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Enquête
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Robin des Bois a-t-il existé ? Un fugitif de 1225 et un nom devenu alias

Moyen ÂgeMythes & légendes médiévales9 octobre 202620 min de lecture
Ema Lee / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Une épitaphe datée d’un jour qui n’existe pas

Obiit 24 Kal Dekembris 1247. Le calendrier romain, dont usaient encore les clercs médiévaux, ne connaît aucun jour de ce nom. Passé les ides de novembre, le 13, on compte à rebours vers les calendes de décembre, et ce compte s’ouvre au dix-huitième jour avant elles, le 14 novembre ; un vingt-quatrième jour tomberait dans la période où l’on compte encore vers les ides, et n’a donc aucune place. La formule se lit pourtant sur une tablette scellée dans le mur nord d’un petit enclos, au milieu d’un bois privé de Kirklees Park, près de Brighouse, dans le Yorkshire de l’Ouest. Historic England, qui protège le monument au grade II depuis le 3 janvier 1967, y décrit une maçonnerie du XVIIIᵉ siècle et une inscription en anglais faussement chaucérien, selon laquelle gît sous cette petite pierre Robert, comte de Huntingdon, archer sans égal que le peuple appelait Robin Hood, et que l’Angleterre ne reverra jamais de hors-la-loi comme lui et ses hommes.

L’enclos protège les restes de la dalle, dont on détachait jadis des éclats contre le mal de dents.

Rien, sur cette tablette, ne remonte au Moyen Âge. Le titre comtal est absent des poèmes du XVᵉ siècle, où Robin est un yeoman, et la notice de Historic England date l’inscription du XVIIIᵉ siècle. Le lieu, lui, a une généalogie plus ancienne. A Gest of Robyn Hode, le plus long des poèmes anciens, imprimé vers 1510, fait mourir son héros au prieuré de Kirklees, trahi par la prieure, sa parente, et la tombe montrée aux visiteurs a fini par recevoir l’épitaphe qu’on attendait d’elle. Pour savoir ce que l’on tient, il faut classer les textes d’après la date de leur copie, quelle que soit l’époque qu’ils racontent.

Des rimes de Robyn Hood et de Randolf

Vers 1377, dans la deuxième version de Piers Plowman, que les éditeurs appellent texte B, William Langland fait défiler devant son lecteur les sept péchés capitaux venus se confesser. Paresse parle au passus V. C’est un prêtre, et un mauvais, qui avoue ne pas savoir parfaitement son Pater tel que le chante l’officiant, avant d’ajouter, aux vers 395 et 396, « But I kan rymes of Robyn hood and Randolf Erl of Chestre » (mais je sais des rimes de Robin Hood et de Randolf, comte de Chester). La phrase reste la plus ancienne allusion littéraire connue au personnage.

Ce vers dit peu, et ce peu est solide. Des rimes circulent, assez répandues pour que Langland en fasse un signe de négligence et que son lecteur saisisse l’allusion sans glose. Elles voisinent avec celles d’un Randolf de Chester, nom porté par plusieurs comtes bien réels du XIIᵉ et du XIIIᵉ siècle. Langland ne dit rien du contenu. Aucune de ces rimes n’a survécu sous la forme qu’il connaissait, et le premier poème conservé a été copié environ trois quarts de siècle après lui.

Waythmen et famosus siccarius

Vers 1420, Andrew of Wyntoun, chanoine augustin du prieuré de Saint-Serf, sur une île du Loch Leven, compose pour son patron sir John of Wemyss une chronique en vers écossais. Sous l’année 1283, au milieu des démêlés entre Édouard Iᵉʳ et l’Écosse, il glisse quatre vers, « Litil Iohun and Robert Hude / Waythmen war commendit gud ; / In Ingilwode and Bernnysdaile / Thai oyssit al this tyme thar trawale » (Petit Jean et Robert Hude, guetteurs de grand chemin, étaient fort loués ; dans l’Inglewood et le Barnsdale, ils exercèrent tout ce temps leur métier). L’Inglewood est la forêt royale voisine de Carlisle, à deux pas de la frontière. Le Barnsdale s’étend bien plus au sud, dans le Yorkshire, sur la grande route du Nord.

