Qui a écrit la Bible ? Grandeur et crise de l’hypothèse documentaire
Les quatre colonnes du médecin de Louis XV
Cinq cent vingt-cinq pages, deux tableaux dépliants, aucun nom d’auteur, 1753. Cinquante chapitres, un dictionnaire de 1 447 lemmes, un taux d’accord de 84 %, 3 juin 2025. Entre ces deux objets, deux siècles et demi de discussion sur une seule question : qui a écrit les cinq premiers livres de la Bible ?
Le volume de 1753 s’intitule Conjectures sur les memoires originaux dont il paroit que Moyse s’est servi pour composer le Livre de la Genese. La page de titre indique Bruxelles et le libraire Fricx, mais l’impression est vraisemblablement parisienne, et l’auteur ne se nomme pas. C’est Jean Astruc, médecin de Louis XV, professeur au Collège royal, alors âgé de soixante-huit ans. Il a hésité longtemps avant de publier, par crainte, écrit-il, que « les prétendus esprits forts » ne se servent de son travail contre l’autorité du Pentateuque.
La structure du livre est celle d’un dossier. Vingt-quatre pages de réflexions préliminaires, puis, des pages 25 à 280, le texte de la Genèse et des deux premiers chapitres de l’Exode redistribués en colonnes parallèles selon les mémoires supposés. Suivent deux cent quinze pages de remarques justificatives, et une table des matières qui court jusqu’à la page 525.
Un nom de dieu qui change de place
L’observation d’Astruc porte sur un détail que tout lecteur attentif peut vérifier. Dans la Genèse, Dieu porte deux noms principaux, Élohim et celui qu’Astruc écrit Jéhovah. Leur distribution n’est pas aléatoire. Certains blocs de texte emploient l’un à l’exclusion de l’autre. Le premier récit de la création, en Genèse 1, dit Élohim ; le second, qui commence en Genèse 2, 4, accole les deux ; l’histoire de Caïn, aussitôt après, n’emploie plus que Jéhovah.
Astruc en tire un principe de découpage. Deux mémoires principaux, l’un élohiste, l’autre jéhoviste, plus une dizaine de morceaux détachés qui ne rentrent ni dans l’un ni dans l’autre. Il ne cherche pas à disqualifier Moïse. Au contraire : sa reconstruction sauve l’attribution mosaïque en réduisant Moïse au rôle de compilateur, qui aurait disposé ses sources en colonnes avant qu’une main postérieure ne les entrelace. L’intention est apologétique. L’outil, lui, ne l’est pas, et il servira à autre chose.
Le procédé se voit à l’œil nu quand on ouvre le livre. Le lecteur n’a pas devant lui une démonstration suivie de citations, mais la Genèse elle-même, découpée et recomposée, chaque colonne se lisant de haut en bas comme un texte séparé. Un tableau dépliant récapitule la distribution. C’est un dispositif de vérification autant qu’une thèse : Astruc met sa propre méthode à l’épreuve sous les yeux du public, et invite à recompter.
Les tensions du texte étaient connues bien avant lui. Moïse ne peut pas avoir écrit le récit de sa propre mort, en Deutéronome 34. Dans le récit du déluge, Noé embarque tantôt un couple de chaque espèce, tantôt sept couples des animaux purs. Dieu révèle son nom à Moïse comme une nouveauté en Exode 3 et de nouveau en Exode 6, alors que ce nom est déjà invoqué en Genèse 4. Abraham fait passer sa femme pour sa sœur deux fois, auprès du pharaon puis auprès d’Abimélek. Ces difficultés circulaient dans les commentaires depuis des siècles. Ce qu’Astruc apporte, c’est un critère explicite, applicable ligne à ligne, dont le résultat est vérifiable par le lecteur.
La conjecture de 1805, glissée dans une parenthèse
Le deuxième acte se joue à Iéna, cinquante-deux ans plus tard. Wilhelm Martin Leberecht de Wette soutient une dissertation dont le titre latin énonce déjà la thèse : le Deutéronome diffère des livres précédents du Pentateuque et provient d’un auteur plus récent. Le texte sera réimprimé en 1830 dans ses Opuscula theologica, aux pages 151 à 168.
L’idée que le rouleau trouvé dans le Temple sous le roi Josias, en 2 Rois 22, soit le Deutéronome n’a rien de neuf : on la rencontre de Jérôme à Lessing. De Wette lui-même la mentionne en passant, à l’intérieur d’une parenthèse, en la qualifiant de conjecture pas invraisemblable. L’apport décisif est ailleurs. Pour lui, le Deutéronome n’a pas seulement été retrouvé sous Josias : il a été écrit à ce moment-là, pour cette réforme, et il ne peut pas être plus ancien. Le Pentateuque reçoit ainsi son unique point d’ancrage chronologique ferme, autour de 622 avant notre ère, et tout le reste doit désormais se dater par rapport à lui.
