation des datations directes. Un décor aussi ancien et aussi maîtrisé oblige à admettre, comme l’écrit Jean Clottes, que l’art a connu au Paléolithique, comme plus tard, des apogées et des déclins.
Les sols, eux, appartiennent d’abord aux ours. On y recense, selon le ministère, environ 4 500 vestiges d’ours des cavernes, dont quelque 200 crânes, sans compter les griffades sur les parois, les pistes d’empreintes et les bauges creusées pour l’hibernation. Les traces humaines sont plus discrètes, une piste d’empreintes de pieds, une vingtaine d’outils de silex, 264 traces charbonneuses sur les parois et des foyers. La grotte n’a pas servi d’habitat. Pendant les millénaires de fréquentation, estime l’équipe de recherche, des groupes de dix à vingt personnes y sont venus régulièrement. Au centre de la salle du Crâne, l’un d’eux a laissé un geste délibéré, un crâne d’ours posé sur un bloc.
Tout cela est daté et cartographié. Le sens, lui, se dispute depuis trente ans, et la querelle s’est ouverte presque aussitôt. En novembre 1996, moins de deux ans après la découverte, Jean Clottes et l’archéologue sud-africain David Lewis-Williams publient au Seuil Les Chamanes de la préhistoire, qui rattache l’art des cavernes à des pratiques chamaniques, des états de transe où l’on croit traverser la paroi pour rejoindre le monde des esprits. En 2003, Paul Pettitt et Paul Bahn contestent dans la revue Antiquity l’âge même des dessins. En 2006, un collectif dirigé par Michel Lorblanchet, où figurent notamment Jean-Loïc Le Quellec et le même Paul Bahn, publie chez Errance Chamanismes et arts préhistoriques. Vision critique, 335 pages consacrées à démonter la lecture chamanique. Si la date tombe, l’« art des origines » que célébrait en 2001 le titre de la synthèse dirigée par Clottes tombe avec elle ; si elle tient, on doit expliquer pourquoi des hommes d’il y a 36 000 ans ont peint des lions là où l’on attendait des rennes. Il faut maintenant reprendre les traces une à une, en commençant par la date et ses contradicteurs, puis la piste de la galerie des Croisillons, le crâne de la salle du Crâne, les signes en gerbe de la galerie des Mégacéros et la pointe de roche de la salle du Fond.
Le mouchage de torche de la salle Hillaire
Le pendant de la Vénus attend toujours son lecteur

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