Onze cents florins à la Menniste Bruyloft
Personne n’a payé. Un marchand d’épices d’Alkmaar, Adriaen Jansz, le déclare en substance devant notaire en 1637, dans une déposition dont l’historienne Anne Goldgar a retrouvé la trace. Il a vendu beaucoup de tulipes, pour des sommes notables, livrables au moment où l’on pourrait tirer les bulbes de terre et payables comptant. Chacun avait promis de bonne foi, des contrats écrits portaient la signature des deux parties et des engagements fermes avaient été pris. Et pourtant aucun de ses acheteurs n’a achevé la vente ni pris livraison d’un seul bulbe, et aucun n’a versé la moindre somme ou proposé le moindre dédommagement.
La plainte d’Adriaen Jansz est celle d’un créancier qui attend un argent qui ne viendra pas, et qui le fait constater dans les formes parce qu’il vit dans une ville où l’on règle ses différends par écrit. Deux siècles plus tard, le journaliste écossais Charles Mackay raconte la même affaire sur un autre ton. Dans ses Memoirs of Extraordinary Popular Delusions, parus à Londres en 1841, des marchands considérables se retrouvent presque réduits à la mendicité, et le pays en garde une détresse durable. En 1973, l’économiste américain Burton Malkiel reprend l’histoire dans A Random Walk Down Wall Street et conclut que l’effondrement a jeté la Hollande dans une dépression prolongée, dont personne n’aurait été épargné. Entre la déposition d’Alkmaar et le manuel de finance, le récit a grossi à chaque reprise, et l’on peut suivre ses étapes presque une par une.
Des bulbes vendus au poids, dans des tavernes
La tulipe arrive en Europe dans les années 1550, dans les bagages de collectionneurs liés à la cour impériale, et gagne les Pays-Bas dans les années 1570. Des botanistes humanistes comme Carolus Clusius la cultivent, l’échangent et en discutent par lettres. Au début du XVIIᵉ siècle, elle rejoint les coquillages, les tableaux et les curiosités dans les collections des bourgeois cultivés. Les fleurs les plus recherchées sont dites « cassées », parce que leurs pétales portent des flammes et des plumes de couleur qu’aucun jardinier ne sait provoquer. On sait aujourd’hui qu’un virus, la mosaïque, produit ces motifs et affaiblit le bulbe, qui se multiplie alors plus lentement, si bien que la beauté recherchée et la rareté du bulbe ont la même cause.
Le cycle de la plante commande tout le commerce. La tulipe fleurit en avril ou en mai, pendant une semaine environ, et l’on peut sortir le bulbe de terre en juin, à condition de le replanter avant septembre. Entre septembre et juin, toute vente porte donc sur un objet enterré, qu’on ne peut ni voir ni livrer, et devient par la force des choses une vente à terme. Dès 1635, les bulbes rares se vendent au poids, en azen, une unité d’environ un vingtième de gramme (la bibliothèque de l’université de Wageningue retient 0 048 gramme), ce qui permet de payer un gros bulbe plus cher qu’un petit de la même variété. Pour les variétés courantes, on vend par lots de mille azen ou à la livre, et la livre change d’une ville à l’autre, 9 728 azen à Haarlem, 10 240 à Amsterdam, selon les données réunies par l’économiste Peter Garber.
Vers le milieu de l’année 1636, le commerce change de lieu et de forme. Acheteurs et vendeurs se réunissent dans des auberges, en groupes qu’on appelle des « collèges », où quelques règles fixent la façon d’enchérir. L’acheteur verse au vendeur un demi-sou (stuiver) par florin convenu, jusqu’à trois florins par affaire, au titre du « vin de marché », le wijnkoop, qui paie la tournée. Aucun dépôt de garantie n’est exigé, d’un côté comme de l’autre. Le plus souvent, l’acheteur n’a pas l’argent et le vendeur n’a pas le bulbe, et chacun compte régler à l’échéance la différence entre le prix convenu et le prix du jour. En novembre 1636, ce commerce gagne les variétés communes, vendues à la livre. Le florin, monnaie de compte divisée en vingt sous, représente alors 10,28 grammes d’argent fin.
