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Enquête
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Les Templiers étaient-ils coupables ? Le dossier réel du procès

Moyen ÂgeÉglise, islam & judaïsme30 août 202620 min de lecture
Tilman2007 / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Vingt-deux mètres de parchemin pour cent trente-huit aveux

On a torturé, donc les aveux ne valent rien. L’objection tombe la première, elle est juste, et elle laisse tout le dossier sur les bras de celui qui vient de la formuler. Car si la torture explique tout, il faut expliquer Chypre, où soixante-seize templiers interrogés sans contrainte ont nié en bloc. Il faut expliquer l’Aragon, où l’on a torturé et où personne n’a rien avoué. Il faut expliquer l’Angleterre, où trois frères seulement ont fini par céder, après plus de trois ans de prison. Et il faut expliquer pourquoi, à Vienne, en 1312, plus de quatre cinquièmes des prélats du concile ont estimé que l’ordre ne pouvait pas être condamné en droit, avant de voter sa suppression quinze jours plus tard.

La question de la culpabilité des templiers est mal posée depuis sept siècles. Elle mérite qu’on l’instruise quand même, pièce par pièce, parce que c’est en la suivant jusqu’au bout qu’on comprend ce qui s’est réellement joué.

Un mandement daté du jour de la Croix

Tout commence par une lettre close. Le 14 septembre 1307, à l’abbaye de Maubuisson, Philippe le Bel signe l’ordre d’arrestation de tous les templiers du royaume, à ouvrir seulement au jour dit. Le texte, sorti du calame de Guillaume de Nogaret, s’ouvre sur un cri : une chose amère, déplorable, horrible à penser, terrible à entendre, est parvenue aux oreilles du roi. Il accuse les frères du Temple de crucifier de nouveau le Christ, et de lui infliger des outrages plus graves que ceux de la croix. Le 14 septembre est la fête de l’Exaltation de la sainte Croix. Le 13 octobre, jour retenu pour la rafle, est un vendredi, jour de la Passion. Julien Théry a montré que ces coïncidences n’en sont probablement pas.

Le fondement juridique de l’opération est une mauvaise renommée, une mala fama. Le droit romano-canonique autorise un juge à ouvrir une enquête sans accusateur si la rumeur publique désigne des crimes. Le problème est que cette rumeur, dans le cas du Temple, n’avait guère circulé ailleurs que dans l’entourage du roi, et depuis fort peu de temps : elle apparaît lors de la première rencontre entre Philippe et Clément V, à Lyon, fin 1305, dans un contexte de négociations sur un tout autre sujet. Au printemps 1307, le pape, saisi par les dirigeants du Temple eux-mêmes qui voulaient en finir avec les on-dits, envisage d’ouvrir une enquête de vérité. Il en avertit le roi par lettre le 24 août. C’est cette lettre qui déclenche le mandement du 14 septembre. Philippe prend le pape de vitesse.

L’ordre du Temple relève du seul Siège apostolique. En faisant arrêter par ses baillis les membres d’un ordre exempt, le roi de France commet une infraction sans précédent au droit de l’Église. Clément V le lui écrit sans détour dès le 27 octobre 1307, dénonçant un procédé soudain qui l’expose, lui et l’Église romaine, au mépris. Le 5 juillet 1308, il écrira à l’inquisiteur Guillaume de Paris, qui était aussi le confesseur du roi, que celui-ci a agi « sans nous avoir requis, présomptueusement », et qu’il encourt son indignation. Ces deux lettres existent, elles sont datées, et elles règlent une question souvent brouillée : la papauté n’a pas commandé l’arrestation des templiers, elle l’a subie.

Reste que pour rendre l’illégal supportable, il fallait des preuves. Il fallait des aveux, et vite.

Le 12 octobre, Molay porte un cercueil

La veille de la rafle, le maître du Temple figure parmi les porteurs du cercueil de Catherine de Courtenay, épouse de Charles de Valois, frère du roi, lors de funérailles où se presse toute la cour. Le lendemain matin, Guillaume de Nogaret entre en personne dans l’enclos du Temple de Paris et l’arrête.

Ce détail règle une question. Un ordre qui aurait su ce qui l’attendait n’aurait pas envoyé son chef à un enterrement royal la veille. L’ordre du Temple n’était d’ailleurs ni moribond ni discrédité : il comptait encore des centaines de commanderies réparties sur vingt-cinq provinces, il recrutait toujours dans les mois qui ont précédé l’arrestation, et Molay avait lui-même demandé au pape d’ouvrir une enquête pour faire taire la rumeur. Dans le royaume, personne n’a résisté. Une vingtaine de frères seulement ont échappé au coup de filet, sans doute avertis par des officiers royaux locaux ou favorisés par une négligence de bailliage.

Les chroniqueurs du temps enregistrent la stupeur, et le mot revient chez chacun d’eux. Jean de Saint-Victor parle d’un événement extraordinaire, inouï depuis l’Antiquité. Le dominicain Bernard Gui écrit que les frères furent pris de façon tout à fait inattendue. Amalric Auger décrit les officiers royaux ouvrant leurs plis scellés, s’armant, arrêtant de nuit tous les templiers qu’ils trouvaient, et note que le monde entier en fut frappé d’étonnement.

