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Enquête
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Têtes colossales olmèques : qui sont les dix-sept visages de basalte ?

AntiquitéAmériques anciennes11 octobre 202619 min de lecture
Mesoamerican / Wikimedia Commons
19 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un mètre quarante-sept, trois mètres quarante et pas un seul nom

Un mètre quarante-sept pour la plus petite, trois mètres quarante pour la plus grande. Les deux têtes de basalte qui encadrent la série ont été trouvées dans la même région volcanique des Tuxtlas, au sud de l’État de Veracruz, et elles obéissent au même principe, un visage humain massif coiffé d’une calotte serrée par un bandeau, posé à même le sol, sans cou ni épaules. La plus haute se dresse aujourd’hui sur la place principale de Santiago Tuxtla. Beatriz de la Fuente, historienne de l’art à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), lui donnait en 1974 trois mètres quarante de haut pour trois mètres de large et autant d’épaisseur. La plus petite pose un problème de fiche. L’Institut national d’anthropologie et d’histoire (INAH) attribue ses 1,47 mètre à la tête dite de Hueyapan, exposée au musée de site de Tres Zapotes, tandis que de la Fuente donnait la même hauteur, cette même année 1974, à sa voisine de Nestepe, aujourd’hui au musée de Santiago Tuxtla.

Entre ces deux extrêmes se rangent quinze autres visages, et aucun ne dit qui il est.

Le compte actuel tient en une phrase. San Lorenzo Tenochtitlán, dans le bassin du Coatzacoalcos, en a livré dix, La Venta, dans le Tabasco, quatre, Tres Zapotes deux, et le rancho de Cobata, sur les pentes du Cerro El Vigía, une seule. Ce total s’est formé par paliers. En 1967, une équipe de l’université de Californie (Berkeley) publie le premier catalogue d’ensemble, Colossal Heads of the Olmec Culture, fondé sur l’examen des douze têtes alors connues, et salue en Matthew Stirling le découvreur de huit d’entre elles. Deux têtes nouvelles à San Lorenzo et celle de Cobata, mises au jour en 1969 et 1970, portent le total à quinze quand de la Fuente consacre une étude à Cobata en 1974. Elle en compte seize en 1987, après l’apparition fortuite d’une neuvième tête à San Lorenzo, et prend même la peine, cette année-là, de corriger l’historienne de l’art américaine Mary Ellen Miller, qui venait d’écrire qu’on en avait trouvé dix sur ce site. Neuf, rectifie de la Fuente, qui soupçonne Miller d’avoir ajouté au compte deux blocs informes, l’un peut-être ébauché, l’autre trop érodé pour garder une forme. En 1994, l’équipe d’Ann Cyphers dégage une dixième tête à San Lorenzo, et Miller se retrouve avoir eu raison avec sept ans d’avance.

Nous suivons ici la numérotation de Beatriz de la Fuente, par site puis par ordre de découverte (San Lorenzo 9, La Venta 1), parce qu’elle permet de retrouver chaque tête dans les musées sans passer par les numéros de monument, que chaque projet de fouille a eu tendance à refondre.

Regardons-les de près. Toutes montrent un homme, du moins en apparence, au nez court et large, aux joues pleines, aux lèvres épaisses, et beaucoup louchent légèrement, ce strabisme que de la Fuente relève sur chacune des trois têtes de San Lorenzo qu’elle décrit en 1987. Toutes portent la même coiffe de base, une calotte hémisphérique tenue par un bandeau, avec deux pans qui tombent devant les oreilles et de lourds ornements d’oreille. Le détail, lui, change d’une tête à l’autre. Sur San Lorenzo 5, deux serres d’oiseau de proie à trois doigts ornent le bandeau. Sur San Lorenzo 8, un motif fourchu que les spécialistes appellent « aile d’hirondelle » revient quatre fois au-dessus des sourcils. San Lorenzo 7 porte à l’arrière un grand disque d’où descendent trois touffes de cinq, cinq et six plumes, ornement sans équivalent sur les autres têtes. Les expressions varient autant que les coiffes, de la gravité énergique de Nestepe à la tête 9, que l’on surnomme « le personnage au sourire ».

Hueyapan, 1853

En 1853, des paysans de l’hacienda de Hueyapan, l’actuel village de Tres Zapotes, trouvent une grande tête de pierre. Le voyageur José María Melgar y Serrano en entend parler, vient la voir en 1862 et la fait connaître en 1869 dans le Boletín de la Sociedad Mexicana de Geografía y Estadística. Il y revient en 1871 avec un titre qui annonce sa thèse, une « étude sur l’antiquité et l’origine de la tête colossale de type éthiopique qui existe à Hueyapan ». Comme œuvre d’art, écrit-il, c’est une magnifique sculpture, mais le type du visage l’impressionne davantage encore, et il en conclut qu’« il y avait eu indubitablement des Noirs dans ce pays », dès les premiers temps du monde. Sa phrase pèsera longtemps.

