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Enquête
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Le trône dit de Charlemagne à Aix : d’où viennent ses plaques de marbre ?

Moyen ÂgeCathédrales, art & architecture16 septembre 202621 min de lecture
Grunpfnul / Wikimedia Commons
21 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un siège de remploi sur la tribune de l’octogone

On objectera d’emblée qu’un empereur ne s’assied pas sur quatre dalles récupérées. L’objection est ancienne, et la cathédrale d’Aix-la-Chapelle la formule elle-même dans la présentation qu’elle donne du monument, où l’ensemble est décrit comme un aménagement qui s’est constitué à mesure des modifications, plus proche d’une installation provisoire que d’une mise en scène réfléchie, et incapable de soutenir la comparaison avec l’église carolingienne qui l’entoure. Le chapitre qui garde l’objet ne cherche donc pas à l’embellir.

La travée ouest du Hochmünster

Le siège occupe la travée occidentale de la tribune de l’octogone, cet étage que les Aixois appellent Hochmünster, face au chœur et à l’autel. Il se compose d’une caisse de marbre formée de quatre plaques blanches d’époque romaine, qui servaient probablement de dallage avant leur remploi, et que maintiennent des équerres de bronze sans décor. Les plaques portent de nombreuses incisions, les unes antiques, les autres médiévales, et la joue droite conserve la grille d’un jeu du moulin. En bas de la plaque arrière, la pierre manque. Un panneau de chêne l’a remplacée à la fin du Moyen Âge.

À l’intérieur de la caisse se trouvait un tabouret de bois fait de trois planches de chêne, que le Centre Charlemagne expose désormais dans la ville. La caisse elle-même est encastrée dans une plaque de calcaire en deux morceaux, posée sur quatre piliers, si bien qu’un passage bas s’ouvre sous le siège. On y accède par un escalier dont quatre marches ont été découpées dans une colonne antique de marbre, et la courbure du fût se lit encore sur leurs faces. On compte d’ordinaire six degrés en tout. Derrière le trône, collé à lui, se dresse l’autel Saint-Nicaise, consacré en 1305 et assemblé à partir de fragments d’un autel carolingien.

Pendant des siècles, on n’a pas vu ce marbre. Une gravure de Gerhard Altzenbach datée de 1615 montre le siège enfermé dans un coffre de bois qui se fermait à clé, dispositif conservé jusque vers 1880, et c’est donc un meuble de menuiserie que la plupart des visiteurs de l’époque moderne ont eu sous les yeux. Au XVIIᵉ siècle encore, ils se courbaient pour passer sous la plaque de calcaire, geste par lequel on honorait à la fois Charlemagne et l’Empire, et les faces intérieures des piliers en gardent un poli que seule la répétition explique. On imagine mal un objet plus modeste chargé de plus de sens.

Éginhard décrit l’église et ne voit pas de trône

Le premier témoin à interroger est aussi le mieux placé. Éginhard a vécu à la cour, il a connu le souverain dans ses dernières années, et sa Vie de Charles consacre à l’église d’Aix un passage précis. Au chapitre 26, il écrit que le roi fit construire à Aix une basilique d’une grande beauté, qu’il l’orna d’or, d’argent, de luminaires, de grilles et de portes de bronze massif, et que, faute de pouvoir se procurer ailleurs les colonnes et les marbres nécessaires, il les fit venir de Rome et de Ravenne. Le latin porte « columnas et marmora », et il ne distingue rien de plus. Le même chapitre raconte que Charles fréquentait l’église matin et soir, aux offices de nuit et à la messe, tant que sa santé le permettait. Aucun siège n’apparaît dans la phrase.

Le silence se prolonge. Charlemagne associe son fils Louis au titre impérial à Aix en 813, Louis fait de même pour Lothaire en 817, et aucun des récits de ces deux cérémonies ne mentionne un trône ou une place attribuée au souverain. La cathédrale le rappelle sans détour dans sa propre documentation, qui précise qu’on ignore si Charles avait une place fixe dans l’église et qu’aucune source écrite ne parle d’un trône à son époque.

Il faut attendre 936. Cette année-là, Otton, fils du roi Henri, est couronné à Aix. Le moine saxon Widukind de Corvey, qui écrit une trentaine d’années plus tard, raconte la scène au chapitre 1 du livre II de ses Res gestae Saxonicae. Après l’onction et le couronnement, dit-il, les archevêques Hildibert et Wichfrid conduisent le roi « ad solium », vers un siège auquel on montait par des escaliers en colimaçon, et qui était construit entre deux colonnes de marbre d’une beauté admirable, de sorte que le roi pouvait voir chacun et être vu de tous. La consécration avait eu lieu au rez-de-chaussée, à l’autel de la Vierge, et le roi était ensuite monté à l’étage par l’une des deux tours d’escalier du massif occidental.