Joost van Cuyck change d’avis
Le vendredi 6 février 1637, plusieurs bloemisten sont réunis à la Menniste Bruyloft, une taverne de l’Oude Brugsteeg, ruelle d’Amsterdam proche du port et de la bourse des marchandises. L’établissement, tenu au début du siècle par Jan Theunisz, imprimeur et lettré qui lisait le grec, l’arabe et l’hébreu, attire les visiteurs par son cabinet de curiosités et ses jeux d’eau. Ce soir-là, le tonnelier haarlémois Andries de Busscher, trente et un ans, met en vente une livre de Switsers, une tulipe striée de rouge et de jaune. Joost van Cuyck, un Amstellodamois de vingt-neuf ans, l’emporte à 1 100 florins. Un témoin, Johannes van Westrenen, déclarera le 11 février devant notaire lui avoir serré la main et souhaité bonne chance. Van Cuyck a payé le wijnkoop pour la salle, plus deux schellingen pour les pauvres. Selon l’usage, la poignée de main, le vin et l’aumône scellent l’affaire, et les bulbes, qui sont en terre, ne seront livrés et payés qu’en juin.
Le lendemain matin, De Busscher veut conclure. Il a demandé à son beau-frère, Alister van de Cruijs, de se porter garant de la livraison, et les deux hommes retrouvent Van Cuyck à la bourse de plein air. L’acheteur se dérobe. À l’entendre, le garant ne lui convient pas, il veut en choisir un à son goût, et quand Van de Cruijs offre 1 200 florins de caution, il répond qu’il doit y réfléchir. Les dépositions qui s’enchaînent les jours suivants, devant des notaires d’Amsterdam et de Haarlem, montrent un homme qui cherche à sortir d’un marché qu’il a lui-même scellé.
Pourquoi ce revirement en une nuit ?
Les dates répondent. Dès le mardi 3 février, une vente de tulipes a mal tourné à Haarlem, où le commerce commence à inspirer des doutes, et la nouvelle ne voyage pas plus vite qu’un cavalier. Le 5, à Alkmaar, des acheteurs venus de Haarlem enchérissent encore sans rien savoir, et le 6 au soir la salle de la Menniste Bruyloft l’ignore aussi. Le 7 déjà, des bloemisten d’Utrecht se réunissent pour désigner des représentants à une assemblée prévue à Amsterdam, où l’on doit débattre de l’effondrement. Van Cuyck, ce même jour, a visiblement appris la chute des prix. Pour mesurer l’enjeu, Goldgar rapporte les 1 100 florins de la livre de Switsers à environ trois années de salaire d’un maître charpentier d’Alkmaar.
Soixante-dix bulbes pour sept orphelins
Wouter Bartholomeusz Winckel tenait à Alkmaar l’auberge de l’Oude Schuttersdoelen, l’ancien siège de la garde civique. Il s’intéresse aux tulipes tôt, probablement dès 1634, avant l’arrivée du gros des spéculateurs, et au printemps 1636 il possède environ soixante-dix bulbes de plusieurs variétés, dont quelques raretés. Il meurt dans l’année, sans doute de la peste qui sévit alors, d’après le Regionaal Archief d’Alkmaar. Sa femme, Elisabeth Harmans Cop, était morte quelques années plus tôt. Sur leurs sept enfants, trois entrent à l’orphelinat. La chambre des orphelins, la Weeskamer, fait sortir les bulbes de terre, les trier, les peser et les replanter, puis autorise leur vente en décembre 1636.
La vente a lieu le jeudi 5 février 1637, dans la salle du Nieuwe Schuttersdoelen. Elle porte sur des bulbes réels, au profit d’enfants dont les tuteurs répondent devant une institution, et c’est d’elle que proviennent la plupart des prix de pointe que les économistes utilisent encore, comme le relève Garber. Sur le total, les sources divergent. Le Regionaal Archief d’Alkmaar et Anne Goldgar avancent 90 000 florins, Goldgar précisant qu’il s’agit du produit qu’aurait rapporté la vente si les tulipes avaient été payées. Garber, qui s’appuie sur la liste de prix publiée en 1926 dans l’Economisch-Historisch Jaarboek sous le titre « Liste van eenige tulpaen », retient 68 553 florins. L’écart tient peut-être au périmètre des lots, peut-être à des adjudications non honorées, et aucun des deux auteurs ne l’explique. Par goût du chiffre qui s’additionne, on retiendra ici celui de la liste imprimée, qui se vérifie lot par lot, même si c’est le plus rond des deux qui circule depuis.
