La « maxima procexio » du 17 août 1389
Aucune fête de saint Janvier ne tombe le 17 août. Le calendrier napolitain honore l’évêque martyr le 19 septembre, anniversaire supposé de sa décapitation, et rappelle au printemps le transfert de ses restes ; la mi-août appartient à la Vierge, dont l’Assomption se célèbre le 15. C’est pourtant ce jour-là, en 1389, qu’une chronique anonyme place la plus ancienne liquéfaction connue du sang du saint, au cours d’une procession dont le texte retient surtout l’affluence.
Le texte appartient au Chronicon Siculum, chronique latine d’auteur inconnu publiée à Naples en 1887 par Giuseppe De Blasiis, et la notice se lit à la page 85 de cette édition. Dans la traduction italienne qui circule depuis, elle rapporte qu’on fit une procession pour le miracle que Notre-Seigneur Jésus-Christ montra dans le sang du bienheureux Janvier, sang qui se trouvait dans une ampoule et s’était liquéfié comme s’il sortait le jour même du corps du saint. Deux détails méritent qu’on s’y arrête. Le chroniqueur crédite le Christ du prodige, Janvier n’y prêtant que son sang. Et l’ampoule est au singulier, alors que le reliquaire de la cathédrale en renferme deux aujourd’hui.
Le latin, tel que le reproduit l’historien des sciences Francesco Paolo de Ceglia, dit « maxima procexio ». Les versions italiennes traduisent volontiers par « procession solennelle ». Mieux vaut « très grande procession », parce que maxima mesure une affluence et que la notice ne dit rien du rang de la cérémonie. Le détail compte, car une foule hors du commun signale un événement inattendu, et la chronique présente justement le sang liquide comme une découverte du jour.
Ce silence antérieur pèse lourd. En 1337, l’archevêque Orsini institue à Naples des cérémonies en l’honneur du saint sans qu’aucune source n’y associe un sang liquide, rappellent le chimiste Luigi Garlaschelli et le physicien Giacomo Torzo dans l’article qu’ils ont publié en mai 2026. Ils signalent aussi une chronique napolitaine rédigée en 1382 qui décrit le culte de Janvier sans un mot sur la relique ni sur le prodige. Pendant longtemps, les érudits ont d’ailleurs fait commencer l’histoire en 1456. Il a fallu l’édition de De Blasiis pour reculer la date de soixante-sept ans, et c’est un jésuite anglais, Herbert Thurston, qui en tire la leçon en 1910 dans sa notice de la Catholic Encyclopedia.
Le contexte immédiat de 1389 demeure mal connu. Plusieurs présentations catholiques relient la procession à une disette et à l’arrivée à Naples de galères chargées de blé, envoyées de Provence par le parti angevin de Louis II ; le lien de cause à effet relève pour l’instant de la reconstitution, les extraits publiés de la chronique restant muets sur ce point.
Neuf siècles de culte sans ampoule
Le martyr lui-même échappe presque entièrement à l’historien. Thurston, qui écrit dans une encyclopédie munie de l’imprimatur, juge tardifs et peu dignes de foi tous les récits de sa passion, et la date de 305 n’est qu’une convention. Le résumé le plus ancien de ses Actes qu’il ait repéré figure dans un martyrologe anglo-saxon des années 730, qui abrège un texte connu sous le nom d’Acta Bononiensia ; la liquéfaction n’y apparaît pas, et sa mention dans le Martyrologe romain est, précise-t-il, un ajout bien postérieur.
Les ossements, eux, ont voyagé. Entre 413 et 431 (432 selon d’autres notices), l’évêque Jean Iᵉʳ de Naples les fait déposer dans la catacombe de Capodimonte, qui prend le nom du saint et reste pendant quatre siècles le centre de son culte. En 831, le prince lombard Sicon de Bénévent, en guerre contre Naples, emporte le corps dans sa ville. Les restes passent ensuite à l’abbaye de Montevergine, y sont oubliés, puis retrouvés à une date que les sources ne fixent pas de la même manière, avant d’être rapportés à Naples le 13 janvier 1497 par le cardinal Oliviero Carafa, qui leur fait aménager une crypte sous le maître-autel de la cathédrale. Pendant plus de six siècles d’absence, Naples a gardé des fragments du crâne et, si l’on suit la tradition, le sang.
Sur l’origine de ce sang, la tradition est tardive. Elle veut qu’une femme pieuse, nommée Eusébie dans les récits les plus répandus, l’ait recueilli sur le lieu du supplice puis remis à l’évêque de Naples lors du premier transfert, et certaines versions placent la première liquéfaction pendant ce voyage. Aucun texte antérieur à 1389 n’appuie ce récit. Entre la mort supposée du martyr et la première mention écrite de son sang liquide, il s’écoule plus de mille ans.
Le buste d’argent de Charles II
En vue de 1305, millénaire supposé du martyre, le roi Charles II d’Anjou commande à trois orfèvres de sa cour, Étienne Godefroy, qui dirige l’atelier royal, Guillaume de Verdelay et Milet d’Auxerre, un buste d’argent et d’or destiné à recevoir les os du crâne restés à Naples. Il est toujours conservé dans la chapelle du Trésor, revêtu d’une chape aux émaux armoriés des Anjou. La fiche que le ministère italien de la Culture consacre au musée du Trésor fait commencer avec lui la collection d’argenterie, et rattache au même don de 1305 le reliquaire qui porte les ampoules ; d’autres présentations du Trésor donnent ce second objet, un petit édicule gothique de facture française retouché au XVIIᵉ siècle, à son fils Robert. Deux attributions circulent ainsi, chacune avec ses défenseurs.
