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Enquête
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Spinoza maudit par les siens, le herem de 1656 et ses raisons

PhilosophieVies, procès & exils de philosophes29 septembre 202615 min de lecture
Unknown authorUnknown author / Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un poète espagnol qui ne reconnaît plus ses comédies

Le malade qui ne se reconnaît plus

Un homme tombe malade, guérit, et sort de sa maladie sans le moindre souvenir de sa vie antérieure. On lui met sous les yeux les comédies et les tragédies qu’il a composées. Il refuse de croire qu’elles soient de lui. Il a gardé sa langue maternelle, ce qui empêche de le prendre pour un enfant devenu grand, et c’est à peu près tout ce qui subsiste de l’homme qu’il était.

La question n’a rien d’un exercice de séminaire. Elle se lit au scolie de la proposition 39 de la quatrième partie de l’Éthique, où Spinoza rapporte le cas d’un poète espagnol dont on lui a parlé, et s’en sert pour dire ce qu’il entend par mourir. Un corps meurt, écrit-il, quand change le rapport de mouvement et de repos qu’entretiennent ses parties, et rien ne l’oblige à soutenir qu’un corps ne meurt qu’en devenant cadavre. L’expérience irait plutôt en sens inverse. Il ajoute une remarque sur les nourrissons, dont l’homme fait juge la nature si éloignée de la sienne qu’il ne se persuade d’en avoir été un que par analogie avec ses semblables, puis il s’interrompt, préférant laisser la question de côté pour ne pas fournir aux superstitieux matière à en soulever de nouvelles.

L’Éthique paraît à Amsterdam en 1677, quelques mois après la mort de son auteur, et le poète espagnol y attend son lecteur depuis une quinzaine d’années. Vingt et un ans plus tôt, la congrégation portugaise de la même ville avait maudit ce même homme dans les termes les plus violents qu’on trouve dans ses registres pour la période, alors qu’il n’avait rien publié et, autant qu’on sache, rien achevé d’écrire.

Le texte du 6 av 5416

Le 27 juillet 1656, devant l’arche de la Torah de la synagogue de la Houtgracht, les parnassim du ma’amad font proclamer la sentence qui exclut Bento de Espinosa du peuple d’Israël. Il a vingt-trois ans et en aura vingt-quatre en novembre.

Le texte annonce que les messieurs du ma’amad connaissent de longue date les « mauvaises opinions et actions » du nommé Spinoza, qu’ils ont tenté par divers moyens et diverses promesses de l’en détourner, qu’ils reçoivent chaque jour des informations plus graves sur les « horribles hérésies » qu’il pratiquait et enseignait ainsi que sur ses « actes monstrueux », et que de nombreux témoins dignes de foi ont déposé en sa présence. La décision est prise avec l’accord des hakhamim. Viennent ensuite les malédictions, celles dont Josué frappa Jéricho et celles dont Élisée frappa les enfants, puis une série de formules reprises du Deutéronome. La proclamation se termine par une consigne pratique, interdisant à quiconque de communiquer avec lui, fût-ce par écrit, de lui rendre service, de demeurer sous le même toit ni à moins de quatre coudées, et de lire aucun traité composé ou écrit par lui.

Quatre expressions portugaises portent tout le poids de l’accusation. Más opinioins e obras, horrendas heregias, ynormes obras, et le verbe qui les accompagne, praticava e ensinava. Aucune ne nomme une thèse. Le registre ne dit ni quelle opinion, ni quelle hérésie, ni quel acte, et il ne mentionne aucun écrit dont on pourrait retrouver la trace. Pour un texte qui ordonne de ne plus lire un auteur, la lacune est remarquable.

