Le roi passe par Wisbech, ses chariots prennent le gué
Aucun coffre. Aucune couronne relevée dans la vase, aucun inventaire des pièces perdues, aucun procès-verbal, aucun témoin qui ait laissé son nom. Le dossier du trésor de Jean sans Terre commence par la liste de ce qu’il ne contient pas, et cette liste est longue.
Ce qu’il contient tient en trois paragraphes de latin médiéval et en un itinéraire reconstitué au XIXᵉ siècle à partir de la chancellerie royale. C’est peu. C’est aussi davantage que ce dont disposent la plupart des désastres logistiques du Moyen Âge, et cela suffit à établir un certain nombre de choses.
Commençons par le décor, qui n’a pas disparu.
Trois à quatre milles de sable entre deux comtés
Le Wash est une baie carrée où quatre rivières se jettent dans la mer du Nord. Au XIIIᵉ siècle, sa rive méridionale remonte beaucoup plus loin dans les terres qu’aujourd’hui : la Wellstream, l’actuelle Nene, sort de Wisbech dans un estuaire large de plusieurs kilomètres, qui recueille alors le drainage de tout le sud des Fens. Entre le Lincolnshire et le Norfolk, à l’endroit le plus étroit, un passage existe. On l’appellera plus tard le Cross Keys Wash du côté du Norfolk, le Sutton Wash du côté du Lincolnshire.
Ce passage n’est pas une improvisation. C’est un itinéraire commercial, emprunté par les voyageurs, les charrettes et les troupeaux, praticable à marée basse et à cette seule condition. Il fonctionnera encore six siècles après Jean. Une carte gravée par le géographe Herman Moll en 1724 porte en encart une « table perpétuelle des marées pour les gués de Foss-dike et de Cross-keys », qui indique au voyageur, selon l’âge de la lune, l’heure de la pleine mer et le créneau où l’on peut passer. Une carte de William Faden, en 1797, inscrit en toutes lettres sur le sable : gué praticable à basse eau. Sur la rive du Lincolnshire, une maison isolée, la Wash House, sert de point de départ ; on y loue un guide. Les archives locales conservent le souvenir de chariots, de bêtes et de voyageurs perdus dans les sables mouvants.
Le passage n’a été supprimé qu’au XIXᵉ siècle, par une loi du Parlement sanctionnée le 26 mai 1826, dont le titre dit tout : acte pour la construction d’un pont à travers le Sutton Wash, autrement appelé Cross Keys Wash, entre les comtés de Lincoln et de Norfolk. Il aura fallu un acte du Parlement, une canalisation de la Nene et un pont pour venir à bout d’un gué que le roi Jean a connu.
La longueur de la traversée s’est réduite avec les endiguements. Avant les grands travaux du XVIIᵉ siècle, on comptait environ quatre milles ; l’endiguement mené vers 1640 la ramène à deux. En 1216, elle était donc au moins aussi longue que sur les cartes du XVIIIᵉ siècle, et sans doute davantage.
Ce que le roi faisait là
L’automne 1216 est le pire moment du règne. Louis de France tient Londres et une bonne part du sud-est. Le roi bouge sans arrêt, ravageant les terres de ses adversaires en Est-Anglie, puis remontant vers le Lincolnshire. Il arrive à Bishop’s Lynn, port qu’il avait doté d’une charte en 1204 et qui lui reste favorable.
L’itinéraire du roi n’est pas une déduction de chroniqueur : il a été reconstitué pièce par pièce à partir des clauses de date des lettres royales. En 1835, Thomas Duffus Hardy publie les rôles des lettres patentes de Jean, les Rotuli Litterarum Patentium, et fait précéder son édition d’un itinéraire du règne établi en recoupant les lettres patentes, les lettres closes, les chartes, les comptes de la garde-robe et les rôles de prêts. Le résultat est un objet historiographique remarquable : la position du roi est fixée pour 4 390 des 6 356 jours de son règne, soit un peu plus des deux tiers, et 641 lieux distincts sont identifiés. Il existe deux tirages de cet itinéraire, un in-folio et un in-quarto, publiés la même année et qui ne concordent pas exactement ; les écarts sont peu nombreux, ils existent.
Cet itinéraire place le roi à Lynn au début d’octobre, puis le fait repartir vers le nord. La date du 12 octobre est celle que retient la quasi-totalité des travaux modernes pour le départ de Lynn et pour l’accident. Le roi passe par Wisbech, ce qui l’oblige à contourner l’estuaire par le sud. Son convoi, lui, coupe.
C’est une décision logistique ordinaire. Un roi à cheval, escorté de quelques dizaines d’hommes, va vite ; des chariots chargés de coffres, de vaisselle, de tentes et de vivres ne vont pas vite du tout. Séparer les deux colonnes fait gagner une journée. En temps de guerre, une journée compte.
Trois paragraphes qui ne disent pas la même chose
Vient l’accident, et c’est là que l’affaire se complique.
Le récit le plus connu est celui de Roger de Wendover, moine de Saint-Alban, dans ses Flores Historiarum. Le passage se trouve au deuxième volume de l’édition des Rolls Series, aux pages 195 et 196. En route vers le nord, écrit-il, dans le fleuve qu’on appelle Wellestrem, le roi perdit par un accident imprévu tous ses chariots, ses charrettes et ses chevaux de bât, avec les trésors, la vaisselle précieuse et toutes les choses qu’il chérissait avec un soin particulier ; car la terre s’ouvrit au milieu des flots, et des gouffres d’abîme engloutirent tout, hommes et chevaux compris, de sorte que pas un fantassin n’en réchappa pour annoncer le désastre au roi. Le roi lui-même, ajoute Wendover, s’échappa de justesse et passa la nuit suivante à l’abbaye de Swineshead, où le chagrin causé par les biens dévorés par les flots lui donna une fièvre aiguë, aggravée le soir même par une indigestion de pêches et de cidre nouveau.