Vingt ans plus tard, Walter Bower, abbé d’Inchcolm, sur une île du Firth of Forth, reprend et prolonge la chronique latine de Jean de Fordoun. Il place Robin sous l’année 1266, au lendemain de la défaite de Simon de Montfort à Evesham, parmi les « déshérités », ces partisans du comte dépouillés de leurs terres. Robert Hood devient sous sa plume un famosus siccarius, un coupe-jarret notoire, que le peuple sot, écrit l’abbé, aime à célébrer en tragédies et en comédies, et dont il préfère entendre chanter les exploits par les ménestrels plutôt que toute autre ballade. Contre toute attente, Bower enchaîne sur une histoire édifiante. Réfugié dans le Barnsdale pour échapper à la colère du roi et aux menaces du prince, Robin entend la messe quand un shérif découvre sa retraite ; il refuse de fuir avant la fin de l’office, défait les assaillants avec une poignée d’hommes et s’enrichit de leurs rançons, puis honore désormais les serviteurs de l’Église. L’abbé conclut l’anecdote par un proverbe latin, « Hunc Deus exaudit, qui missam saepius audit » (Dieu exauce celui qui entend souvent la messe). Le mot de tragédies laisse supposer que la mort du héros se racontait déjà dans les années 1440, puisqu’aucun autre épisode connu de la tradition ne finit mal.

En 2009, Julian Luxford, historien de l’art à St Andrews, a publié dans le Journal of Medieval History une note repérée dans un manuscrit d’Eton College, le MS 213, copie du Polychronicon de Ranulf Higden. Écrite vers 1460 dans la marge du règne d’Édouard Iᵉʳ, elle compte vingt-trois mots latins. « Vers ce temps-là, selon l’opinion commune, un certain hors-la-loi nommé Robin Hood, avec ses complices, infesta de vols continuels Sherwood et d’autres régions paisibles d’Angleterre. » Luxford la rapporte aux années 1294-1299. C’est la seule mention connue dans une chronique anglaise antérieure à la Réforme, et l’une des trois sources anciennes à nommer Sherwood. Son hostilité rappelle que les moines avaient leurs raisons de détester un détrousseur d’abbés.

Cambridge, University Library, Ff.5,48

Le plus ancien poème conservé occupe les folios 128 verso à 135 verso d’un recueil de la bibliothèque de l’université de Cambridge, coté Ff.5,48. Son copiste, Gilbert Pylkyngton, écrit un anglais que les dialectologues rattachent au Derbyshire, et le même volume contient un charme latin contre les voleurs de grand chemin. Dobson et Taylor dataient la copie des environs de 1450, Thomas Ohlgren la place après 1465. Pour l’édition TEAMS, ce Robin Hood and the Monk est le plus ancien exemple subsistant des rimes dont parlait Langland.

L’histoire est brutale. Brouillé avec Petit Jean pour un pari au tir à l’arc, Robin se rend seul à Nottingham entendre la messe, et un moine qu’il avait détroussé le reconnaît puis court prévenir le shérif. Robin est pris. Petit Jean jure par « la puissance de la douce Marie » de l’arracher à la prison ; avec Much, il rattrape le moine sur la route et le tue, ainsi que le petit page qui l’accompagnait, de peur qu’il ne parle, et l’affaire s’achève à Nottingham par la mort du geôlier et la délivrance de Robin. Sherwood y est nommée, ce qui fait du poème, avec la note d’Eton, l’un des rares témoins anciens à situer Robin dans la forêt du Nottinghamshire. Un second poème, Robin Hood and the Potter, copié vers 1500 dans un autre manuscrit de Cambridge, le Ee.4,35 (folios 14 verso à 19 recto), le montre vêtu en potier pour berner le shérif. Ni Marianne, ni roi Richard, ni distribution aux pauvres érigée en programme. Dans ces textes du XVᵉ siècle, Robin est un yeoman pieux et violent, dévot de la Vierge et ennemi juré du shérif.

Le roi Édouard entre dans la forêt

Le Gest pose le problème inverse, un texte long et cohérent dont il n’existe aucun manuscrit. Le meilleur témoin est un ensemble de fragments imprimés à Anvers vers 1510, attribués à l’atelier de Jan van Doesborch et reliés à Édimbourg avec les premières impressions écossaises de Chepman et Myllar, aujourd’hui à la National Library of Scotland. Une autre édition sort à Londres des presses de Wynkyn de Worde, peut-être un peu plus tôt.

Huit « fyttes », huit chants, cousent ensemble trois histoires. Sir Richard at the Lee, chevalier ruiné, doit quatre cents livres à l’abbé de St Mary d’York ; Robin les lui prête en acceptant la Vierge pour caution, puis se rembourse en détroussant le cellérier de l’abbaye. Petit Jean entre par ruse au service du shérif de Nottingham, que les outlaws finissent par tuer au sixième chant. Puis le roi Édouard paraît en personne, déguisé en abbé, pardonne et emmène Robin à la cour, que celui-ci quitte au bout d’un peu plus d’un an pour retrouver le bois. Les dernières strophes le font mourir à Kirklees.

