Un palais sans nom au bord de la Luo, et les annales qui le réclament
Deux dates se regardent à trois siècles de distance. La première, 2070 avant notre ère, ouvre le tableau chronologique que le Projet de chronologie Xia-Shang-Zhou rend public en novembre 2000, après près de cinq ans de travail et la mobilisation d’environ deux cents spécialistes venus de disciplines diverses. Elle fixe le début de la dynastie Xia, la première des « Trois Dynasties » de la tradition chinoise, que le même tableau fait durer jusqu’en 1600, date à laquelle commencent les Shang, eux-mêmes renversés en 1046. La seconde, vers 1750, sort des séries de mesures au radiocarbone que l’Institut d’archéologie de l’Académie chinoise des sciences sociales a affinées pour le site d’Erlitou, près de Luoyang, et elle marque le début de la culture qui porte ce nom. Erlitou est pourtant présenté, dans la presse officielle comme dans les musées, comme la capitale de la fin des Xia, et le grand musée ouvert à côté des fouilles le 20 octobre 2019 porte en anglais le nom de musée des vestiges d’Erlitou de la capitale Xia.
Le décalage représente plus des deux tiers de la durée que les textes prêtent à la dynastie.
Il faut partir du récit. Au chapitre 2 de ses Mémoires historiques (Shiji), les « Annales des Xia », Sima Qian, qui écrit à la cour des Han vers la fin du IIᵉ siècle avant notre ère, fait des Xia les successeurs des souverains sages Yao et Shun. Le fondateur, Yu, a dompté les eaux qui noyaient la plaine, partagé le monde en neuf provinces et fixé le tribut de chacune, programme que détaille aussi le « Tribut de Yu » (Yu gong), un chapitre du Livre des documents (Shangshu) que la critique moderne rapporte en général à l’époque des Royaumes combattants. Son fils Qi est le premier souverain à succéder directement à son père. Après lui, la lignée traverse la révolte des cinq frères sous Tai Kang, puis les désordres du règne de Kong Jia, et s’achève avec Jie, tyran livré à ses plaisirs, que renverse Tang, le fondateur des Shang. Jie finit ses jours en exil à Nanchao, quelque part dans le sud, et ses descendants reçoivent la petite principauté de Qi.
Les chiffres viennent d’un autre texte. Les Annales sur bambou (Zhushu jinian), chronique de l’État de Wei retrouvée dans une tombe ancienne sous l’empereur Wu des Jin, à la fin du IIIᵉ siècle de notre ère, résument la dynastie en une ligne, de Yu à Jie, dix-sept générations, avec ou sans roi, quatre cent soixante et onze ans. Dès 1975, un archéologue chinois superpose ce total à deux dates au radiocarbone obtenues à Erlitou et conclut que le site est la capitale des Xia, et il énumère ses fondations de palais, ses vases de bronze et ses sépultures comme les traits d’un État esclavagiste, selon la périodisation marxiste alors officielle en Chine. Personne ne s’inquiète encore de l’écart d’un millénaire qui sépare la chronique des événements qu’elle rapporte. Le problème est pourtant connu depuis Sima Qian lui-même, né vers 145 et mort vers 89 avant notre ère, dont le tableau des douze États contemporains ne donne une chronologie suivie qu’à partir de 841 avant notre ère, sous les Zhou occidentaux.
Le doute, lui, est ancien. Dans les Entretiens (Lunyu, III, 9), Confucius affirme pouvoir parler des rites des Xia, mais ajoute que Qi, l’État de leurs descendants, ne fournit pas de témoignage suffisant, et il dit la même chose des rites des Yin, c’est-à-dire des Shang, et de l’État de Song, où vivent les héritiers de ces derniers, faute de documents et d’hommes instruits. Au Vᵉ siècle avant notre ère, le Maître constate donc déjà qu’il manque des preuves. Qi a laissé à la langue chinoise un autre souvenir, sans rapport avec les rites, l’homme de Qi qui, dans le Liezi, redoutait que le ciel ne lui tombe sur la tête et dont l’inquiétude est devenue une expression proverbiale.
Xu Xusheng part à la recherche des ruines des Xia
Au XXᵉ siècle, le doute change d’échelle. Entre 1926 et 1941, l’historien Gu Jiegang et ses collaborateurs publient les volumes des Discussions sur l’histoire ancienne (Gushibian), qui soutiennent que la haute antiquité chinoise a été construite par couches successives de récits. Yu le Grand y devient suspect, Gu Jiegang proposant qu’il ait d’abord été une divinité, changée ensuite en roi humain puis rattachée aux Xia, sans avoir jamais nié, selon l’archéologue Sun Qingwei, l’existence de la dynastie elle-même. Le mouvement inverse part des Shang. Le philologue Wang Guowei montre dans les inscriptions divinatoires sur os et carapaces exhumées à Anyang que la liste royale transmise par Sima Qian pour cette dynastie repose sur des noms réels. Si l’historien des Han avait vu juste pour les Shang, pourquoi aurait-il inventé leurs prédécesseurs ?
