Soixante incinérés sous le talus de la plaine de Salisbury
Vingt-cinq kilomètres pour les plus lourdes, plus de sept cents pour une dalle de six tonnes couchée au centre. Mesurées depuis quelques années seulement, les distances parcourues par les pierres de Stonehenge ne se ressemblent guère. Les grands blocs de grès gris, les sarsens, ont été extraits dans le secteur de West Woods, dans le Wiltshire, au nord de la plaine de Salisbury. Une quarantaine de pierres plus petites, dites pierres bleues, viennent des collines de Preseli, dans l’ouest du pays de Galles, à quelque 230 kilomètres. Quant à la Pierre d’autel, cette dalle de grès rouge à demi enfouie sous deux blocs effondrés, une équipe de géologues l’a rattachée en 2024 au bassin orcadien, dans le nord-est de l’Écosse. L’archéologue Mike Parker Pearson, de l’University College London, relève qu’aucun des quelque neuf cents cercles de pierres recensés en Grande-Bretagne ne rassemble des provenances aussi lointaines.
Le monument que voient les visiteurs n’a pourtant pas été conçu d’un seul jet. Vers 3000 av. J.-C., ses premiers bâtisseurs creusent avec des pics en bois de cerf un fossé circulaire, rejettent la craie en un talus intérieur et un talus extérieur plus modeste, et ménagent deux entrées, une large au nord-est et une étroite au sud. Juste en dedans du talus, ils creusent cinquante-six fosses, les trous dits d’Aubrey, dont la moitié environ a été fouillée puis signalée dans l’herbe, dans les années 1920, par des disques de béton blanc. Vers 2500 seulement, selon la chronologie retenue par English Heritage, le centre reçoit les grandes pierres. Un cercle de trente sarsens dressés, reliés par des linteaux courbes assemblés à tenons et mortaises comme des pièces de charpente, entoure un fer à cheval de cinq trilithes, ces portiques de deux montants coiffés d’un linteau. Les pierres bleues se glissent entre les deux ensembles, avant d’être réorganisées deux ou trois siècles plus tard. Une levée de terre, l’Avenue, relie ensuite le cercle à la rivière Avon, et les derniers creusements préhistoriques, deux anneaux de fosses datés par les bois de cerf qu’ils contenaient, tombent entre 1800 et 1500 av. J.-C. Sur le contenu des trous d’Aubrey, les auteurs ont longtemps varié. English Heritage parle prudemment d’un anneau de poteaux de bois ou de pierres, alors que les fouilles des années 2000 ont conduit l’équipe de Parker Pearson à y voir les emplacements de petites pierres bleues, ce qui ferait remonter le premier monument de pierre à cinq siècles avant les sarsens. Des quelque quatre-vingts sarsens d’origine, cinquante-deux subsistent. Timothy Darvill, de l’université de Bournemouth, a refait en 2022 le compte du seul grand cercle, et le bilan est sévère, avec dix-sept montants encore debout à leur place, sept tombés et six disparus, tandis que sur trente linteaux six sont en place, deux gisent au sol et vingt-deux manquent.
L’orientation, elle, fait à peu près consensus. L’axe du monument, prolongé par l’Avenue, regarde d’un côté le lever du soleil au solstice d’été et de l’autre son coucher au solstice d’hiver. Même les deux astronomes les plus sévères envers les lectures calendaires du site, Giulio Magli et Juan Antonio Belmonte, parlent d’un alignement net, favorisé par la platitude de l’horizon. Le premier à l’avoir décrit par écrit est William Stukeley, médecin et antiquaire, qui arpente les lieux dans les années 1720 et publie en 1740 Stonehenge, a Temple Restor’d to the British Druids. Il décrit aussi l’effet du monument sur qui l’aborde par l’Avenue, depuis le nord-est, quand l’ampleur de ses contours finit par « emplir l’œil ». On lui doit encore le mot « trilithon », resté dans l’anglais des archéologues, et plus de trente gravures du site dans son paysage agricole, que les chercheurs consultent encore. Stukeley voit dans le monument un temple des druides. Il se trompe de deux bons millénaires, puisque les druides n’entrent dans les sources écrites qu’à l’âge du Fer, mais l’erreur a eu la vie longue.
Six siècles plus tôt, un clerc gallois proposait une autre origine. Vers 1136, Geoffroy de Monmouth raconte dans son Histoire des rois de Bretagne que les pierres ont été apportées d’Irlande, où elles formaient la « Danse des géants », pour servir de mémorial à des nobles bretons tués par traîtrise lors d’une rencontre avec les Saxons. Dans son récit, Merlin vante les vertus médicinales de l’eau versée sur ces blocs. La tombe et la guérison sont donc déjà là, au XIIᵉ siècle, sous forme de légende, et l’archéologie les retrouvera toutes deux sous forme d’hypothèses. En 2021, l’équipe de Parker Pearson a même présenté un cercle démantelé découvert au pays de Galles comme la possible part de vérité d’un récit vieux de neuf siècles.
