Yahvé avait-il une épouse ? Le dossier Ashéra, de Kuntillet Ajrud à la Bible
Une jarre dans le désert du Sinaï et le possessif qui fâche
L’objet tient dans une réserve du musée égyptien du Caire : un grand pithos, une jarre de stockage en terre cuite d’environ un mètre de haut, brisé puis recollé. Sur sa panse, des dessins à l’encre rouge, maladroits, presque enfantins : deux figures debout, coiffées de plumes, et une joueuse de lyre assise. Au-dessus des figures, une ligne d’écriture hébraïque ancienne. On y lit une formule de bénédiction, et cette formule contient quatre mots qui occupent les biblistes depuis cinquante ans : « par Yahvé de Samarie et par son Ashéra ».
Revenons au point de départ. En 1975 et 1976, l’archéologue israélien Ze’ev Meshel fouille un site perdu du nord-est du Sinaï, alors sous contrôle israélien : Kuntillet Ajrud, « la colline des sources ». L’endroit est improbable. Un plateau isolé au bord du Wadi Quraiya, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Kadesh Barnea, sur une piste caravanière reliant Gaza à la mer Rouge. Meshel y dégage un bâtiment rectangulaire d’environ 25 mètres sur 15, avec des banquettes le long des murs de l’entrée, des magasins, et une occupation courte, datée par la céramique et le radiocarbone autour de 800 avant notre ère, à la fin du IXe ou au tout début du VIIIe siècle, donc plutôt sous la dynastie de Jéhu que sous les Omrides, qui régnaient une génération plus tôt. Un relais de route, probablement, une étape fortifiée où voyageurs et soldats faisaient halte. Rien qui ressemble à un grand sanctuaire.
Et pourtant les murs et les jarres du site sont couverts d’inscriptions. Des abécédaires, des exercices de scribe, des dessins, et surtout des bénédictions. Sur le pithos A, celui des figures à plumes, un certain personnage écrit à un autre : qu’il soit béni « par Yahvé de Samarie et par son ashéra ». Sur le pithos B, la formule revient, différente d’un mot : « par Yahvé de Téman et par son ashéra », Téman désignant une région du sud, du côté d’Édom. Une inscription sur enduit mural, plus fragmentaire, associe encore Yahvé et ashéra. La publication complète des fouilles, longtemps attendue, paraît en 2012 sous la direction de Meshel (Kuntillet ʿAjrud (Ḥorvat Teman) : An Iron Age II Religious Site on the Judah-Sinai Border, Israel Exploration Society).
Pourquoi ces quatre mots font-ils scandale ? Parce que la Bible hébraïque, telle que nous la lisons, présente Yahvé comme un dieu rigoureusement seul. Pas de famille divine, pas de parèdre, c’est-à-dire pas de divinité féminine associée en couple. Or voilà qu’une main israélite du VIIIe siècle, écrivant en hébreu, dans une orthographe et une paléographie parfaitement datables, bénit quelqu’un par Yahvé « et son ashéra ». Le mot ashéra n’est pas inconnu, au contraire. Il apparaît une quarantaine de fois dans la Bible, tantôt comme nom d’une déesse, tantôt comme nom d’un objet de culte, un poteau ou un arbre stylisé dressé près des autels. Et les textes d’Ougarit, cette cité syrienne du XIIIe siècle avant notre ère dont les tablettes ont été déchiffrées à partir de 1929, connaissent bien la grande déesse Athirat, « dame Athirat de la mer », épouse du dieu El et mère des dieux. La déesse existe donc dans le paysage religieux du Levant. La question est de savoir si elle existe aux côtés de Yahvé.
Kuntillet Ajrud n’est pas un cas isolé. Dès 1967, William Dever, alors jeune archéologue américain travaillant en Cisjordanie, avait publié une inscription funéraire gravée dans une tombe de Khirbet el-Qôm, à une quinzaine de kilomètres à l’ouest d’Hébron, en plein territoire de Juda. Le texte, daté du VIIIe siècle, est difficile à lire, la pierre est griffée, la main hésitante. Mais on y déchiffre le nom d’un certain Uriyahou, dit « le riche » ou « le gouverneur » selon les lectures, et une formule qui ressemble fort à celle du Sinaï : Uriyahou a été béni par Yahvé, et sauvé de ses ennemis « par son ashéra ». Deux sites, à des centaines de kilomètres l’un de l’autre, l’un lié au royaume du nord, l’autre au cœur de Juda. Deux fois la même association.
Les premières réactions, dans les années 1970 et 1980, se partagent immédiatement. Pour certains, dont Dever lui-même, la conclusion s’impose : le yahvisme ancien, celui d’avant les réformes et les relectures, connaissait une déesse associée à Yahvé, une épouse divine que le monothéisme ultérieur a fait disparaître. Pour d’autres, dont l’épigraphiste français André Lemaire, qui publie en 1977 dans la Revue biblique la première étude détaillée de l’inscription de Khirbet el-Qôm, il faut lire plus prudemment : « son ashéra » désignerait l’objet cultuel, le poteau sacré, et non une personne divine.
Et c’est là que l’affaire se complique, sur un point de grammaire minuscule et décisif. En hébreu ancien, on ne met pas de suffixe possessif sur un nom propre de personne. On peut dire « son roi », « son dieu », « son poteau », mais pas « son Sarah » ni, en principe, « son Ashéra ». Le linguiste britannique John Emerton l’a montré dans un article de 1982 resté classique (Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft) : si l’inscription dit « son ashéra », alors ashéra y fonctionne comme un nom commun, un objet. Mais quel objet ? Et pourquoi cet objet mérite-t-il de figurer dans une bénédiction, à côté du nom même de Yahvé, en position de puissance qui sauve ? Un simple pieu de bois bénit-il quelqu’un ? Le dossier, on le voit, ne se referme pas si facilement. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : les inscriptions, les centaines de figurines féminines exhumées du sol de Juda, et les traces que la déesse a laissées dans le texte biblique lui-même.
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