Dès ses premières strophes, le poème fait énoncer à Robin une règle de conduite. On épargnera le laboureur, le bon yeoman, le chevalier et l’écuyer qui se montrent bons compagnons ; on battra et liera évêques et archevêques ; on gardera en mémoire le shérif de Nottingham. La géographie est d’une netteté rare. L’action se déroule dans le Barnsdale du Yorkshire, et James Holt a retrouvé les « Saylis » du poème au lieu-dit Sayles, au-dessus de la route qu’il appelle Watling Strete, là où elle franchit la rivière Went. Sherwood, en revanche, n’est jamais nommée, alors que Nottingham occupe la moitié de l’intrigue. Le dernier quatrain livre la formule que la postérité a retenue, « For he was a good outlawe, / And dyde pore men moch god » (car il était un bon hors-la-loi, et fit beaucoup de bien aux pauvres gens). Quant au roi Édouard du poème, aucun numéro ne l’accompagne, et cette absence a nourri un siècle et demi de recherches.

Jouer le shérif chez les Paston

Le 16 avril 1473, John Paston II, gentilhomme du Norfolk, écrit à son frère John Paston III une lettre où il se plaint d’un serviteur. Il a gardé W. Woode trois ans « to pleye Seynt Jorge and Robynhod and þe shryff off Notyngham » (pour jouer saint Georges, Robin Hood et le shérif de Nottingham), et voilà qu’au moment où il aurait besoin d’un bon cheval, l’homme « is goon in-to Bernysdale », s’en est allé dans le Barnsdale, laissant son maître sans palefrenier. La plaisanterie suppose qu’un lecteur de 1473 sache où se réfugie Robin, et qu’une maison de la petite noblesse entretienne un domestique pour tenir son rôle.

Un feuillet de papier conservé à Trinity College, à Cambridge, sous la cote R.2,64, transmet justement le texte d’un jeu de ce genre. Ses vingt et une lignes, sur 25 centimètres de haut, ont été données au collège en 1908 par son vice-maître, William Aldis Wright. Le dialogue s’ouvre sur le marché d’un chevalier avec le shérif, « Syr Sheryff for thy sake / Robyn hod will y take » (sire shérif, pour l’amour de vous, je prendrai Robin Hood), contre de l’or et un fief. Robin tue le chevalier et revêt ses habits, la bande est prise, et un « ffrere Tuke » surgit dans la mêlée, première apparition connue du personnage aux côtés de Robin. La notice du collège date le feuillet de la première moitié du XVᵉ siècle, tandis que les éditeurs le placent vers 1475 et le rattachent depuis longtemps aux papiers des Paston, ce qui en ferait le texte même que jouait Woode.

Au tournant du XVIᵉ siècle, Robin a gagné les paroisses. Entre 1507 et 1529, les comptes des marguilliers de Kingston upon Thames paient régulièrement la bannière, la cotte, les gants et les souliers de « Robyn Hode », à côté des costumes de la reine de mai et du frère.

Au terme de ce premier inventaire, la tradition se laisse dater avec assurance à partir de 1377. Elle a déjà ses lieux, son ennemi, son second et sa forme favorite, la rime chantée, bientôt le jeu. Les chroniqueurs la font remonter au XIIIᵉ siècle sans rien produire à l’appui, et entre la date qu’ils avancent et le vers de Langland s’ouvre un siècle de silence littéraire. C’est là que les historiens ont cherché, dans les rouleaux de la justice et de l’Échiquier. Le Robin Hood de James Holt, paru en 1982, et l’article que l’archiviste David Crook donna à l’English Historical Review en 1984 ont fixé les termes de cette recherche, et leurs conclusions ne se recouvrent pas.

Il faut donc ouvrir les comptes du shérif d’York pour 1226, où un fugitif est taxé à trente-deux shillings et six pence, le rôle de Pâques 1262 où un forgeron du Berkshire change de nom, les commissions lancées contre un certain Frere Tuk, les journaux de la chambre d’Édouard II que Joseph Hunter dépouillait en 1852, et le bref du 12 juillet 1225 qui envoya un homme du Yorkshire à la décapitation.

La suite de l’enquête
  1. Quand un clerc de l’Échiquier écrit Robehod

  2. Wakefield contre Wetherby, et une forêt dans le Rutland

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