Deux Espagnols devant l’Inquisition de Madrid

Le 8 août 1659, à Madrid, un religieux augustin nommé Tomás Solano y Robles remet à l’Inquisition un rapport détaillé sur son voyage. Le lendemain, un capitaine qui l’avait accompagné et logé dans la même maison à Amsterdam, Miguel Pérez de Maltranilla, dépose à son tour. Les deux hommes racontent avoir rencontré, à la fin de 1658, un docteur Prado et un certain de Espinosa, que le religieux décrit comme un buen filosofo.

Leurs interlocuteurs leur auraient dit qu’ils avaient observé la loi de Moïse et changé d’avis, que la synagogue les avait chassés parce qu’ils en étaient venus à l’athéisme. Trois propositions reviennent dans les deux dépositions. La Loi n’est pas vraie. L’âme meurt avec le corps. Dieu n’existe que philosophiquement. Le capitaine ajoute une scène, deux autres juifs présents à ces rencontres ayant refusé de toucher aux mets qu’on leur offrait, ce qui montre qu’il savait distinguer un observant d’un renégat.

Ces documents ont dormi dans les archives inquisitoriales jusqu’à ce qu’Israël Salvator Révah les y retrouve et les publie en 1959, dans un livre consacré à Juan de Prado. Ils constituent, à ce jour, la seule source à peu près contemporaine qui rapporte les raisons de l’exclusion en donnant le contenu des opinions visées. Le reste vient plus tard, et d’ailleurs.

Mourir, selon l’Éthique

Des trois propositions rapportées, la deuxième est la seule dont on puisse reconstituer l’argument complet chez Spinoza, parce qu’il l’a écrit. Il occupe la fin de l’Éthique et se tient en quatre temps.

D’abord une définition. L’esprit humain, dit la proposition 13 de la deuxième partie, est l’idée d’une chose singulière existant en acte, et cette chose est le corps, rien d’autre. L’esprit n’habite pas le corps, il en est l’idée. Ensuite une conséquence, énoncée à la proposition 21 de la cinquième partie. L’esprit ne peut rien imaginer, ni se souvenir des choses passées, que pendant la durée du corps. Imagination et mémoire dépendent de l’existence actuelle du corps, de ses traces, de ses affections. Supprimez le corps et vous supprimez l’album. Troisième temps, la proposition 23, qui est celle qu’on cite le plus et qu’on lit le plus vite. L’esprit humain ne peut pas être entièrement détruit avec le corps, mais il en demeure quelque chose qui est éternel. Le scolie précise le paradoxe, puisque nous ne nous souvenons pas d’avoir existé avant le corps et que pourtant nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels. Quatrième temps, la conséquence morale, à la dernière proposition du livre. La béatitude n’est pas le prix de la vertu mais la vertu même, et nous ne jouissons pas d’elle parce que nous réprimons nos penchants, nous les réprimons parce que nous jouissons d’elle.

Mettez les quatre moments bout à bout et vous obtenez ceci. Quelque chose subsiste, oui, mais ce quelque chose n’est personne. Sans mémoire, il n’y a ni récit, ni reconnaissance, ni retrouvailles. Ce qui demeure est la part de l’esprit qui consiste à comprendre, une idée en Dieu exprimant l’essence de ce corps-ci sous l’aspect de l’éternité, sans date de naissance et sans biographie. Rien là qui puisse recevoir une récompense ou subir une peine, puisqu’il faudrait pour cela se souvenir de ce qu’on a fait.

Le poète espagnol est l’épreuve de l’argument. Retirez à un homme le souvenir de sa vie et vous n’avez pas tué son corps, vous n’avez pas éteint sa pensée, il parle toujours castillan. Vous avez pourtant retiré ce que nous appelons lui. Spinoza tient que la mort du corps fait la même chose, en plus complet.

Menasseh ben Israel et le fil qui tient tout

Pourquoi cette thèse précise pouvait-elle passer pour une démolition, et non pour une opinion discutable parmi d’autres ? La réponse se lit dans un livre paru à Amsterdam quatre ans avant le herem, le Nishmat Hayyim de Menasseh ben Israel, rabbin de la même congrégation.