Ce reliquaire, Thurston le compare à une petite lanterne de voiture. Deux fioles y sont enchâssées entre deux verres, dans une partie ronde d’environ 12 centimètres de diamètre que l’officiant tient par une longue poignée. La plus petite, cylindrique, ne garde que des traces sur ses parois. La plus grande, un flacon aplati d’une dizaine de centimètres de haut pour 5,7 environ de diamètre, a un volume estimé à 60 millilitres ; elle est remplie à un peu plus de la moitié d’une masse brun foncé, opaque à la lumière, qui ne bouge pas quand on retourne le reliquaire. Dans leur logement, les deux fioles paraissent scellées par une matière dure et gommeuse. Personne, à aucune époque documentée, n’a obtenu de les en sortir pour analyse.
Une partie du contenu de la petite fiole n’est plus à Naples. En 1759, Charles III de Bourbon, qui quitte le trône de Naples pour celui d’Espagne, en aurait emporté une portion ; on en a perdu la trace, et une hypothèse la situe dans un monastère de Monforte de Lemos, en Galice.
Le lien entre ce sang et la tête n’a rien d’accessoire. Le Martyrologe romain, au 19 septembre, et le Bréviaire, cités par Thurston, disent dans les mêmes termes que le sang desséché dans sa fiole se met à fondre et à bouillonner, à la manière d’un sang frais, dès qu’on le place à la vue du chef du martyr. Ainsi défini, le prodige naît de la rencontre de deux reliques, et c’est ainsi qu’il s’est donné à voir pendant des siècles, le buste sur l’autel et le reliquaire levé devant lui.
Trois rendez-vous et une cassette à double serrure
Les dates ont fini par se fixer. On attend la liquéfaction le samedi qui précède le premier dimanche de mai, en mémoire du transfert des reliques, le 19 septembre, jour de la fête, et le 16 décembre, anniversaire de l’éruption du Vésuve de 1631 dont la ville attribue l’arrêt à l’intercession du saint. En 1910, Thurston compte dix-huit expositions par an, puisque les deux premières fêtes se prolongent chacune sur une octave.
Tout le cadre institutionnel date de la crise de 1526-1527, quand la guerre et la peste frappent Naples en même temps. Le 13 janvier 1527, anniversaire du retour des ossements, les élus de la ville s’engagent sur le maître-autel de la cathédrale, par un acte reçu par le notaire Vincenzo de Bossis, à construire pour le saint une chapelle plus digne en échange de sa protection, et ce document, qui traite le martyr en partie contractante, est aujourd’hui exposé au musée du Trésor. Depuis, la garde de la chapelle et des reliques revient à une Députation laïque, présidée par le maire, qui administre toujours le Trésor ; la chapelle baroque est inaugurée le 13 décembre 1646 et, trois jours plus tard, pour la liquéfaction de décembre, le buste de 1305 y est solennellement transféré. Entre deux cérémonies, le reliquaire des ampoules repose dans un coffre d’argent offert en 1667 par le roi d’Espagne Charles II, fermé à double serrure. Telle que Thurston la décrit en 1910, la cérémonie obéit à une mécanique simple et publique. L’officiant tient le reliquaire par ses extrémités, sans toucher le verre, et le retourne de temps à autre pour voir si la masse se déplace. Au bout d’un délai qui va le plus souvent de deux minutes à une heure, elle se détache des parois, devient liquide et plus ou moins rubis, parfois mousseuse ; on annonce que le miracle est fait, on chante le Te Deum, et les fidèles viennent baiser le verre. La cérémonie de décembre, que les Napolitains appellent le « miracle laïque », se déroule dans la chapelle, sous l’autorité de la Députation.
Quand le sang refuse
Il arrive que la masse reste solide. Thurston le note dès 1910 pour la cérémonie de décembre, qui échoue selon lui plus souvent qu’elle ne réussit. La presse napolitaine tient de son côté des listes d’échecs que l’on retrouve d’article en article, septembre 1939 et 1940, septembre 1943 sous l’occupation allemande, septembre 1973 pendant le choléra, septembre 1980, deux mois avant le séisme d’Irpinia, puis décembre 2016 et décembre 2020. Ce sont des listes dressées après coup, qui retiennent les échecs que l’histoire a ensuite chargés de sens, et elles documentent la façon dont Naples lit le signe.
Deux échecs ont eu des témoins illustres. Le sang n’a pas bougé pendant la visite de Jean-Paul II à Naples, du 9 au 13 novembre 1990, ni devant Benoît XVI le 21 octobre 2007. L’Église n’a jamais reconnu officiellement la liquéfaction comme un miracle ; elle parle de « prodige » et laisse au culte populaire le soin de l’interpréter.
Sur cette base, deux traditions d’enquête se sont construites depuis le XVIIIᵉ siècle, l’une qui cherche du sang dans l’ampoule, l’autre une préparation, et leurs méthodes s’opposent autant que leurs conclusions. Les deux appuis les plus sûrs de ce qui précède sont l’édition de la chronique donnée par De Blasiis en 1887 et l’enquête historique que de Ceglia a publiée chez Einaudi en 2016, traduite chez Routledge en 2025, auxquelles s’ajoute la notice de Thurston. Les mesures se prennent maintenant dans l’ordre où elles ont été faites, en commençant par les thermomètres de septembre 1879, puis le faisceau lumineux qu’un professeur napolitain fit traverser l’ampoule en 1902, les pesées de 1902 et 1904 et leur contre-épreuve de 1979-1983, les clichés infrarouges de 1986, le gel brun publié par Nature en 1991, et une autre relique de sang, à Amaseno, qu’un chimiste a obtenu le droit d’immerger dans un bain de glace.
Un spectroscope à prisme contre le verre de l’ampoule
Le chimiste de Pavie change de recette