Le deuxième récit est celui de Matthieu Paris, successeur de Wendover à Saint-Alban. Dans sa Chronica Majora, il recopie Wendover mot pour mot. Mais dans son Historia Anglorum, il réécrit la scène, et il ajoute. Le roi, dit-il, présuma de traverser sans guide, sine duce, l’eau de mer mêlée à l’eau douce à l’endroit qu’on appelle Wellestrem ; il perdit là ses charrettes, ses chevaux de bât chargés du butin et des rapines, tout son trésor et son mobilier, irrécupérablement ; la terre s’ouvrit au milieu des flots, et le sable qu’on dit vivant, sabulo qui vivus dicitur, absorba tout, les chevaux avec les hommes, les armes, les tentes, les vivres, et ce que le roi possédait de plus cher au monde après la vie.
Le troisième récit est le plus ancien et le plus sobre. Raoul de Coggeshall, abbé cistercien de l’Essex, écrit dans son Chronicon Anglicanum, aux pages 183 et 184 de l’édition des Rolls Series, une version qui ne ressemble pas aux deux autres. Le roi, apprenant que les barons avaient cessé de le poursuivre, tourna bride et revint à Lynn, où il installa Savary de Mauléon, le Poitevin. Là, dit Coggeshall, il s’empiffra jusqu’à l’écœurement, et une indigestion se transforma en dysenterie. Le flux ayant un peu diminué, on le saigna dans une localité que Coggeshall appelle Lafford, et qu’il situe dans le Lindsey alors que Sleaford relève du Kesteven. C’est là que le rejoignirent les messagers des assiégés du château de Douvres, et que la maladie reprit. Et Coggeshall ajoute cette phrase, qui est la pièce maîtresse du dossier : une très grande douleur l’accablait de surcroît, parce qu’il avait perdu au cours de ce voyage, au Wellestrem, sa chapelle avec ses reliques, et quelques-uns de ses chevaux de bât avec du mobilier divers, et parce que beaucoup de gens de sa maison s’étaient noyés dans les eaux de la mer et engloutis là dans le sable vivant, pour s’être engagés sans précaution et précipitamment, alors que la marée ne s’était pas encore retirée.
Trois textes, trois amplitudes. Wendover perd tout. Matthieu Paris perd tout et ajoute l’absence de guide. Coggeshall perd une chapelle portative, des reliques, quelques chevaux de bât, du mobilier et des hommes.
Le détail qui ruine sa propre phrase
Il y a, dans le récit de Wendover, une phrase qui se détruit elle-même, et qu’on cite pourtant depuis huit siècles. Pas un fantassin n’en réchappa pour annoncer le désastre au roi. Si personne n’a survécu, personne n’a rien raconté ; et si personne n’a rien raconté, le moine de Saint-Alban n’a pas de source. La formule est un effet de manche, du même ordre que la terre qui s’ouvre au milieu des flots. Elle appartient au registre du prodige, pas au compte rendu.
Coggeshall, lui, donne exactement le genre de détail qu’on n’invente pas : la chapelle et ses reliques. Une chapelle royale itinérante est un objet précis, un coffre d’autel portatif avec ses vases, ses linges, ses livres et son reliquaire, dont la perte est un désastre religieux et administratif avant d’être un désastre financier. Et il écrit quosdam summarios, quelques chevaux de bât. Un chroniqueur qui voudrait noircir le roi n’écrirait pas « quelques ».
S’ajoute une divergence de chronologie qui n’est pas mince. Chez Wendover, le roi tombe malade de chagrin après l’accident. Chez Coggeshall, il est déjà malade avant, et la maladie a commencé à Lynn. La chaîne causale la plus reprise dans les manuels, celle du roi tué par le chagrin de son trésor, repose donc sur le seul témoin qui écrit le plus tard et le plus fort.
Le reste de la semaine est documenté. Le roi gagne Swineshead, puis Sleaford, puis le château de Newark, où l’abbé de Croxton l’entend en confession. Il meurt dans la nuit qui suit la fête de saint Luc, le 18 ou le 19 octobre selon la manière de compter. Il laisse un testament très court, dicté à Newark, dans lequel il déclare que la gravité de son mal l’empêche de dresser un testament détaillé et confie l’exécution de ses volontés à treize hommes, parmi lesquels le légat Guala et Guillaume le Maréchal. La feuille de parchemin originale existe encore, à Worcester, dans les archives de la cathédrale, sous la cote B 1693 : c’est le plus ancien testament royal anglais conservé en original, et Stephen Church en a donné le texte et la traduction dans l’English Historical Review en 2010. Ce document, qui date de la semaine même de l’accident, ne dit pas un mot du Wash.
Reste alors à instruire les pièces une à une : les trois chroniqueurs et leur distance à la scène, les listes de biens royaux que les rôles de la chancellerie ont conservées pour 1207 et 1215, le calcul de la marée du 12 octobre 1216 publié par un astronome américain en 2022, et l’état de la topographie sous les champs du Norfolk.
Une chapelle, des reliques et « quelques » chevaux de bât
Un cercle d’or emprunté, vingt tranchées dans un champ




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