En 1959, l’historien Xu Xusheng tire les conséquences de ce raisonnement. D’après les textes, il a délimité deux régions probables du peuple Xia, la plaine de Luoyang dans l’ouest du Henan et le cours inférieur de la Fen dans le sud-ouest du Shanxi, et il part les prospecter avant de publier la même année son rapport préliminaire dans la revue Kaogu. Près du village d’Erlitou, dans le district de Yanshi, il repère un vaste site, qu’il rattache d’abord au début des Shang, en recommandant de poursuivre les recherches. Une équipe de l’Institut d’archéologie y ouvre des sondages dès 1959 et reconnaît une succession de couches qui va de la fin du Longshan, la culture néolithique régionale, au début des Shang. Huit campagnes suivent entre 1960 et 1964. Le rapport de 1974 publie les fondations du palais nᵒ 1, et en 1977 un second grand bâtiment apparaît à environ 150 mètres au nord-est du premier, construit pendant la troisième phase du site, avec au nord une grande tombe de la même époque, si bien que la culture d’Erlitou est désormais divisée en quatre phases.
Les archéologues chinois se divisent aussitôt sur le découpage. En novembre 1977, lors d’une réunion consacrée aux fouilles de Gaocheng, à Dengfeng, le bourg où se trouve Wangchenggang, Xia Nai recense quatre opinions en présence. Pour les uns, la fin du Longshan du Henan et les quatre phases d’Erlitou appartiennent toutes aux Xia. D’autres n’y rangent que le Longshan tardif et les phases I et II, d’autres encore attribuent les phases I et II aux Xia et les phases III et IV aux Shang, et un dernier groupe garde les quatre phases pour les Xia en excluant le Longshan. Xia Nai propose au passage une définition qui fera date, la culture des Xia étant celle du peuple Xia pendant la dynastie Xia. En 1980, Zou Heng, professeur à l’université de Pékin, réunit ses Essais sur l’archéologie des Xia, des Shang et des Zhou et conclut que les quatre phases d’Erlitou forment la culture des Xia. Sa démonstration compare la région que les textes attribuent à ce peuple, l’ouest et l’est du Henan ainsi que le sud du Shanxi, à la culture des Shang et à celles des régions voisines, et Sun Qingwei la tient pour le consensus actuel de l’archéologie chinoise. Le site, lui, n’a cessé de grandir sous la truelle. Il s’étend sur environ trois kilomètres carrés, sur des terrasses fertiles au bord de la Yi et de la Luo, dans un climat que les études pluridisciplinaires décrivent comme chaud et humide entre 1800 et 1500 environ. Xu Hong, qui a dirigé l’équipe d’Erlitou pendant près de vingt ans, y reconnaît le plus ancien réseau de grandes voies connu en Chine, la plus ancienne cité palatiale, les premiers ateliers artisanaux tenus par le pouvoir et le premier ensemble de vases rituels en bronze, et il évalue la population de la ville, à son maximum, à un peu plus de vingt mille habitants.
Aucune de ces constructions ne porte cependant de nom. Les signes incisés sur certaines poteries d’Erlitou restent, pour Xu Hong lui-même, des marques dont rien ne garantit qu’elles notent une langue, et le site n’a livré aucun document comparable aux inscriptions d’Anyang, capable de dire à quel peuple ou à quelle dynastie il appartenait. De là vient un désaccord durable, que l’archéologue Li Liu résume en 2009 dans la revue Antiquity en constatant que la plupart des chercheurs chinois rattachent Erlitou à une dynastie, Xia ou Shang, quand la plupart des chercheurs occidentaux s’y refusent. Deux ans plus tôt, dans la même revue, elle avait cosigné avec Xu Hong un article qui décrivait le site en le détachant des annales. Le désaccord se joue désormais sur quatre terrains précis, la date réelle de la ville, le sens de ses tombes et de ses bâtiments, la valeur d’un vase de bronze qui nomme Yu, et une crue que des géologues ont cru retrouver en 2016 dans une gorge du haut fleuve Jaune.
Le dragon de turquoise, le vase de Yu et la gorge de Jishi
Trois écoles devant une ville muette



