Enquête

Le tophet de Carthage : sacrifiaient-ils vraiment leurs enfants ?

Histoire des religions6 août 202618 min de lecture
IssamBarhoumi / Wikimedia Commons
Première partie

Soixante-treize urnes dans la journée du 15 avril 1925

Dans une réserve du Rijksmuseum van Oudheden, à Leyde, une cruche punique à une anse porte le numéro d’inventaire G 1952/2,6. Elle mesure 19,6 centimètres de haut, le col est marqué d’un ressaut à mi-hauteur, la lèvre est couverte d’une engobe rouge lissée. À l’intérieur, quand on l’a ouverte, il y avait les os brûlés d’un nouveau-né, ceux d’un agneau, et une étiquette de carton. L’étiquette dit : Sanctuary of Tanit. Date april 15. Location 316, 15. Au dos, un numéro tamponné : 27.

Ces quelques mots sont l’objet le plus modeste et le plus utile du dossier. Ils viennent du Journal with Inventory of Objects Found de la mission américaine dirigée en 1925 par Francis Willey Kelsey, de l’université du Michigan. Le registre de cette journée du mercredi 15 avril 1925 enregistre les numéros S 1438 à S 1512, dont trois manquent : entre soixante-treize et soixante-quinze urnes sorties de terre en une seule journée de travail. La cruche de Leyde porte le numéro S 1466. Elle a été identifiée un demi-siècle plus tard par recoupement entre le journal de fouille et le registre d’achat du musée, qui l’a acquise le 20 février 1952 d’un particulier de La Haye.

Soixante-treize urnes en une journée. Le chiffre donne la mesure du site avant toute interprétation.

Un terrain acheté à crédit le 25 décembre 1921

L’affaire commence par un objet de vitrine. En décembre 1921, un pourvoyeur d’antiquités propose à Paul Gielly, fonctionnaire français en poste en Tunisie, une stèle de calcaire gris de 120 centimètres. Elle est aujourd’hui au musée national du Bardo, sous le numéro Cb 229, et on l’appelle la stèle du prêtre à l’enfant : un homme de profil, coiffé d’un polos, tient sur son bras gauche une silhouette d’enfant et lève la main droite. Au-dessus, trois rosettes, un décor d’oves, deux dauphins tête en bas encadrant un croissant de lune. Sa datation est large, du IVᵉ au IIᵉ siècle av. J.-C.

Gielly et son ami François Icard achètent le terrain d’où elle provient, obtiennent une autorisation de fouille de Louis Poinssot le 1ᵉʳ janvier 1922, et creusent jusqu’à l’automne. Le 11 août 1922, Poinssot et Raymond Lantier communiquent la découverte à l’Académie des inscriptions et belles-lettres sous un titre prudent : un sanctuaire de Tanit récemment trouvé à Carthage. Les deux inventeurs n’y sont pas nommés. Les campagnes se succéderont ensuite par à-coups, sous la direction de Byron Khun de Prorok et Jean-Baptiste Chabot en 1924, de Kelsey en 1925, du père Gabriel-Guillaume Lapeyre de 1934 à 1936, de Pierre Cintas de 1944 à 1947, puis de l’Américain Lawrence Stager à la fin des années 1970. Elles ont repris depuis 2012, sous la direction d’Imed Ben Jerbania, de l’Institut national du patrimoine de Tunis.

Le site est petit et dense. Il occupe environ six mille mètres carrés en bordure des ports puniques, dans l’actuel quartier de Salammbô. Quatre niveaux d’occupation s’y superposent, du VIIIᵉ au IIᵉ siècle av. J.-C., que les premiers fouilleurs ont nommés d’après la déesse : Tanit I, de 750 à 600 environ, Tanit IIa de 600 à 400, Tanit IIb de 400 à 300 ou 250, Tanit III jusqu’à la destruction de la ville en 146. Les fouilles américaines des années 1970 y ont distingué neuf phases. Lorsque la surface était saturée d’urnes et de stèles, on couvrait le tout de terre rapportée et les dépôts reprenaient au niveau suivant.