Le treillis d’ouï-dire
Le récit que Mackay a rendu célèbre tient en sept pages, et Garber en a refait la généalogie dans un article du Journal of Political Economy paru en 1989. Mackay a recopié, en l’enjolivant, le chapitre que le savant allemand Johann Beckmann avait consacré aux tulipes dans son histoire des inventions, écrite à la fin du XVIIIᵉ siècle. Beckmann, lui, citait soigneusement ses sources, et les principales étaient deux. D’un côté, les trois dialogues entre Waermondt et Gaergoedt, imprimés à Haarlem en 1637, qui fournissent l’essentiel des prix, relevés surtout au dernier jour du marché. De l’autre, le botaniste Abraham Munting, dont les pages sur la tulipe, en 1672 puis en 1696, ne donnent aucun prix qui ne figure déjà dans les dialogues. Garber en conclut que la version courante de la tulipomanie repose sur un treillis d’ouï-dire qui rayonne à partir de ces pamphlets.
Les anecdotes ont suivi le même chemin. Celle du marin qui avale par mégarde un bulbe de grand prix vient de Beckmann, qui situe l’épisode pendant le séjour en Hollande d’un certain Johann Balthasar Schuppe sans autre référence, dans un paragraphe qui semble le placer après la crise. Quant au voyageur anglais qui pèle un bulbe par curiosité, Beckmann le tire d’un récit de voyage publié en anglais en 1743, qui décrit une tournée faite en 1705, soit soixante-dix ans après les faits, et ne consacre à la spéculation qu’une phrase. Repris partout, le prix de 5 500 florins pour un Semper Augustus n’a chez Mackay ni date ni source. Pour cette variété, les seuls chiffres anciens remontent aux années 1620, entre 1 000 et 2 000 florins, et Garber les tient lui-même pour des récits non documentés.
Une liste abondamment recopiée sort du même fonds. Un bulbe de Viceroy y vaut une provision entière, que Mackay détaille article par article, deux lasts de froment, quatre lasts de seigle, quatre bœufs gras, huit porcs gras, douze moutons gras, deux muids de vin, quatre tonneaux de bière, deux tonnes de beurre, mille livres de fromage, un lit garni, un habit complet, une coupe d’argent, le tout estimé 2 500 florins. Chez plusieurs auteurs modernes, relève Goldgar, cet inventaire d’équivalences est devenu le paiement lui-même.
Deux travaux permettent aujourd’hui de reprendre l’affaire sur des bases vérifiables. L’article de Garber de 1989 reconstitue des séries de prix variété par variété, à partir des ventes aux enchères, des contrats notariés et des dialogues, en signalant chaque fois d’où vient le chiffre. Publié en 2007 chez University of Chicago Press, le livre d’Anne Goldgar repose sur des années de dépouillement des archives notariales, judiciaires et testamentaires d’Amsterdam, d’Alkmaar, d’Enkhuizen et surtout de Haarlem. Les deux auteurs s’accordent sur la faible portée économique du krach. Ils se séparent sur la flambée des bulbes ordinaires en janvier 1637, que Garber déclare inexpliquée et que Goldgar ramène au comportement banal de qui achète dans un marché en hausse pour revendre plus cher. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : les refus d’acheteurs consignés par les notaires, l’accord des délégués fleuristes du 24 février, la résolution des États de Hollande du 27 avril 1637, la décision prise à Haarlem en mai 1638, et les trois dialogues qu’un imprimeur haarlémois met en vente pendant que les contrats restent suspendus.
Payer trois et demi pour cent, ou ne rien payer du tout
Un mois de janvier que personne n’explique


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