Les templiers d’Aragon, eux, ont vu venir. Prévenus par ce qui s’était passé en France, ils ont fortifié leurs châteaux, converti leurs biens en or plus facile à dissimuler et, disait-on, affrété un navire pour fuir. Il faudra au roi Jacques II une campagne de sièges pour les réduire. La comparaison éclaire ce que fut le 13 octobre en France : une opération de police réussie contre des hommes qui ne s’attendaient à rien.

Le rouleau

Les interrogatoires parisiens s’ouvrent le 19 octobre 1307 et se poursuivent jusqu’au 24 novembre. Le premier déposant est un prêtre, Jean de Folliaco, qui avait déjà tenté de quitter l’ordre avant les arrestations et s’en était ouvert au prévôt et à l’évêque de Paris. Le second est un sergent, Rainier de Larchant. Le choix des premiers témoins n’a rien d’aléatoire.

Le résultat est conservé aux Archives nationales sous la cote J 413, n° 18. Quarante-quatre membranes, vingt-deux peaux de chèvre coupées en deux et cousues bout à bout par des fils de lin. Vingt-deux mètres trente-sept de long, trente-huit centimètres de large. Sur chaque couture, les seings de quatre notaires de la chancellerie royale, apposés à cheval sur la jonction pour rendre visible toute falsification ultérieure. Le document a été restauré et numérisé en 2011, à l’occasion de l’exposition des Archives nationales sur l’affaire, et présenté de nouveau à l’automne 2023.

Cent trente-huit dépositions. Cent trente-quatre aveux, complets ou partiels. Cent vingt-trois frères déclarent avoir craché sur le crucifix ou à côté lors de leur réception ; cent cinq avoir renié le Christ ; cent trois avoir reçu ou donné des baisers obscènes ; cent deux s’être entendu conseiller la sodomie entre frères pour éviter la tentation des femmes. Le 24 octobre, Jacques de Molay reconnaît que la cérémonie de réception comportait un reniement. On lui fait aussitôt répéter sa confession en public et souscrire une déclaration officielle, expédiée dans la foulée aux souverains de la chrétienté, où les légistes lui font dire que l’Auteur de la lumière a révélé les crimes du Temple par le ministère du très chrétien prince Philippe.

La fonction du rouleau est là tout entière. Il donne la vérité pour acquise, dans une forme si imposante et si notariée qu’on ne puisse plus la discuter. Philippe Josserand résume l’objet d’une phrase : il a été conçu pour frapper les esprits.

Trente-six morts sans déposition

Ce que le rouleau ne consigne pas figure ailleurs, dans les procès-verbaux de la commission pontificale de 1309-1311, quand certains prisonniers ont pu parler autrement. Le 27 novembre 1309, le frère Ponsard de Gizy, précepteur de Payns, déclare devant les commissaires que les aveux ont été extorqués par la peur et la violence, et que trente-six frères sont morts à Paris des effets de la prison et de la torture. Un autre déposant, Jacques de Soci, avance le chiffre de vingt-cinq. Ce sont des chiffres de prisonniers, non des chiffres d’archives, et ils divergent. Ils désignent pourtant une réalité que le rouleau ne pouvait pas enregistrer : les dépositions de ceux qui n’ont pas parlé n’existent pas.

Une formule revient dans les aveux français, si constante qu’elle en devient un indice : les frères reconnaissent avoir renié « de bouche et non de cœur », ore, sed non corde. Elle permet d’admettre le rituel, donc de satisfaire l’interrogateur, sans confesser l’hérésie, qui suppose l’adhésion intérieure. Elle sort de la bouche d’hommes qui cherchaient la sortie la moins coûteuse.

Les accusations elles-mêmes se ramènent à cinq points, qui seront ensuite démultipliés en quatre-vingt-huit puis cent vingt-sept articles par les conseillers du roi : reniement du Christ et crachat sur la croix lors de la réception ; baiser au bas de l’échine ; obligation de ne pas refuser la sodomie ; adoration d’une idole ; messes célébrées sans consécration de l’hostie. S’y ajoute un grief mineur, l’absolution des péchés donnée en chapitre par des dignitaires non prêtres. C’est le seul qui repose sur des faits vérifiables. C’est aussi une confusion de droit canonique entre l’absolution des manquements à la règle et l’absolution sacramentelle, et elle ne constitue pas un crime contre la foi.

Le reste du dossier documentaire n’existe pas encore à l’automne 1307. Il va se constituer entre 1308 et 1311, et il est d’une tout autre nature : un rouleau normand rédigé en français où l’on voit fonctionner la machine, une trentaine de descriptions d’idoles qui ne concordent sur rien, un procès-verbal d’absolution rédigé à Chinon en août 1308 et resté sept siècles sans lecteur attentif, et des centaines de dépositions recueillies hors de France par des juges qui n’avaient aucune raison de complaire au roi de France. Il faut maintenant les prendre une à une. Le dossier de l’accusation se juge à ce qu’il produit là où le pouvoir capétien n’atteint pas.

La suite de l’enquête
  1. Une tête que personne ne décrit deux fois de la même façon

  2. La sentence que Clément V n’a pas rendue

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La lettre

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