Personne, à l’époque de Melgar, ne parle d’Olmèques. Le mot, d’origine nahuatl, signifie selon l’INAH « habitants du pays du caoutchouc », et il ne s’attache à ce style de sculpture qu’à la fin des années 1920. Entre-temps, en 1925, une mission de l’université Tulane a décrit la première tête de La Venta, dans le Tabasco. Le basculement vient de Matthew Stirling, alors chef du Bureau of American Ethnology de la Smithsonian Institution, qui visite Tres Zapotes en 1938 avec sa femme Marion et y lance l’année suivante, avec l’appui de la National Geographic Society, les premières fouilles. En 1940, au milieu de la seconde campagne, le couple s’accorde quelques semaines pour visiter La Venta et y dégage trois nouvelles têtes. Le National Geographic Magazine publie en septembre le reportage de Stirling, « Great Stone Faces of the Mexican Jungle », et les visages de basalte font le tour du monde. En 1945, il met au jour à San Lorenzo les cinq premières têtes du site.

Basalte du Cerro Cintepec

La matière, elle, ne fait guère débat. Dans les années 1960, le pétrographe Howel Williams et l’archéologue Robert Heizer, tous deux de l’université de Californie, comparent des échantillons des grands monuments de San Lorenzo, de La Venta et de Tres Zapotes aux roches volcaniques de la région, et leur rapport de 1965 rattache l’essentiel du basalte aux montagnes des Tuxtlas. Le Cerro Cintepec y est aujourd’hui désigné comme la source principale. La tête de Nestepe fait exception. Heizer, Tillie Smith et Williams montrent la même année qu’elle a été taillée dans un basalte riche en olivine et en augite du Cerro El Vigía, à moins de huit kilomètres de son lieu de découverte, et l’estiment à 8,5 tonnes courtes, soit 7,7 tonnes métriques environ.

Le site d’atelier le mieux documenté s’appelle Llano del Jícaro, dans l’arrière-pays du centre olmèque de Laguna de los Cerros. Repéré en 1960, il a fourni au musée d’anthropologie de Xalapa l’un de ses monuments inachevés. Les recherches de 1991, publiées en 1994 par l’anthropologue Susan Gillespie dans la revue Ancient Mesoamerica, y ont localisé neuf autres blocs de basalte du Cintepec portant des traces de taille, dont une table d’autel. Autour de quatre d’entre eux sont sortis des éclats de débitage et les percuteurs de pierre qui les avaient produits, et, à proximité, les restes probables des maisons des tailleurs. On dégrossissait donc au moins une partie des monuments au pied des affleurements, sans outil de métal, avant de les acheminer vers les capitales, parfois à cent cinquante kilomètres de là, au prix d’un travail que Smarthistory compte en mois, voire en années.

Les têtes pèsent en conséquence. De la Fuente donne 18 tonnes pour San Lorenzo 7 et 12 pour San Lorenzo 8. Ann Cyphers, qui dirige depuis 1990 le projet archéologique San Lorenzo Tenochtitlán de l’UNAM, rappelait en 2021 à l’Université Veracruzana que le mot « colossal », employé par Melgar dès 1869, avait au moins le mérite de suggérer de fortes mobilisations de main-d’œuvre.

Pour la chronologie, San Lorenzo sert d’ancrage. Cyphers situe l’apogée de la capitale entre 1400 et 1000 avant notre ère, et c’est entre ces deux dates que le catalogue de la grande exposition olmèque présentée à San Francisco et à Los Angeles en 2010 place la tête découverte en 1994. La Venta prend le relais vers 850 avant notre ère, après le déclin de San Lorenzo, et domine le bassin du Grijalva jusque vers 350 ; Tres Zapotes ne s’affirme qu’ensuite, à l’époque que les archéologues appellent épi-olmèque.

Sur l’identité des modèles, un consensus existe et il porte une signature. En 1987, de la Fuente écrit que les têtes représentent « fondamentalement des visages de gouvernants », qu’elles sont « leurs portraits », et elle en veut pour preuve une individualité telle qu’aucune ne se confond avec une autre, ni par les traits ni par la coiffe. Cyphers parle elle aussi de gouvernants. Deux objets, pourtant, résistent à cette lecture tranquille. Le premier est la géante de Cobata, la seule des dix-sept têtes à garder les yeux fermés, que de la Fuente elle-même refusait de compter parmi les sculptures olmèques. Le second est San Lorenzo 7, dont le flanc droit garde la trace d’une niche, ce creux d’où sortent les personnages sculptés à l’avant des grands trônes olmèques. En 1989, James B. Porter avait soutenu dans la revue Res que certaines têtes colossales étaient des trônes retaillés.

Si un portrait peut naître d’un siège de pouvoir, et si le plus grand des visages a pu être taillé des siècles après les autres, la série n’a peut-être pas l’unité qu’on lui prête. Il faut alors reprendre les têtes une à une, en commençant par celles qui portent la trace d’une vie antérieure, rouvrir la fouille de Cobata et le dépôt d’offrandes trouvé devant son visage, puis revenir sur l’hypothèse éthiopienne lancée par Melgar en 1869, que des analyses d’ADN ancien ont mise à l’épreuve en 2020.

La suite de l’enquête
  1. La niche effacée de San Lorenzo 7

  2. Rois, ancêtres, joueurs de balle ou Éthiopiens de Melgar

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