Combien d’urnes en tout ? Personne n’en sait rien, et il faut le dire franchement, parce que le chiffre circule sous une forme fausse. Lawrence Stager et Samuel Wolff, en 1984, ont écrit qu’il avait pu s’en déposer jusqu’à vingt mille entre 400 et 200 av. J.-C. C’est une extrapolation sur deux siècles à partir des densités mesurées dans leurs sondages, pas un décompte. Les vingt mille urnes qu’on lit partout n’ont jamais été comptées. Environ six mille stèles, en revanche, ont bel et bien été mises au jour depuis le XIXᵉ siècle, dispersées entre le Bardo, le British Museum, le Louvre et une poignée d’autres collections.

Le mot est emprunté à la Bible, pas aux Puniques

Il faut s’arrêter sur le nom. « Tophet » ne vient pas du punique. C’est un mot hébreu, celui d’un lieu de la vallée de Ben-Hinnom, près de Jérusalem, que le second livre des Rois et Jérémie associent à des enfants qu’on fait passer par le feu, et que les rédacteurs bibliques condamnent (2 Rois 23, 10 ; Jérémie 7, 31-32). Les archéologues du début du XXᵉ siècle ont appliqué ce nom au terrain de Salammbô parce qu’il leur semblait décrire ce qu’ils voyaient. Le terme s’est ensuite étendu à une dizaine de sites comparables, en Tunisie, en Sicile et en Sardaigne.

Aucune inscription punique n’emploie ce mot pour désigner l’enclos. On ignore comment les Carthaginois appelaient l’endroit. La catégorie sous laquelle on range tout le dossier est donc une importation savante, forgée à partir d’un texte hostile écrit dans une autre langue, à sept cents kilomètres de là. Cela n’invalide rien, mais cela pèse sur la manière dont on a lu les fouilles pendant cinquante ans.

Ce que contiennent les urnes, ce que disent les stèles

Le contenu est monotone et c’est ce qui frappe. Une urne de terre cuite, fermée par un lut d’argile ou par une assiette retournée, contient des os calcinés de très jeunes humains, ou d’animaux, ou des deux à la fois. Les animaux sont presque toujours des ovins ou des caprins de quelques semaines, agneaux et chevreaux. On trouve parfois de petits objets, amulettes, perles, un scarabée. Un vase mesuré à Leyde, l’amphore bichrome G 1952/2,7 du niveau Tanit I, fait 22,1 centimètres de haut pour une capacité de 3,73 litres.

Au-dessus des urnes, les marqueurs. Le département des Antiquités orientales du Louvre en conserve à lui seul mille trois cent quatre-vingt-trois, dont neuf cent quarante-six portent une inscription punique ou néopunique. La formule est stéréotypée au point d’en devenir une signature : LRBT LTNT PN BʿL WLʾDN LBʿL ḤMN, « à la Dame, à Tanit face de Baal, et au Seigneur Baal Hammon », puis le pronom relatif ʾŠ et le verbe NDR, « vouer », à l’accompli, puis le nom du dédicant et sa généalogie, parfois sur trois ou quatre générations. Beaucoup de textes s’achèvent par KŠMʿ QLʾ, « parce qu’il a entendu sa voix », suivi de BRKʾ, « il l’a béni ».

Ce détail grammatical fait tout. Ces textes ne ressemblent en rien aux épitaphes des nécropoles carthaginoises, qui nomment un mort. Ce sont des ex-voto : quelqu’un a promis quelque chose, le dieu a exaucé, le promettant s’acquitte et le grave dans la pierre. Les dédicants se présentent avec leurs titres, suffète, chef des prêtres, chef des scribes, médecin, marchand, charpentier, mesureur, et parfois avec leur origine, citoyen de Thabarbusis, homme du peuple de Cossura. Un peu plus de dix pour cent des stèles du tophet ont été dédiées par des femmes, qui indiquent leur généalogie paternelle et presque jamais leur mari.