Menasseh y expose une chaîne. La croyance en l’immortalité de l’âme est le fondement, parce que les autres principes y sont suspendus. Si l’âme meurt avec le corps, la rétribution après la mort disparaît. S’il n’y a ni récompense ni peine ni providence, l’existence de Dieu perd son contenu. Et si Dieu n’agit pas et qu’il n’y a pas de rétribution, on ne voit plus à quoi sert la Loi ni la peine qu’on prend à observer les commandements. Menasseh l’écrit en toutes lettres. Nier le premier maillon, c’est faire tomber les trois autres. Morteira soutient la même architecture dans ses homélies réunies sous le titre Giv’at Sha’ul, publiées à Amsterdam en 1645, où il ramène l’essentiel de la Torah à l’existence de Dieu, à l’origine divine de la Loi et à la rétribution.

La communauté avait déjà déchiré ses rabbins sur ce terrain. Dans les années 1635 et 1636, Morteira et Aboab s’affrontèrent publiquement, non sur l’existence du châtiment posthume, mais sur sa durée, le premier soutenant qu’il est éternel pour les impies morts sans repentir, le second qu’il est proportionné à la faute. La querelle fut assez vive pour qu’on demande aux rabbins de Venise de trancher, et Alexander Altmann en a reconstitué le détail à partir des traités des deux hommes. Le désaccord portait sur un point de doctrine que personne autour d’eux ne songeait à retirer.

Il faut ajouter que les calvinistes hollandais tenaient l’immortalité pour aussi centrale que leurs adversaires catholiques, et que la congrégation portugaise, composée d’étrangers sans droit de cité et tolérés sans charte, avait un intérêt visible à ne pas passer pour un refuge de négateurs de l’âme. Steven Nadler a fait de cette convergence le cœur de son explication du herem.

La proposition 23 gêne l’accusation

Voici pourtant la difficulté, et elle est de taille. « L’âme meurt avec le corps » n’est pas ce que dit l’Éthique. La proposition 23 affirme l’inverse, du moins en apparence, et la question de savoir ce qui demeure exactement de l’esprit chez Spinoza est l’un des points les plus disputés de la littérature. Edwin Curley, qui a passé sa vie sur ce texte et en a donné l’édition anglaise de référence, écrivait en 1988 qu’après bien des années d’étude il n’avait toujours pas le sentiment de comprendre cette partie de l’Éthique de manière satisfaisante.

De sorte que la proposition rapportée par le moine est plus grossière que la doctrine. Deux explications se présentent, et aucun texte ne permet aujourd’hui de choisir. Ou bien les deux Espagnols ont simplifié ce qu’ils avaient entendu, ce que font tous les rapporteurs. Ou bien le jeune homme de 1656 tenait une position plus brutale que celle qu’il construira ensuite, et l’Éthique est déjà une correction.

À quoi s’ajoute un fait d’archive que rien dans tout ceci ne laissait prévoir. Le 16 mars 1656, quatre mois et onze jours avant la proclamation, Bento de Espinosa se fait placer sous la tutelle de la chambre des orphelins d’Amsterdam, qui lui désigne un curateur. L’affaire est financière, elle regarde les règlements de la communauté, lesquels interdisaient de porter ses litiges devant les juridictions de la ville.

Il faut donc reprendre chaque élément. Le registre où la sentence est inscrite, avec ses deux anomalies matérielles. La provenance des malédictions, qui n’ont pas été composées pour l’occasion. Les trois témoins qui prétendent dire pourquoi, avec leurs dates et leurs raisons de parler. L’apologie en espagnol que Spinoza aurait écrite et que personne n’a lue. Et la démarche du 16 mars, dont un courant entier de la recherche fait la vraie cause.

La suite de l’enquête
  1. Quatre-vingts lignes de portugais sans signature

  2. Instruire un procès dont on a perdu les charges

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