La cathédrale juge très probable que ce siège soit celui qu’on voit aujourd’hui. On le croira volontiers, puisque l’emplacement correspond, mais il faut mesurer ce que le texte donne réellement. Widukind décrit un accès par des escaliers à vis, deux colonnes de marbre, une position dominante. Il ne dit rien du siège lui-même, ni de sa matière, ni de son âge, et il ne le rattache pas à Charlemagne. Les spécialistes discutent même la possibilité qu’il ait eu en tête, en rédigeant, l’élévation d’Otton II à Aix en 961 plus que celle de son père.

Un nom qui arrive avec Conrad II

Le lien avec le fondateur apparaît plus tard, et par écrit. En 1024, le Salien Conrad II, élu à Kamba et couronné à Mayence, entame à Aix sa tournée du royaume. Son chapelain Wipo raconte l’épisode au chapitre 6 de ses Gesta Chuonradi, et il désigne le siège, selon la traduction qu’en donne la cathédrale, comme le siège suprême du royaume, érigé par les anciens rois et surtout par Charles. C’est la première attestation connue d’une paternité carolingienne, et elle tombe près de deux siècles après la mort de l’empereur. La transmission du texte ajoute sa propre fragilité, car les Gesta ne subsistent plus que dans une copie du XVIᵉ siècle, conservée à Karlsruhe, au Generallandesarchiv, sous la cote 65/405.

À partir de là, la série est continue. Entre 936 et 1531, trente rois et douze reines sont couronnés à Aix, et chaque roi, après la cérémonie, prend place sur le siège pour prendre possession du royaume. La Bulle d’or de 1356 confirme la ville comme lieu du couronnement. Après 1531, la cérémonie part à Francfort. Harald Müller, professeur d’histoire médiévale à la RWTH d’Aix-la-Chapelle, a consacré en 2021 un essai à cette chronologie, KarlsThron. Monument und Mythos, où il montre que la figure du « trône de Charlemagne » se construit par étapes, portée par des souverains qui avaient besoin de cette filiation, et qu’elle ne s’affirme vraiment qu’à l’époque des Staufen.

Des marbres italiens sur autorisation pontificale

Si les textes ne disent rien du siège, ils parlent abondamment du marbre. La phrase d’Éginhard n’est pas isolée. Dans une lettre généralement datée de 787, le pape Hadrien Iᵉʳ autorise Charles à prélever mosaïques et marbres dans un palais de Ravenne, et cette autorisation nous est parvenue parce que Charles fit copier en 791 la correspondance pontificale reçue par sa dynastie. Le recueil, le Codex epistolaris Carolinus, ne survit que dans un manuscrit copié à Cologne dans la seconde moitié du IXᵉ siècle, aujourd’hui à Vienne (Österreichische Nationalbibliothek, Cod. 449), et la lettre y porte le numéro 81 dans la numérotation traditionnelle. Une traduction anglaise intégrale, due à Rosamond McKitterick et à trois collègues, a paru à Liverpool en 2021 et restitue l’ordre du manuscrit.

Ravenne a fourni plus que des plaques. L’historien ravennate Agnellus, qui écrit dans les années 830 et 840, rapporte au chapitre 94 de son Liber pontificalis que Charles fit transporter à Aix la statue équestre de Théodoric, le roi ostrogoth. Le transfert est placé juste après le couronnement impérial, en 801. Un monument de bronze de cette taille qui traverse les Alpes suppose une logistique, une volonté politique et un savoir-faire dont les marbres ont pu profiter. Il ne dit rien, en revanche, des quatre dalles de la tribune.

Voilà, en l’état, ce qui tient solidement. Un siège de remploi dont la première mention sûre date de 936. Une attribution à Charlemagne écrite en 1024. Des flux de colonnes et de marbres entre l’Italie et Aix, attestés par Éginhard et par la lettre d’Hadrien. Aucun de ces textes ne relie un marbre précis à un lieu d’origine précis. C’est dans cet espace qu’est venue se loger, à la veille de l’exposition « Krönungen. Könige in Aachen » en 2000, l’hypothèse de Jérusalem.

Elle oblige à examiner plusieurs choses que le public n’a presque jamais vues, en commençant par les trois campagnes d’analyse des planches de chêne et le sort de leurs rapports, les milliers d’incisions qui couvrent la tranche des marches, la lecture géométrique proposée en 2017 par deux architectes aixois, puis le récit de l’ouverture du tombeau de Charlemagne en l’an 1000, où le mot solium réapparaît dans un tout autre contexte.

La suite de l’enquête
  1. Les planches de chêne n’ont pas assez de cernes

  2. Jérusalem, Ravenne ou les thermes d’Aix

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La lettre

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