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Enquête
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Les stigmates de François d’Assise : que virent vraiment les témoins ?

Moyen ÂgeÉglise, islam & judaïsme12 octobre 202622 min de lecture
Giotto / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Des clous faits de sa chair

On objectera d’emblée qu’un miracle échappe à l’historien, et l’objection porte. Elle vise la cause des plaies, l’apparition d’un séraphin crucifié sur une montagne des Apennins à la fin de l’été 1224, que personne ne pourra jamais contrôler. Elle laisse entière une question plus terre à terre, et les contemporains l’ont posée les premiers. Qui a regardé le corps de François d’Assise, à quel moment, avec quels mots ? Le saint meurt le soir du 3 octobre 1226 à la Portioncule, la petite église de Sainte-Marie-des-Anges, dans la plaine au pied d’Assise. Le lendemain, la foule porte son corps jusqu’à l’église San Giorgio, à l’intérieur des murs, en faisant halte devant San Damiano, où Claire et ses sœurs vivent en clôture.

Le vocabulaire est fixé dès les premiers jours. Stigmata est le mot de Paul dans l’épître aux Galates (6, 17), où l’apôtre dit porter dans son corps les marques du Christ. En grec comme en latin, le terme désigne d’abord la marque au fer que l’on imprime sur l’esclave ou le condamné, et les commentateurs l’ont rattaché très tôt aux souffrances du Christ, sans jamais le réduire à cinq blessures précises. Quand l’ordre franciscain l’applique à son fondateur, il en resserre le sens sur les mains, les pieds et le côté, et c’est ce sens étroit que nous employons encore.

Quatre lignes d’un vicaire général

La première description écrite tient en quelques lignes. Elle figure dans une lettre circulaire attribuée à frère Élie, vicaire général de l’ordre, qui annonce la mort de François à Grégoire de Naples, ministre provincial de France, et à travers lui aux frères. La nouvelle du deuil s’accompagne d’une « grande joie », d’une « nouveauté parmi les miracles ». Traduite à partir de l’édition de référence des sources franciscaines, publiée à Assise en 1995, la phrase centrale dit à peu près ceci. Peu avant sa mort, notre frère et père est apparu crucifié, portant en son corps cinq plaies qui sont en vérité les stigmates du Christ ; ses mains et ses pieds avaient comme des piqûres de clous, percées de part et d’autre, gardant les cicatrices et montrant la noirceur des clous ; son côté semblait ouvert d’un coup de lance et laissait souvent couler du sang.

Le texte décrit des perforations, visibles des deux côtés, et leur donne la couleur du métal. Felice Accrocca, longtemps professeur d’histoire médiévale avant de devenir archevêque de Bénévent, relevait en 2024 que la lettre ne fait saigner que la plaie du côté, ce qui suggère que les autres ne saignaient pas.

Encore faut-il que cette lettre soit d’Élie. Son authenticité a été mise en cause, et l’étude qui sert aujourd’hui d’introduction au texte dans la principale traduction anglaise des sources, due à Accrocca lui-même, conclut que les indices internes et externes en sa faveur sont minces. Le même historien la range pourtant en 2024 parmi les trois témoignages fondateurs, avec Celano et Léon, en connaissance de cause et faute de mieux. Sans elle, la première description datée des plaies recule à l’hiver 1228-1229. Avec elle, cette description remonte aux jours mêmes de la mort, et elle porte la signature de l’homme qui va bientôt faire bâtir la basilique d’Assise.

La lettre ajoute qu’un tel signe n’a jamais été entendu au monde, sinon dans le Fils de Dieu. Dès octobre 1226, les plaies servent donc d’argument, sous la plume d’un homme qui a toutes les raisons de vouloir pour l’ordre un fondateur sans équivalent.

Celano corrige

Thomas de Celano écrit sur commande. Grégoire IX, qui a canonisé François à Assise le 16 juillet 1228, lui confie la première Vie officielle, achevée probablement en février 1229. Aux paragraphes 94 et 95, Celano situe l’événement pour la première fois. Deux ans avant sa mort, dans l’ermitage de La Verna, François voit en vision un homme aux six ailes, à la manière d’un séraphin, les bras étendus et les pieds joints, fixé à une croix. Il reste partagé entre la joie que lui donne le regard bienveillant de l’apparition et l’effroi devant son supplice, et il cherche en vain ce que la vision signifie. C’est à ce moment que les signes apparaissent dans ses mains et dans ses pieds.

La description qui suit est minutieuse, et elle ressemble peu à celle d’Élie. Les mains et les pieds paraissent traversés en leur milieu par des clous, dont les têtes se voient au creux des mains et sur le dessus des pieds, les pointes ressortant de l’autre côté. Les marques sont rondes à l’intérieur des mains, plutôt allongées à l’extérieur, et de petits morceaux de chair, pareils à des pointes de clous recourbées et rabattues, dépassent de la chair environnante. Aux pieds, la même empreinte se répète, en relief. Le côté droit porte une cicatrice allongée, comme d’un coup de lance, qui saigne souvent au point de tacher la tunique et les braies. Après la mort, aux paragraphes 112 et 113, Celano insiste encore, et l’on voyait selon lui non pas les trous des clous, mais les clous eux-mêmes, formés de sa chair. L’écart avec la lettre d’Élie saute aux yeux, puisque l’un parle de perforations noircies et l’autre d’excroissances de chair qui prennent la forme, presque la couleur, du métal. Accrocca tire de cet écart un argument en faveur de la bonne foi de Celano. Parler de trous aurait été plus simple, puisque l’évangile de Jean (20, 25) mentionne la marque des clous dans les mains du ressuscité, et en retenant une image plus étrange le biographe aurait obéi aux témoignages qu’il avait recueillis. L’argument a du poids. Il en perd un peu si l’on rappelle que Celano n’était ni sur la montagne ni au chevet du mourant, et qu’il compose aussi, à la demande du pape, un portrait destiné à être lu à voix haute dans les couvents.

