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Enquête
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Le Whydah, l’épave pirate qui porte son nom : que révèle-t-elle vraiment ?

Époque modernePirates, corsaires & guerre sur mer19 septembre 202620 min de lecture
Theodore Scott / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

« Whido Bellame Commandr », l’annotation d’un cartographe

Une cloche ne prouve rien, objectera-t-on. Un objet de bronze se décroche et se revend, il peut finir sur un autre bord que celui pour lequel on l’a fondu, et bien des épaves de l’époque moderne ont livré du matériel pris ailleurs. L’objection vaut plus encore pour un navire pirate, dont l’équipage vit précisément de ce qu’il enlève aux autres. Elle perd pourtant beaucoup de sa force devant ce qui entourait le bronze dans le sable de Wellfleet en 1985. Des monnaies d’argent espagnoles, des fragments d’orfèvrerie ouest-africaine et des canons gisaient autour, à l’endroit qu’un cartographe de Boston avait porté sur sa carte deux cent soixante-huit ans plus tôt, en écorchant le nom du navire.

La cloche porte, en capitales, « THE WHYDAH GALLY 1716 ». Elle a été remontée à l’automne 1985 par l’équipe de Barry Clifford, plongeur originaire du cap Cod qui cherchait l’épave depuis le début de la décennie, et le magazine Boston date l’opération du 30 octobre. L’inscription n’est apparue qu’au nettoyage des concrétions, ces gangues minérales qui se forment autour des métaux immergés. Le bronze est exposé au Whydah Pirate Museum de West Yarmouth, ouvert en 2016. La date de la découverte du site varie selon les textes. La Cour suprême judiciaire du Massachusetts écrit en 1988 que l’épave a apparemment été localisée en 1982, alors que la plupart des récits, ceux de l’équipe compris, retiennent 1984 ; l’écart tient sans doute à la distance entre les premiers relevés au magnétomètre et la reconnaissance d’un gisement cohérent.

Un négrier sorti des chantiers de Londres

Le navire n’a pas été construit pour la piraterie. Commandé à Londres vers 1715, il est attribué par les travaux consacrés au Whydah à Humphry Morice, marchand de la City et directeur de longue date de la Banque d’Angleterre. Matthew David Mitchell, qui lui a consacré en 2020 une biographie économique chez Palgrave, en fait de loin le plus actif des négriers britanniques entre la fin du monopole de la Royal African Company, en 1698, et le début des années 1730, et lui impute le transport forcé de plus de 25 000 Africains. Le nom du bâtiment vient de Ouidah, grand port de traite de la côte de l’actuel Bénin, que les Anglais écrivaient Whydah. Le mot « gally » désigne un trois-mâts qui pouvait aussi avancer à l’aviron.

Les interrogatoires de 1717 en donnent le gabarit. Selon John Brown, pirate né à la Jamaïque et entendu à Boston le 6 mai, le « Whido » jaugeait 300 tonneaux, portait dix-huit canons montés et cinquante hommes, et rentrait de la Jamaïque vers Londres chargé de sucre, d’indigo, d’écorce de quinquina (la « Jesuits bark » des marchands), d’argent et d’or. Il avait donc bouclé le circuit de la traite, déposé ses captifs aux Antilles et embarqué le produit de leur vente. Combien de personnes réduites en esclavage il avait achetées sur la côte africaine, on ne le sait pas avec certitude. La bibliothèque publique de Boston avance le chiffre de 312 personnes débarquées à la Jamaïque, d’autres textes de vulgarisation parlent de plus de cinq cents, et aucun des deux ne cite sa source. Une recherche dans Slave Voyages sous les noms Whydah, Whyda et les capitaines Prince et Morice, pour 1716-1717, n’a pas permis d’identifier une fiche correspondante.

La capture est datée par l’acte d’accusation de Thomas Davis de « la fin de février ou le début de mars », dans le passage du Vent, à trois lieues de Long Island, aux Bahamas. Les dates de cette enquête sont celles du calendrier julien, encore en usage dans les colonies anglaises et en retard de onze jours sur le grégorien ; l’année civile anglaise ne changeant que le 25 mars, les historiens écrivent février 1716/17. Brown raconte une poursuite de trois jours, au terme de laquelle le capitaine Lawrence Prince n’a tiré que deux coups de ses canons de chasse. Thomas Baker, tailleur né à Flessingue, précise que les pirates donnaient la chasse sous un grand pavillon noir à tête de mort et os croisés. Bellamy a laissé à Prince le Sultana, pris quelques semaines plus tôt au capitaine Richards, l’a fait charger des meilleures marchandises et lui a remis plus de vingt livres en or et en argent pour ses frais. Huit ou dix hommes de Prince sont passés aux pirates, dont trois contre leur gré, le maître d’équipage compris.

La nuit du 26 avril au large d’Eastham

Le 26 avril au matin, entre le banc de Georges et les hauts-fonds de Nantucket, le Whydah, accompagné d’un senau capturé plus tôt, arraisonne le Mary Anne de Dublin, une pinque chargée de vin de Madère, partie de Nantasket pour New York. Sept pirates montent à bord pour la conduire. Thomas Fitzgerald, second de la pinque, a raconté la suite devant la cour. Dans l’après-midi le brouillard tombe, le senau signale la terre, Bellamy fait gouverner au nord, et à la nuit chaque bâtiment allume un feu à l’arrière pour ne pas perdre les autres. Vers dix heures, sous la pluie et les éclairs, la pinque se retrouve dans les brisants et s’échoue face à un lieu que la déposition nomme Slutts-bush, au sud du cap. Ses gardiens, toujours selon Fitzgerald, lui demandent alors de leur lire le livre de prières de l’Église d’Angleterre, ce qu’il fait pendant une heure.

