Un évêque de Syrie dans une salle de Viterbe
Le Prêtre Jean n’a jamais eu d’imposteur. En cinq siècles de recherches, aucun homme ne s’est présenté sous ce nom, n’a signé de ce nom, ne s’est vu attribuer ce titre par ses propres sujets. Il n’a pas non plus de faussaire identifié : la lettre qui l’a rendu célèbre circule anonyme, et la discussion sur son origine n’est pas close. Il n’a même pas de royaume stable. Au XIIᵉ siècle on le place au-delà de la Perse, au XIIIᵉ chez les Mongols, au XIVᵉ en Nubie, au XVᵉ dans les hautes terres éthiopiennes, et chaque déplacement s’accompagne de preuves neuves.
Reste un dossier, et il est épais. Chroniques latines, lettres pontificales, rapports de missionnaires envoyés en Mongolie, portulans, relations d’ambassade portugaises : pendant près de cinq cents ans, des institutions sérieuses ont produit de la documentation administrative sur un homme qui n’a pas existé. C’est cette documentation qu’il faut instruire.
Elle commence par une conversation.
« Un certain Jean, roi et prêtre »
Le 24 décembre 1144, Édesse tombe. Zengi, atabeg de Mossoul, prend la première principauté franque installée en Orient, et la nouvelle traverse la Méditerranée avec la lenteur ordinaire. Raymond de Poitiers, prince d’Antioche, dépêche vers la curie Hugues, évêque de Djabala, port de la côte syrienne. À l’automne 1145, Hugues rejoint Eugène III à Viterbe. Sa démarche pèse dans la décision pontificale : la bulle appelant à la deuxième croisade est datée du 1ᵉʳ décembre de la même année.
Dans l’auditoire se trouve Otton, évêque de Freising, demi-frère du roi Conrad III et oncle du futur Frédéric Barberousse. Il rédige alors sa Chronica sive Historia de duabus civitatibus, et il consigne le propos de Hugues au livre VII, chapitre 33. Le texte est court. Il dit qu’il n’y a pas beaucoup d’années, un certain Jean, roi et prêtre, habitant à l’extrême Orient au-delà de la Perse et de l’Arménie, chrétien mais nestorien, a fait la guerre aux frères rois des Mèdes et des Perses appelés Samiardes et leur a pris leur capitale, Ecbatane. Vainqueur, il aurait poussé vers Jérusalem pour secourir l’Église, mais les eaux du Tigre l’auraient arrêté et contraint au retour. Otton ajoute deux détails de couleur : Jean descendrait des Rois mages et porterait un sceptre d’émeraude.
Voilà tout. Trois quarts de page dans une édition moderne.
Il faut mesurer ce que ce texte n’affirme pas. Il ne donne ni la date de la bataille, ni le nom du royaume, ni celui d’un seul lieutenant. Il ne prétend pas rapporter un document. Otton écrit qu’il a entendu Hugues le dire devant le pape, ce qui est une garantie sur la scène, aucune sur le fond. La chronique elle-même n’est pas un recueil de faits : Otton construit une histoire des deux cités, celle de Dieu et celle des hommes, et le roi-prêtre oriental y remplit une fonction morale évidente pour ses lecteurs, celle du chrétien lointain qui agit quand les chrétiens proches se déchirent. L’édition de référence reste celle d’Adolf Hofmeister dans les Monumenta Germaniae Historica, parue en 1912.
Un mot appelle un commentaire. Nestorien, sous la plume d’Otton, désigne l’Église d’Orient, celle qui a refusé les formules du concile d’Éphèse en 431 et qui, au XIIᵉ siècle, dispose d’évêchés jusqu’en Chine du Nord. Le mot est exact au sens où de vraies communautés chrétiennes vivent effectivement à l’est de la Perse. Il est trompeur au sens où il autorise le lecteur latin à imaginer un État chrétien là où existent surtout des populations chrétiennes dans des États qui ne le sont pas.
Une bataille réelle, à mille kilomètres du récit
Reste à savoir d’où venait l’information de Hugues.
Le 9 septembre 1141, sur la steppe de Qatwan au nord de Samarcande, une armée conduite par Yelü Dashi affronte celle du sultan seldjoukide Sanjar et de ses vassaux karakhanides. Yelü Dashi commande les Qara Khitai, aussi appelés Liao occidentaux, un groupe khitan venu de Chine du Nord après l’effondrement de la dynastie Liao en 1125. Les Seldjoukides sont écrasés. Sanjar s’échappe de justesse ; sa femme est capturée ; le centre de son dispositif est acculé dans un ravin, le Dargham, à une douzaine de kilomètres de Samarcande. Yelü Dashi reste ensuite quatre-vingt-dix jours à Samarcande et y installe un nouveau maître.
Les chiffres sont ceux des chroniqueurs, et ils divergent violemment. Les chroniqueurs arabes montent jusqu’à trois cent mille cavaliers pour les Qara Khitai contre cent mille pour Sanjar. Michal Biran, dont le livre de 2005 sur les Qara Khitai reste l’ouvrage de référence, ramène la force khitane à un ordre de grandeur bien plus modeste. Les pertes seldjoukides annoncées vont de onze mille à cent mille hommes. On tient une défaite majeure, on ne tient pas ses proportions.
