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Enquête
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Les Entretiens de Confucius, un livre que Confucius n’a pas écrit

PhilosophieLe confucianisme6 septembre 202615 min de lecture
anonymous / Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Je transmets, je ne crée pas

Le personnage principal du livre y annonce lui-même qu’il n’écrira rien. Chapitre VII, première section. Huit caractères portent l’essentiel, shu er bu zuo 述而不作, xin er hao gu 信而好古. Je transmets et je ne crée pas, je fais confiance aux anciens et je les aime. Puis une phrase énigmatique, où le maître se compare à un certain vieux Peng dont personne n’a jamais su qui il était.

Le verbe qui porte tout le poids est zuo 作. On le traduit couramment par créer, ou par innover. Il vaut mieux garder ici l’idée d’instituer, de faire œuvre nouvelle et de s’en dire l’origine, parce que le mot désigne dans les textes anciens le geste des fondateurs, ceux qui instaurent les rites, la musique, les institutions. Refuser de zuo n’a donc rien à voir avec le fait de tenir ou non un pinceau. Le refus porte sur une place, celle de l’homme qui met son nom sur ce qu’il transmet.

L’ironie du dispositif tient en ceci que la phrase par laquelle il refuse cette place nous parvient dans un livre qui porte son nom.

Reprenons la formule d’ouverture. Zi yue, le Maître a dit. Elle revient des centaines de fois, et elle est grammaticalement transparente, puisque quelqu’un y rapporte les propos de quelqu’un d’autre. Le livre ne se présente jamais comme le livre de Confucius. Il se présente comme le compte rendu de ses paroles par des tiers qui ne se nomment pas.

Un livre sans plan, où la même phrase revient deux fois

Ouvrez le volume et cherchez un ordre. Il n’y en a pas.

Les vingt chapitres portent des titres qui ne sont pas des titres, seulement les deux ou trois premiers caractères du premier fragment, comme on nomme une bulle pontificale par son incipit. Les fragments se suivent sans transition, sans hiérarchie et sans thème commun à l’intérieur d’un même chapitre. Certains sont des maximes de quatre mots, d’autres des dialogues, d’autres encore des notations sur le comportement du maître.

Autre chose manque, et son absence a servi d’argument dans la discussion moderne. Le livre ne contient aucune préface, aucun colophon, aucune phrase qui dirait d’où il vient, qui l’a réuni, selon quel principe et pour quel usage. Les grands textes chinois anciens ne s’expliquent pas tous eux-mêmes, mais plusieurs le font, ne serait-ce que par une notice attribuée à leur éditeur. Le Lunyu commence directement par une sentence sur le plaisir d’étudier et s’arrête, vingt chapitres plus loin, sur trois lignes qui ressemblent à un ajout. Entre les deux, aucune voix ne s’adresse au lecteur pour lui dire ce qu’il tient entre les mains. Cette absence a deux lectures possibles, qui traversent tout le débat que nous allons suivre. Ou bien elle est banale, parce que rien n’obligeait un éditeur des Royaumes combattants à se présenter, et c’est ainsi que la lisent ceux qui tiennent le livre pour ancien. Ou bien elle est significative, parce qu’un texte fabriqué tardivement pour servir de porte d’entrée à une tradition avait tout intérêt à ne pas exhiber sa date de naissance. Le silence du livre sur lui-même ne tranche rien à lui seul, et il est remarquable que les deux camps s’en réclament.

Le chapitre X ne contient presque aucune parole. Il décrit une gestuelle, comment il se tient à la cour, comment il monte en char, ce qu’il fait quand le tonnerre éclate. Le chapitre XIX ne fait parler que des disciples, et le maître n’y prend pas une seule fois la parole, ce qu’aucun commentateur ancien n’a expliqué de façon satisfaisante.