Le fil se poursuit à Strasbourg, où Édouard Reuss isole une quatrième source, l’ensemble des textes de législation sacerdotale, sacrifices, pureté, circoncision, culte. Son argument est d’une simplicité redoutable : le Deutéronome ignore ces prescriptions. Donc elles lui sont postérieures. Un de ses élèves, Karl Heinrich Graf, en tire la conséquence et date la législation sacerdotale d’après l’exil de Babylone. Le renversement est complet. Ce que la tradition tenait pour le noyau le plus ancien de la Torah devient sa couche la plus tardive.
Wellhausen, ou la théorie devenue histoire
En 1878 paraît à Berlin, chez G. Reimer, le premier tome d’une Geschichte Israels signée Julius Wellhausen. La deuxième édition, en 1883, prend le titre sous lequel le livre est resté célèbre, Prolegomena zur Geschichte Israels : quatre cent vingt-quatre pages qui vont organiser la discipline pour un siècle.
Wellhausen n’invente pas le découpage en sources. Il hérite d’Astruc, de De Wette, de Reuss et de Graf. Ce qu’il ajoute, c’est la démonstration que les quatre documents ne sont pas quatre versions concurrentes du même monde religieux, mais quatre états successifs d’une même institution. Il le montre thème par thème, une dizaine de fois de suite. Les fêtes : rites agraires rythmant l’année du paysan dans les textes anciens, historicisées et rattachées à la sortie d’Égypte dans le Deutéronome, minutieusement codifiées dans les écrits sacerdotaux. Les lieux de culte : des sanctuaires partout, puis un seul lieu légitime, puis le Temple de Jérusalem avec son rituel détaillé. Le sacrifice : n’importe quel père de famille peut l’offrir comme Abraham, puis le clergé s’en saisit, puis lui seul y a droit. Le clergé enfin, dont les prérogatives et la généalogie se précisent à mesure qu’on avance.
L’ordre J, E, D, P cesse d’être une hypothèse littéraire pour devenir une histoire. Le Yahviste sous la monarchie, l’Élohiste au VIIIᵉ siècle dans le royaume du nord, le Deutéronome en 622, les écrits sacerdotaux après l’exil. Chaque source datée, chaque étape nommée, chaque texte assignable. On comprend l’effet produit : la comparaison avec Darwin, aujourd’hui usée, était alors dans toutes les recensions.
Le système se diffuse avec une rapidité qui tient à sa commodité pédagogique. Quatre lettres suffisent à annoter n’importe quel verset. Des éditions de la Genèse paraissent avec des typographies distinctes pour chaque source, et le professeur peut montrer, en une page ouverte, le point où une main s’arrête et où une autre reprend. Une querelle interne se règle dans la foulée : le récit qui commence à la création doit-il s’arrêter à la mort de Moïse ? Beaucoup répondent non. Les promesses faites aux patriarches ne s’accomplissent que dans le livre de Josué, avec la prise de possession du pays, et l’on prend l’habitude de parler d’Hexateuque, six livres au lieu de cinq. Le débat paraissait secondaire. Il ressurgira un siècle plus tard, et il n’est toujours pas clos.
Le prix personnel fut réel. Professeur de théologie à Greifswald depuis 1872, Wellhausen demande au ministère prussien des cultes d’être transféré en faculté de philosophie : il ne se sent plus en mesure de préparer des étudiants au service de l’Église protestante. La requête reste sans réponse deux années de suite. Il quitte sa chaire en 1882, passe à Halle comme spécialiste des langues sémitiques, puis à Marbourg en 1885, puis à Göttingen en 1892. Il consacrera l’essentiel de la suite de sa carrière à l’Arabie préislamique.
Il faut ajouter au dossier ce que la discipline a longtemps préféré taire. Les Prolegomena et l’Histoire d’Israël de Wellhausen construisent le judaïsme post-exilique comme une dégénérescence légaliste de la religion prophétique. En 1903, à New York, Solomon Schechter prononce devant un banquet une allocution restée sous le titre « Higher Criticism-Higher Anti-Semitism », publiée en 1915 dans ses Seminary Addresses. Il n’y rejette pas la critique des sources en bloc. Il y démonte l’usage antijudaïque qui en est fait, et rappelle que Wellhausen fut décoré par le gouvernement prussien. La remarque a compté : pendant des décennies, l’hypothèse documentaire est arrivée dans les institutions juives précédée de cette réputation.
Le système tenait. Il a tenu quatre-vingt-dix ans. Ce qui l’a fissuré n’est pas venu d’un adversaire confessionnel mais de l’intérieur de la recherche historico-critique, en l’espace de trois ans, par trois livres publiés séparément à New Haven, à Zurich et à Berlin. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : ce que ces trois livres ont exactement cassé, où s’arrête le document sacerdotal, ce que les rouleaux de Qumrân montrent d’un scribe au travail, et ce que valent deux plaquettes d’argent longues de neuf centimètres, déroulées dans un laboratoire de Jérusalem, dont la date sépare aujourd’hui encore deux archéologues israéliens.
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