Ce que l’on tient aussi, c’est un ébranlement. La plus grande puissance musulmane d’Orient vient d’être battue par un souverain venu de plus loin encore, et l’onde de la nouvelle atteint la Syrie franque. De là à faire du vainqueur un chrétien, il y avait le pas que le désir permet de franchir. Les élites des peuples soumis aux Qara Khitai comptaient effectivement des nestoriens. Yelü Dashi, lui, était bouddhiste.
Le rapprochement entre Qatwan et le récit de Hugues est ancien et largement admis. Il n’est pas démontré. Il repose sur une convergence de date, de géographie et d’effet, pas sur un texte qui ferait le lien. Charles Beckingham a proposé en outre une explication du nom : le titre de gür-khan porté par Yelü Dashi aurait pu être entendu, à travers le syriaque ou l’hébreu, comme Yuḥanan, donc Iohannes. L’hypothèse est séduisante et invérifiable. Les étymologies concurrentes sont nombreuses et aucune ne s’impose : le nom peut venir de l’apôtre Jean, du personnage néotestamentaire de Jean l’Ancien, ou de la tradition d’un patriarche des Indes venu à Rome sous Calixte II vers 1122.
La lettre qui a tout changé
Vers 1165 commence à circuler en Occident un texte latin d’un genre nouveau : une lettre où le Prêtre Jean s’adresse en personne à l’empereur byzantin Manuel Comnène. Elle est fausse. Personne, aujourd’hui, ne soutient le contraire.
Elle est aussi remarquablement construite. Le roi se présente comme seigneur des seigneurs, maître des Trois Indes, gardien du tombeau de l’apôtre Thomas. Soixante-douze rois lui paient tribut, chiffre qui correspond dans la tradition médiévale au nombre des peuples issus de Babel, autrement dit à l’humanité entière. Son territoire s’étend jusqu’aux confins de Babylone. Il y a chez lui des éléphants, des griffons, des pygmées, des cynocéphales, une mer de sable qui a de vraies vagues et où se jette un fleuve charriant des pierres, une fontaine dont l’eau rend la jeunesse. Son palais est d’ébène et de cristal ; un miroir lui permet de surveiller toutes ses provinces. Il annonce enfin son intention de marcher sur le Saint-Sépulcre à la tête d’une armée immense.
Deux traits comptent plus que ce catalogue de merveilles.
Le premier est le ton. Le Prêtre Jean traite l’empereur de Constantinople de haut, le rappelle à sa condition de mortel sujet à la corruption humaine, et lui explique qu’il choisit par humilité le titre de prêtre alors que des rois et des patriarches le servent. Adressée précisément à Manuel Comnène, cette morgue tombe au milieu du schisme qui oppose Frédéric Barberousse au pape Alexandre III, et dans lequel Byzance a sa carte à jouer. Bettina Wagner, dans son édition de 2000, et Bernard Hamilton avant elle ont soutenu que le texte a pu naître dans l’entourage impérial allemand. L’hypothèse est discutée et n’a jamais été démontrée.
Le second est la généalogie. Le Prêtre Jean se dit descendant des Rois mages, comme dans le récit d’Otton. Or le 23 juillet 1164, Cologne accueille en triomphe les reliques des Rois mages, saisies à Milan après la prise de la ville par Barberousse en 1162 et rapportées par Rainald de Dassel, archevêque de Cologne et archichancelier de l’empereur. Hamilton a fait de cette coïncidence de calendrier un argument de datation. Elle ne prouve rien à elle seule. Elle indique où regarder.
Le pape écrit à quelqu’un qui n’est pas là
La suite est administrative, et c’est ce qui la rend intéressante.
Le 27 septembre 1177, depuis le Rialto à Venise, Alexandre III fait rédiger une lettre adressée « à Jean, illustre et magnifique roi des Indes ». Elle invite le destinataire à entrer dans l’obéissance romaine, le met en garde contre l’orgueil que lui inspirent sa puissance et ses richesses, et se dit prête à accorder deux demandes qu’il aurait formulées, dont une église à Rome. Le porteur est nommé : magister Philippus, médecin du pape, qui aurait rapporté d’Orient les informations à l’origine de la démarche. Il part. On ignore ce qu’il est devenu.
Ce document a été édité par Friedrich Zarncke en 1879 en même temps que la lettre apocryphe, et les deux textes sont depuis lus ensemble. À tort peut-être : rien dans l’adresse ne dit « presbyter », et une partie de l’érudition doute que la lettre pontificale concerne le personnage de la légende plutôt qu’un prélat oriental réel mal identifié. La chancellerie pontificale, en tout cas, a produit un acte, engagé un homme et ouvert un dossier au nom d’un correspondant dont elle n’avait ni l’adresse ni la preuve de l’existence.
À partir de là, tout se rejoue à chaque génération, avec des pièces nouvelles. Il faut les prendre une à une : les manuscrits de la lettre et ce que leur nombre révèle, le livre arabe reçu par les croisés devant Damiette en 1219 et l’armée qu’ils ont attendue, les rapports que deux franciscains envoyés en Mongolie ont rédigés pour un pape et pour un roi de France, et la manière dont un chroniqueur de Bergame, en 1483, a fabriqué de toutes pièces une ambassade que l’historiographie a mis cinq siècles à écarter.
Deux cents copies d’une lettre que personne n’a envoyée
Ce qu’un moine de Bergame a recopié, et l’ambassade de 1306 qui n’a pas eu lieu



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