Le Whydah, lui, était à l’ancre quand le coup de vent l’a pris. Thomas Davis, charpentier de marine, en donne le seul récit venu du bord. L’équipage coupe les câbles et le navire court à la côte ; un quart d’heure après avoir touché, le grand mât passe par-dessus bord, et au matin la coque est en morceaux. Davis compte cent quarante-quatre morts en tout, dont une quinzaine de prisonniers parmi lesquels Andrew Crumpstey, le maître de la pinque, transféré le matin même sur le Whydah, et n’échappe à la noyade qu’avec un autre homme, John Julian. Le gouverneur Shute reçoit peu après une lettre annonçant qu’un navire pirate monté d’environ cent trente hommes et de vingt-huit canons, qui n’avait de commission d’aucun prince, s’est perdu sur la côte d’Eastham.

Jeremiah’s Gutter

Shute dépêche Cyprian Southack, officier de la marine provinciale et cartographe le plus réputé de Boston. Southack loue une baleinière près de Provincetown et emprunte Jeremiah’s Gutter, un chenal naturel qui coupait alors la presqu’île vers l’actuelle limite entre Eastham et Orleans, et que les sables ont refermé depuis. Il aperçoit l’épave battue par la houle sans pouvoir l’atteindre à cause des courants. Sur la plage, il ne trouve presque rien. Les habitants sont passés avant lui, les ordres de remettre à la Couronne ce qu’ils ont ramassé restent à peu près sans effet, et la communauté d’Eastham, qui a enseveli les noyés, lui présente la facture. Ses lettres au gouverneur sont conservées aux archives de l’État du Massachusetts.

Sa carte de la côte, reprise dans The New England Coasting Pilot entre 1729 et 1734, porte une annotation que le Leventhal Map & Education Center de la bibliothèque publique de Boston a transcrite. Southack y signale le passage où il est venu en baleinière, « par ordre du gouvernement », chercher le navire pirate « Whido Bellame Commandr », perdu le 26 avril 1717, et où il a enterré cent deux noyés.

Aucun document de 1717 n’écrit d’ailleurs Whydah. L’acte d’accusation dit Whido, le sermon de Cotton Mather dit Whido, la carte dit Whido, et la graphie de la cloche, qui reproduit probablement celle voulue par l’armement londonien, est la seule à coller au nom du port africain tel que les Anglais l’orthographiaient.

Six pendus au bac de Charlestown

Les autres rescapés viennent de la pinque. Arrêtés le 27 avril à la taverne d’Eastham par le juge de paix Doane, qui les poursuivait sur la route de Rhode Island, ils sont interrogés à Boston le 6 mai devant le gouverneur. Leur procès s’ouvre le 18 octobre 1717 devant une cour spéciale d’amirauté que préside Shute, en vertu de la loi anglaise de 1700 sur la répression de la piraterie. Le 22 octobre, la cour condamne à mort Simon Van Vorst, né à New York, John Brown, Thomas Baker, Hendrick Quintor, d’Amsterdam, Peter Cornelius Hoof, né en Suède, et John Shuan, un Nantais qui ne parlait pas anglais et comparut avec un interprète. Thomas South, que le second de la pinque décrivait comme courtois et décidé à fuir, est acquitté. Davis, jugé séparément le 28 et le 30 octobre, l’est aussi. Les six condamnés sont pendus le 15 novembre au bac de Charlestown, « dans le flux et le reflux de la mer », précise le compte rendu, sur l’estran qui relève de l’amirauté.

Cotton Mather, pasteur de la North Church de Boston, les accompagne jusqu’au gibet. À la date du 15, son journal mentionne une longue et triste marche avec eux, de la prison au lieu d’exécution, et une prière dite devant une foule immense. Il publie dans l’année Instructions to the Living, from the Condition of the Dead, imprimé à Boston par John Allen pour le libraire Nicholas Boone, relation du naufrage de « plus de cent pirates » suivie de ses entretiens avec les condamnés et d’un sermon. Le compte rendu officiel du procès paraît en 1718 chez Bartholomew Green, pour le libraire John Edwards, avec un privilège signé du gouverneur le 22 mai et, en appendice, la substance des interrogatoires de mai 1717.

Ces imprimés et la carte de Southack forment l’essentiel de la documentation écrite. Le reste est sorti du fond. Le site, enregistré sous le code WLF-HA-1, a fait l’objet d’un rapport final de fouille signé par l’archéologue Christopher E. Hamilton en 1992, puis d’une synthèse du même auteur, « The Pirate Ship Whydah », dans le volume collectif X Marks the Spot publié en 2006 par University Press of Florida, qu’Archaeology Magazine a salué comme le premier examen savant d’ensemble des vestiges matériels de la piraterie. L’équipe avance le chiffre de deux cent mille objets remontés, déjà cité par la presse en 1988, alors qu’une dépêche de 2006 en comptait plus de cent mille, écart qui tient peut-être à la façon de compter les monnaies et les grenailles prises dans une même concrétion.

Le nom est sûr. Il faut maintenant reprendre les interrogatoires de Boston, où chaque accusé avait intérêt à se dire enrôlé de force, la déposition prise à Antigua en novembre 1716 qui conduit à un péroné d’enfant, l’arrêt de 1988 qui a remis l’épave à une société privée contre l’État, et les analyses de l’or akan et des manilles de laiton publiées en 2023 et en 2026.

La suite de l’enquête
  1. Un charpentier gallois devant la cour d’amirauté de Boston

  2. Démocratie flottante ou équipage sous contrainte

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