Et le livre se répète. Prenez le fragment XII, 2 : à Zhonggong qui l’interroge sur la vertu d’humanité, le maître répond, entre autres, ji suo bu yu, wu shi yu ren 己所不欲,勿施於人, ce que tu ne veux pas pour toi, ne l’impose pas à autrui. Prenez maintenant XV, 24. Zigong demande s’il existe un seul mot qu’on puisse pratiquer toute sa vie. Le maître répond par un mot unique, shu 恕, la réciprocité. Puis la même phrase, mot pour mot, dans une scène dont l’interlocuteur a changé, comme a changé la question posée au départ.

Un lecteur qui fait cette expérience a compris quelque chose que trois pages de méthodologie n’expliqueraient pas mieux. Deux collections différentes ont conservé la même sentence dans deux mises en scène différentes, et le compilateur a gardé les deux. Il ne les a pas fondues, il ne les a pas choisies. Il les a laissées côte à côte, ce qui est le geste d’un homme qui rassemble des documents et non d’un homme qui écrit un traité.

Autre indice, plus troublant. En XIX, 11, la maxime sur les grandes et les petites vertus, da de bu yu xian, xiao de chu ru ke ye 大德不踰閑,小德出入可也, est attribuée au disciple Zixia. On la retrouve ailleurs dans la littérature ancienne attribuée à Confucius lui-même. La même phrase change de bouche selon le recueil qui la porte.

« Après la mort du maître, ils rassemblèrent et mirent en ordre »

La version officielle existe, elle est datée, et elle est précise. On la lit dans le Traité des arts et des lettres, le chapitre 30 du Livre des Han achevé par Ban Gu à la fin du Iᵉʳ siècle de notre ère. Le passage mérite d’être suivi phrase par phrase, parce qu’il est la source de tout ce que la tradition dira ensuite.

Le Lunyu, écrit Ban Gu, contient les réponses de Confucius à ses disciples et à ses contemporains, et les propos que les disciples échangeaient entre eux d’après ce qu’ils avaient entendu du maître. À l’époque, chaque disciple avait ses propres notes. Le maître étant mort, les gens de son école les rassemblèrent et les mirent en ordre, ce pourquoi on appelle le livre Lunyu.

Ce dernier point est un argument étymologique, et il faut le prendre au sérieux. Lun 論 signifie discuter, trier, disposer selon un ordre. Yu 語, ce sont des propos tenus. Le titre lui-même dit que le livre est le résultat d’une opération de sélection, ce qui implique qu’il existait davantage de propos que ceux qui ont été retenus. Le Lunyu se présente comme un choix, et il ne dit pas qui a choisi.

Un fragment attribué à Liu Xiang, le bibliothécaire impérial chargé en 26 avant notre ère de cataloguer les collections du palais, conservé dans la préface au commentaire de He Yan au IIIᵉ siècle, va dans le même sens, puisqu’il donne les vingt sections du Lunyu de Lu pour de bonnes paroles consignées par les disciples de Confucius.

Cette version n’a rien de naïf, et il faut la donner dans son état le plus fort avant de la discuter. Elle décrit un mécanisme parfaitement plausible pour l’époque : une école, des élèves, des notes prises du vivant du maître, une mise en ordre après sa mort. C’est ainsi que se sont formés d’autres livres de la même période. Rien dans cette description ne relève du miracle ou de la légende pieuse.

Liu Zongyuan compte les années

Il a fallu attendre le IXᵉ siècle pour qu’un lettré chinois prenne le texte et fasse le calcul. Liu Zongyuan (773-819), qu’on connaît surtout comme prosateur, consacre au problème un opuscule intitulé Lunyu bian, Discussion sur le Lunyu, qui s’ouvre sur une question directe, celle de savoir s’il est exact, comme on le répète après Ban Gu, que le Lunyu ait été consigné par les disciples de Confucius.

Non, répond-il, et il aligne trois raisons dont aucune ne fait appel à une autorité extérieure au texte lui-même.

La première est arithmétique. Zeng Shen, celui qu’on appelle Zengzi, était le plus jeune des disciples, de quarante-six ans le cadet du maître. Il est mort vieux. Or le livre raconte sa mort, au chapitre VIII. Au moment où cette scène est mise par écrit, observe Liu Zongyuan, il ne restait pour ainsi dire plus aucun disciple de Confucius en vie, ce qui place la compilation à une distance considérable du maître et hors de portée de ceux qui l’avaient entendu.