Faute d’écriture, la seule archive du site est le sol. Entre 1920 et 1926, le colonel William Hawley fouille la moitié orientale de l’enclos, ce qui explique que le fossé y paraisse aujourd’hui plus profond qu’ailleurs. Il y recueille de nombreux dépôts d’os incinérés, dans les trous d’Aubrey, dans le fossé et sur le talus. Les fragments les plus gros, ramassés à la main, ne partent pas dans un musée. En 1935, ils sont réenfouis en vrac, sans étude, au fond du trou d’Aubrey n° 7. Hawley n’a laissé aucune analyse de ces os. Il a laissé un emplacement.
C’est cet emplacement que rouvre en 2008 le Stonehenge Riverside Project, un programme de terrain mené de 2003 à 2009 par Parker Pearson et plusieurs universités britanniques. L’ostéologue Christie Willis et ses collègues publient les résultats dans Antiquity en 2016. Selon eux, l’ensemble d’os incinérés néolithiques de Stonehenge est le plus important connu en Grande-Bretagne, et les os de la fosse n° 7 appartiennent à une soixantaine d’individus au moins ; English Heritage parle de 64 dépôts d’incinération retrouvés sur le site et estime qu’environ 150 personnes y auraient été enterrées, quand d’autres estimations montent jusqu’à 240. Les nouvelles datations radiocarbone, traitées par modélisation bayésienne (une méthode statistique qui combine les dates et l’ordre des couches), montrent des dépôts étalés sur environ cinq siècles, de 3000 à 2500 av. J.-C. à peu près. Le creusement du fossé est modélisé entre 2990 et 2755 av. J.-C., ce qui s’accorde avec les incinérations les plus anciennes. Parmi elles, un dépôt resté intact à côté de la fosse n° 7, avec le contour circulaire d’un contenant disparu, probablement un sac ou une boîte en matière organique, dans sa petite tombe en cuvette. Il contient un peu plus d’un kilo d’os d’une femme adulte, morte entre 3090 et 2900 av. J.-C. Les adultes dominent nettement, bien au-delà de ce que prévoient les courbes de mortalité des sociétés préindustrielles, où les enfants représentent souvent le tiers des décès, et les auteurs y lisent une probable sélection des défunts admis sur le site. Autre constat, plus structurel. Les premières incinérations ont été placées dans les trous d’Aubrey ou juste à côté, et ces trous auraient porté, selon l’équipe, de petites pierres bleues dressées ; les plus tardives ont été déposées dans le fossé. Willis et ses coauteurs proposent d’y voir le passage d’un lien entre un mort précis et une pierre précise à une collectivité plus diffuse d’ancêtres de plus en plus lointains.
Pendant cinq siècles au moins, on a donc apporté des morts brûlés à Stonehenge.
Le cimetière a aussi une fin et un avant. Les fouilleurs du Stonehenge Riverside Project situent son dernier usage, probablement, avec l’inhumation d’un individu de l’époque campaniforme, datée entre 2400 et 2140 av. J.-C., un corps entier cette fois, après des siècles de crémations. En amont, l’endroit avait attiré des constructions bien avant le creusement du fossé. Au nord-ouest du futur cercle, des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique ont dressé de grands poteaux de bois, qu’English Heritage compare à des mâts totémiques. Après l’arrivée des premiers agriculteurs venus du continent, il y a environ six mille ans, les terres situées au nord de Stonehenge reçoivent une enceinte à fossés interrompus, à Robin Hood’s Ball, et deux cursus, ces longs enclos rectangulaires de terre dont l’usage est toujours discuté. Quand les pics de bois de cerf entament la craie vers 3000 av. J.-C., la plaine porte donc déjà les marques de plusieurs millénaires de fréquentation.
Le constat pose autant de questions qu’il en règle. Les grands sarsens, ceux qui font la silhouette du monument, n’arrivent que vers 2500, quand le cimetière a déjà servi pendant des générations. À trois kilomètres au nord-est, en amont sur l’Avon, un autre ensemble s’élève à la même époque, Durrington Walls, avec ses cercles de poteaux de bois et ses maisons. Deux interprétations se sont affrontées dès la fin du XXᵉ siècle sur ce voisinage. En 1998, Parker Pearson et l’archéologue malgache Ramilisonina publient dans Antiquity une lecture du paysage entier comme un domaine des morts opposé à un domaine des vivants ; dix ans plus tard, Timothy Darvill et Geoffrey Wainwright fouillent l’intérieur du cercle avec une autre idée en tête, celle d’un lieu où l’on venait chercher la guérison. Le même Darvill a proposé en 2022 de lire les sarsens comme un calendrier solaire, aussitôt contesté par deux spécialistes d’archéoastronomie, et Parker Pearson a défendu en 2024, après la découverte de l’origine écossaise de la Pierre d’autel, l’idée d’un monument d’union entre les communautés de l’île. Ces lectures ne s’excluent pas toutes, mais elles ne pèsent pas le même poids de preuves. Le texte de Stukeley et la fosse d’Aubrey n° 7 disent déjà l’essentiel de ce qui est acquis, un axe solaire et des morts. Pour comprendre à quoi pouvaient servir les pierres elles-mêmes, il faut maintenant reprendre leurs carrières, leur chimie et leur date d’arrivée, puis examiner les bêtes abattues à Durrington Walls et une mâchoire de vache déposée à l’entrée sud en même temps que les premiers morts.
Des pierres de Preseli, une dalle d’Écosse et une vache venue de l’ouest
Quand quatre écoles lisent le même cercle de sarsens



