Un gâteau de seigle, et une caution que personne n’a versée
L’ergot de seigle. Sur ce sujet, c’est la réponse qui arrive en premier, et elle a une adresse exacte : la revue Science du 2 avril 1976, volume 192, pages 21 à 26, sous la signature d’une chercheuse du département de psychologie de l’université de Californie à Santa Barbara, Linnda Caporael. Huit mois plus tard, le 24 décembre, la même revue publiait cinq pages de réfutation signées Nicholas Spanos et Jack Gottlieb. L’affaire scientifique est donc close depuis Noël 1976. Elle se rejoue pourtant chaque automne dans les documentaires, au point que le musée de Salem a dû lui consacrer une mise au point en 2023.
Avant d’arbitrer, il faut le dossier. Et le dossier de Salem est, à l’échelle du XVIIᵉ siècle colonial, d’une richesse exceptionnelle.
Une remarque de calendrier vaut pour toute la suite. Le Massachusetts vit sous calendrier julien, et l’année civile anglaise commence le 25 mars. Une date de janvier, février ou mars s’écrit donc sous la forme employée par les historiens anglais : 29 février 1691/92. La convention vaut pour toute l’enquête.
Décembre 1691 : deux enfants, aucun diagnostic
Vers la fin de décembre 1691, dans le presbytère de Salem Village, Betty Parris, neuf ans, fille du pasteur, et sa cousine Abigail Williams, onze ans, se mettent à parler de travers, à prendre des postures étranges, à convulser. Les âges sont approximatifs : les documents de 1692 traitent l’âge avec désinvolture. Le médecin appelé, William Griggs, ne trouve rien, et finit par avancer que les enfants sont ensorcelées. Samuel Parris n’y tient pas. Il jeûne, il prie, il réunit des pasteurs voisins qui lui conseillent d’attendre.
Une voisine, Mary Sibley, ne l’entend pas ainsi. Le 25 février, profitant de l’absence de Parris, elle donne à Tituba et à son mari John Indian, tous deux réduits en esclavage dans la maison du pasteur, la recette d’un contre-sort anglais bien connu : mêler de la farine de seigle à l’urine des enfants tourmentées, cuire le tout sous la cendre, donner le gâteau à un chien. L’animal, croyait-on, désignerait le coupable. On ne sait pas ce qu’il est advenu du chien.
Parris consigne l’affaire de sa main, le 27 mars 1692, aux pages 10 et 11 du registre de son église. La phrase qu’il écrit ce jour-là est devenue le point de bascule du récit : le Diable a été suscité parmi nous. Il désigne le gâteau, et lui seul. Avant ce geste, écrit-il, personne ne parlait de sorcellerie ni de spectres tortionnaires. C’est un homme d’Église qui reproche à sa paroissienne d’être allée « au Diable contre le Diable », et il n’a pas tort sur la chronologie : les accusations commencent après.
Le registre existe toujours. Trente centimètres sur dix-huit, environ deux cent soixante feuillets de papier chiffe, une reliure de vélin dont il ne subsiste que le plat supérieur, avec deux petits trous pour les rubans de fermeture. Il est conservé au Danvers Archival Center, dépôt permanent de la First Church of Danvers depuis 1973, dans une chambre forte coupe-feu six heures.
Ce que la colonie savait déjà
Rien de tout cela ne surgit d’un ciel vide, et c’est un point que les récits d’ambiance escamotent volontiers.
Quatre ans plus tôt, à Boston, une femme du nom de Glover avait été exécutée pour avoir ensorcelé quatre enfants de la famille Goodwin, âgés de cinq à treize ans, dont les comportements ressemblaient de près à ceux du presbytère de Salem Village. Cotton Mather avait raconté l’affaire dans Memorable Providences en 1689, et il l’avait surtout contenue : une seule mort. Un demi-siècle de jurisprudence coloniale allait dans le même sens. On instruisait, on doutait, on renvoyait. En 1652, un homme accusé de sorcellerie fut condamné pour mensonge et mis à l’amende. John Godfrey, d’Andover, homme de mauvaise réputation et plaideur invétéré, vit son dossier classé, puis attaqua ses accusateurs en diffamation, et gagna.
Deux affaires plus proches encore, presque jamais citées, encadrent l’automne 1691. Une femme de Chelmsford, Martha Sparks, avait été envoyée en prison à Boston pour sorcellerie par Thomas Danforth le 28 octobre 1691, et elle y resta jusqu’au 6 décembre 1692 : quand les enfants de Parris tombent malades, il y a déjà une sorcière emprisonnée dans la colonie, et la région le savait. À Ipswich, en mars 1692, Thomas Knowlton déposa contre Rachel Clinton en évoquant les crises de sa fille, survenues fin décembre 1691 ou début janvier, donc probablement avant celles de Salem Village.
Ce que ces précédents établissent est simple, et il pèse sur toute la suite : la Nouvelle-Angleterre disposait d’une manière éprouvée de traiter ces accusations, qui consistait à prier, à temporiser et à ne pas poursuivre. C’est cette manière qui a été abandonnée au printemps 1692.
29 février 1691/92 : trois mandats, et une règle qu’on n’applique pas
Quatre hommes, dont Thomas Putnam, portent plainte. Hathorne enregistre les charges et signe les mandats d’arrêt contre Sarah Good, Sarah Osburn et Tituba. Les examens ont lieu le 1er mars. Tituba avoue. Robert Calef écrira huit ans plus tard que Parris l’y avait battue, et aucune source indépendante ne le confirme.