La deuxième est onomastique, et c’est la plus fine. Le livre désigne toujours les disciples par leur nom social, jamais par un titre honorifique. Deux exceptions, Zengzi et Youzi, maître Zeng et maître You. Un tel écart ne s’explique que d’une façon. Ce sont leurs propres élèves qui ont tenu le pinceau, et ils ont donné à leur maître le titre qu’ils lui donnaient de leur vivant.

La troisième est une conséquence des deux premières. Liu Zongyuan attribue la compilation aux disciples de Zengzi, et nomme les milieux de Yuezheng Zichun et de Zisi, petit-fils de Confucius. Il concède ensuite, en rapportant l’avis d’un tiers, que les disciples de Confucius avaient bien pris des notes éparses, mais que ceux qui ont achevé le livre appartiennent à l’école de Zeng.

Le même type d’indice se trouve ailleurs dans le texte. Certains personnages y portent leur titre posthume, ce qui suppose qu’ils étaient morts au moment de la rédaction du passage. Le duc Ai de Lu meurt en 467, Ji Kangzi en 468, et tous deux apparaissent sous leur nom d’après-vie.

Fabriquer un livre en Chine ancienne

L’objection de Liu Zongyuan ne détruit pas la version de Ban Gu, elle la décale d’une ou deux générations. Pour comprendre ce que cela change, il faut se défaire d’une idée d’origine européenne, celle du livre comme œuvre d’un homme. En Chine ancienne, un livre est d’abord un objet matériel, un rouleau de lattes de bambou liées par des cordelettes, sur lesquelles un scribe copie ce qu’on lui donne à copier. Les unités qui circulent ne sont pas des livres mais des sections, parfois des sentences isolées, que l’on peut recopier, regrouper, redistribuer. Les catalogues impériaux décrivent d’ailleurs le travail des éditeurs des Han comme une opération de réduction, où l’on écarte les doublons et les versions fautives pour arrêter un état canonique, ce qui est l’inverse d’une composition. Un titre comme Lunyu ne désigne donc pas au départ un livre au sens où nous l’entendons, mais un ensemble sélectionné, dont les limites peuvent bouger d’une bibliothèque à l’autre et d’une génération à la suivante. Attribuer ce livre à Confucius est une erreur de catégorie avant d’être une erreur de fait, et c’est pourquoi la question « Confucius a-t-il écrit les Entretiens ? » appelle moins une réponse par oui ou par non qu’une description du processus qui a produit l’objet. Anne Cheng, dont la traduction intégrale parue au Seuil en 1981 reste la porte d’entrée française du texte, insiste dans son Histoire de la pensée chinoise sur ce point de méthode. La pensée chinoise ancienne se transmet par des recueils, et le nom propre placé en tête d’un recueil désigne une autorité, une lignée, un milieu, rarement une main.

Quatre points tiennent désormais. Le livre est une compilation ; sa formule d’ouverture suppose des rapporteurs ; la tradition attribue ces rapporteurs aux disciples immédiats ; l’examen interne du texte, dès le IXᵉ siècle, repousse l’opération d’au moins deux générations.

Il faut maintenant regarder ce que les documents disent, et ils disent autre chose. Aucun texte antérieur aux Han ne mentionne un livre appelé Lunyu. Les citations de Confucius que l’on trouve dans la littérature des Royaumes combattants recoupent si peu le texte reçu qu’on ne pourrait pas le reconstituer à partir d’elles. Les plus anciens manuscrits du Lunyu jamais retrouvés sortent de tombes fermées vers 50 avant notre ère, soit plus de quatre siècles après la mort du maître. Et depuis 2022, deux manuscrits copiés vers 300 avant notre ère, qui recueillent des paroles de Confucius sans porter aucun titre, ont rouvert un débat que l’on croyait stabilisé.

La suite de l’enquête
  1. Six cent vingt lattes brûlées, et un mot déplacé

  2. Personne n’a jamais vu un Lunyu de Qi

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