Celano dit aussi qui savait. François cachait ses plaies aux étrangers comme à ses proches, si bien que les frères qui vivaient avec lui les ont longtemps ignorées. Deux noms échappent à ce secret, et tous deux concernent la plaie du côté. Élie a mérité de la voir, d’une manière ou d’une autre, du vivant du saint, et Rufin l’a touchée de sa main. Pour les deux années qui séparent La Verna de la mort, le témoignage direct se réduit donc, chez le premier biographe, à un regard et à un geste, sur une seule des cinq plaies.

La Verna, entre l’Assomption et la Saint-Michel

La Verna est une montagne du Casentino, couverte de hêtres et coupée de falaises, que le comte Orlando Cattani avait donnée à François pour en faire un ermitage. Le troisième témoin y a laissé un objet. Un fragment de parchemin de chèvre d’environ dix centimètres sur treize, écrit à l’encre brune ferro-gallique et à l’encre rouge de cinabre, est conservé dans la chapelle San Nicola de la basilique inférieure d’Assise, à côté de la bure du saint. D’un côté, François a écrit de sa main les Louanges de Dieu très-haut ; de l’autre, une bénédiction pour frère Léon, reprise du livre des Nombres, que traverse un grand T tracé d’un seul geste. Le paléographe Attilio Bartoli Langeli en a donné l’édition de référence en 2000, chez Brepols, dans la collection des autographes médiévaux du Corpus Christianorum. Avec la lettre à Léon gardée dans la cathédrale de Spolète, c’est l’un des deux seuls textes de la main de François qui nous soient parvenus.

Sous le T, on croit distinguer une tête barbue posée dans un relief sommaire, que la tradition a lue comme le crâne d’Adam au pied de la croix. La relique a longtemps passé pour protectrice, et on la porte encore en procession dans les rues d’Assise chaque 4 octobre.

Ce qui importe ici est l’encre rouge. Frère Léon a ajouté de sa main plusieurs rubriques. La principale dit que le bienheureux François, deux ans avant sa mort, fit au lieu de La Verna un carême en l’honneur de la Vierge et de l’archange Michel, de la fête de l’Assomption jusqu’à la Saint-Michel de septembre, que la main du Seigneur fut sur lui, et qu’après la vision et les paroles du séraphin et l’impression des stigmates du Christ dans son corps, il écrivit ces louanges en rendant grâces à Dieu. Sous la bénédiction, une deuxième rubrique précise que François l’a écrite pour lui, Léon. Une troisième, placée sous le T, ajoute que le saint a tracé ce signe de sa main, avec la tête.

La rubrique donne une fourchette, du 15 août au 29 septembre 1224. Nous la préférons au 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Croix, autour de laquelle Bonaventure placera la vision près de quarante ans plus tard, parce qu’elle émane du seul compagnon dont on sache qu’il se trouvait sur la montagne. Elle a pourtant ses limites. Léon a écrit ces lignes après coup, à une date que les spécialistes discutent, et rien n’oblige à penser qu’il ait vu l’impression elle-même ; il en connaît l’effet et la tient pour certaine. Sa rubrique joint, comme chez Celano, la vision et les plaies, et elle ajoute un élément absent des textes antérieurs, les paroles du séraphin. Accrocca en conclut que François a vécu à La Verna une expérience intense qu’il n’a confiée, selon Celano, qu’à un seul témoin, très probablement Léon.

Ces trois textes forment la base sur laquelle Octavian Schmucki a bâti en 1991, pour le Franciscan Institute, l’inventaire critique des témoignages du XIIIᵉ siècle, en reprenant une étude latine parue en 1963 dans les Collectanea Franciscana. Ils s’accordent sur l’essentiel, cinq marques aux mains, aux pieds et au côté, apparues du vivant de François et visibles sur son cadavre. Sur la forme, ils divergent nettement, trous noircis chez Élie, clous de chair chez Celano, rien du tout chez Léon. Sur le nombre de ceux qui ont vu, l’écart se creuse encore.

Un dernier silence pèse plus lourd que les autres. Trois jours après la canonisation, le 19 juillet 1228, Grégoire IX publie la bulle Mira circa nos, qui proclame la sainteté de François sans mentionner ses plaies. Le pape qui avait connu François, qui avait protégé son ordre comme cardinal, et dont Bonaventure racontera qu’il doutait de la blessure au côté, attend 1237 pour prendre position. Il faut donc reprendre les témoins un à un. Le chevalier Jérôme qui fait bouger les clous devant la foule d’Assise, la bulle Confessor Domini du 5 avril 1237 et l’enquête notariée qui l’accompagne, le moine anglais qui place les plaies deux semaines avant la mort, le petit carnet de la Vita brevior entré à la Bibliothèque nationale de France en 2015, et les premiers peintres, qui à Pescia montrent les plaies dès 1235.

La suite de l’enquête
  1. Le pape qui doutait de la plaie au côté

  2. Robert d’Olomouc refuse de se taire

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La lettre

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