C’est ici que se joue quelque chose que la plupart des récits laissent tomber, et que Bernard Rosenthal a mis au centre de son édition de 2009. En droit anglais, celui qui porte plainte au criminel dépose une caution. S’il se révèle avoir accusé à faux, il paie. Hathorne et Corwin ne l’ont pas exigée. Pendant près de cinq mois, accuser son voisin de sorcellerie dans le comté d’Essex n’a rigoureusement rien coûté. La règle n’est appliquée qu’à partir du 19 juillet 1692, quand un quatrième juge de paix, John Higginson, rejoint Hathorne, Corwin et Bartholomew Gedney. À dater de ce jour, elle l’est dans tous les cas. Rosenthal se garde de conclure que le respect de la procédure aurait suffi à contenir l’affaire. Il note seulement que la spéculation mérite d’être posée.
Le reste de la procédure, en revanche, suit l’usage anglais de près, probablement d’après le manuel de Michael Dalton, The Countrey Justice, réédité en 1690. Plainte, mandat, examen, emprisonnement, grand jury, procès. Rien, dans la tenue des registres, ne ressemble à une administration affolée.
Une cour créée par un gouverneur pressé
La colonie est alors sans charte depuis 1684. Phips débarque le 14 mai 1692, la charte est publiée le 16, et le 27 mai il institue une cour d’Oyer and Terminer pour les comtés de Suffolk, d’Essex et de Middlesex. Détail que Rosenthal souligne : le mot « sorcellerie » ne figure pas dans l’acte de création. Phips justifiera la mesure par l’encombrement des prisons à la saison chaude et par l’absence de juridictions. Neuf hommes y siègent, sous la présidence du lieutenant-gouverneur William Stoughton, parmi lesquels Samuel Sewall, John Richards, Wait Winthrop, Nathaniel Saltonstall, Peter Sergeant, et les deux magistrats qui avaient conduit les examens.
Le premier procès s’ouvre le 2 juin, celui de Bridget Bishop. Elle est pendue le 10. Le 15 juin, les pasteurs de Boston répondent à la consultation de la cour par un texte rédigé par Cotton Mather : ils recommandent une prudence extrême et jugent la preuve spectrale insuffisante à elle seule. La cour poursuit. Cinq pendaisons le 19 juillet, cinq le 19 août, dont l’ancien pasteur de Salem Village George Burroughs. Le 19 septembre, Giles Corey meurt écrasé sous des pierres pour avoir refusé de plaider. Le 22 septembre, huit personnes sont pendues ensemble. Ce sont les dernières.
Le 3 octobre, Increase Mather fait circuler un traité dont le titre dit l’essentiel du débat : les cas de conscience touchant les mauvais esprits qui prennent l’apparence des hommes. Le 29 octobre, Phips dissout la cour. Le Superior Court of Judicature siège à partir de janvier 1693, sans preuve spectrale : sur cinquante-six inculpés, trois sont condamnées, Elizabeth Johnson Jr., Mary Post et Sarah Wardwell, toutes trois graciées. En mai 1693, le gouverneur libère les derniers détenus. Certains restent enfermés faute de pouvoir payer leurs frais de geôle. Lydia Dustin meurt en prison cet hiver-là.
Ce que les chiffres supportent, et ce qu’ils ne supportent pas
Dix-neuf pendus. Un homme pressé. Cinq morts en détention connues, sans qu’on sache combien d’autres n’ont pas passé l’hiver 1693. Pour le nombre d’accusés, la prudence s’impose : l’estimation traditionnelle tourne autour de cent cinquante, un document contemporain avance deux cents, et Richard Latner, qui a reconstitué le fichier communauté par communauté, en dénombre cent cinquante-deux répartis sur plus de deux douzaines de localités. Les listes de geôle sont incomplètes, des mandats manquent, et certains noms n’apparaissent que dans les comptes du geôlier.
Une constante, en revanche, ne bouge pas d’un pouce. Aucune condamnation de 1692 ni de 1693 n’a été obtenue sans preuve spectrale. Ce point fait consensus entre des chercheurs qui ne s’entendent sur presque rien d’autre.
L’appareil documentaire, lui, est là. Près d’un millier de pièces judiciaires, réunies et retranscrites sur les manuscrits par l’équipe internationale dirigée par Bernard Rosenthal et publiées chez Cambridge University Press en 2009, avec plus de trente documents jamais imprimés ou imprimés partiellement. Et le registre de Parris, à Danvers, qui donne le versant ecclésiastique de la même semaine.
C’est en confrontant ces deux fonds que le dossier a changé de forme depuis vingt ans. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : la carte de 1974 et les accusateurs qu’elle ne porte pas, les vingt-quatre mains identifiées dans les manuscrits, les rôles d’impôt du village pour 1689-1690, les quarante-cinq arrestations d’Andover, et une lettre écrite de Wells, dans le Maine, le 27 janvier 1691/92, par un homme qu’on pendra sept mois plus tard.
Trente-quatre accusateurs absents d’une carte de 1974
Ce que le radar a trouvé sous la roche, et ce qu’il n’a pas trouvé


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