Trente auteurs grecs et latins, et un problème de ton

Le dossier textuel est ancien et abondant. Plus de trente auteurs grecs et romains affirment que les Phéniciens, et les Carthaginois en particulier, offrent leurs enfants aux dieux. La série va de Sophocle, au Vᵉ siècle av. J.-C., qui identifie déjà le dieu punique à Kronos, jusqu’à Minucius Felix, à la fin du IIᵉ ou au IIIᵉ siècle de notre ère.

Deux passages font l’essentiel du travail. Le premier est de Clitarque, historien du IVᵉ siècle av. J.-C., conservé par une scholie à la République de Platon (337a) : par respect pour Kronos, les Phéniciens et surtout les Carthaginois, lorsqu’ils cherchent à obtenir une grande faveur, vouent l’un de leurs enfants et le brûlent en sacrifice à la divinité. Le second est de Diodore de Sicile, au livre XX, chapitre 14 de la Bibliothèque historique. En 310, Agathocle de Syracuse assiège Carthage ; les Carthaginois, persuadés d’avoir irrité Kronos parce qu’ils lui envoyaient depuis quelque temps des enfants achetés en secret à la place des leurs, sélectionnent deux cents fils de grandes familles et les sacrifient publiquement, tandis que trois cents autres se présentent volontairement. Diodore décrit alors une statue de bronze aux mains tendues, paumes en l’air et inclinées vers le sol, d’où l’enfant déposé roule dans une fosse de feu.

Plutarque, dans le traité De la superstition, ajoute les flûtes et les tambours destinés à couvrir les cris, et la mère qui perd son argent si elle laisse échapper une larme. Diodore lui-même, ailleurs, place un sacrifice d’enfant au siège d’Agrigente, pendant une épidémie.

On répond depuis longtemps qu’il s’agit de propagande d’ennemis. L’objection est solide et il faut l’instruire, mais elle a un défaut de calendrier. Les auteurs qui écrivent avant 146, c’est-à-dire du vivant du sanctuaire et à un moment où la diffamation aurait un intérêt militaire, sont les moins virulents. Le dialogue pseudo-platonicien Minos (315) mentionne en passant que certains Carthaginois sacrifient jusqu’à leurs propres fils à Kronos, et s’en sert pour démontrer que les peuples divergent sur ce qu’ils tiennent pour licite. Le ton est ethnographique. Les descriptions atroces, elles, viennent plus tard, quand Carthage n’existe plus.

Voilà l’état du dossier public : un enclos de six cents ans, des urnes d’enfants et d’agneaux, des stèles qui disent un vœu acquitté et jamais un deuil, une bibliothèque grecque et latine qui parle d’enfants brûlés. Tout cela pointe dans la même direction, et pourtant la question n’est pas réglée, parce qu’un point résiste : les ossements eux-mêmes. Depuis 2010, deux équipes qui ont travaillé sur la même collection d’urnes, celle des fouilles américaines de la fin des années 1970, publient des âges au décès incompatibles. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : les os et les dents lus par deux laboratoires, les agneaux nouveau-nés et ce qu’ils disent de la saison, les datations au radiocarbone sur bio-apatite, les stèles latines de Ngaous où un agneau remplace un enfant promis, et les tophets frères de Sicile, de Sardaigne et de Tripolitaine.

La suite de l’enquête
  1. Trois cent quarante-huit urnes, cinquante dents et deux laboratoires

  2. Ce que dit une ligne de dix micromètres dans l’émail d’une incisive

La lettre hebdomadaire

Vous avez aimé cet article ?

Chaque semaine, les nouveaux récits de l'encyclopédie et l'enquête du moment.