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Enquête
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Pourquoi Néandertal a-t-il disparu ? Une extinction sans arme du crime

AntiquitéAvant la sédentarisation29 septembre 202619 min de lecture
Thilo Parg / Wikimedia Commons
19 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Une dent de lait sous l’abri Mandrin

Entre un et trois pour cent. Telle est la part d’ADN néandertalien que portent aujourd’hui les personnes dont les ancêtres ont vécu hors d’Afrique, selon les estimations successives de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig. En face, un chiffre publié dans Nature le 24 juin 2026, au terme de l’analyse génétique de vingt-sept Néandertaliens tardifs exhumés en Belgique et en France. Il vaut zéro. Aucun de ces individus, qui vivaient pourtant à une époque où des Homo sapiens parcouraient déjà plusieurs régions d’Europe, ne porte la trace d’un ancêtre sapiens récent, alors que les premiers sapiens européens dont on a lu l’ADN comptent régulièrement un Néandertalien parmi leurs aïeux proches.

Les gènes ont circulé dans un sens, ou presque.

Le premier Néandertalien reconnu comme tel sort d’une carrière de calcaire en août 1856, dans la Kleine Feldhofer Grotte, une petite cavité de la vallée de la Düssel, à l’est de Düsseldorf. Dans la grotte, les carriers qui la vident de son argile ramassent seize os qu’ils attribuent d’abord à un ours des cavernes, dont une calotte crânienne, les deux fémurs, les deux humérus, cinq côtes et une moitié gauche de bassin. Le fossile donne son nom à l’espèce en 1864. Depuis 1877, il est conservé au musée régional de Bonn, aujourd’hui LVR-LandesMuseum, qui l’expose dans ses salles permanentes. Une datation radiocarbone directe des os donne 39 900 ans, à 620 ans près ; les présentations du musée parlent de 42 000 ans, écart qui tient probablement à la différence entre un âge radiocarbone brut et un âge calibré sur le calendrier solaire.

La découverte tombe au moment où la théorie de l’évolution commence à s’imposer, et le squelette devient aussitôt un objet de dispute. Parmi les lectures proposées alors figurent celle d’un homme mentalement diminué, celle d’un Celte et même celle d’un cosaque réfugié dans la grotte pendant les guerres napoléoniennes, tandis qu’un médecin berlinois de premier plan attribue les particularités des os à une maladie. La question de la disparition ne pouvait pas se poser tant qu’on doutait de l’existence même d’une autre humanité. Quant au site, il a été détruit par l’avancée des carrières, au point que son emplacement était oublié vers 1900. Des archéologues du service rhénan des monuments ont retrouvé en 1997 les déblais de 1856, avant une nouvelle campagne de fouille en 2000, et le squelette fait depuis 1991 l’objet d’un programme de réexamen mené avec le musée de Bonn.

Ce squelette rhénan appartient à une humanité qui occupait l’Eurasie depuis quelque 300 000 ans, de la péninsule Ibérique jusqu’à l’Altaï, et qui avait traversé plusieurs périodes glaciaires. Sa culture technique la plus répandue porte le nom de Moustérien, d’après le site du Moustier en Dordogne, et se reconnaît à des éclats de silex obtenus par une préparation soignée du bloc. La date de sa disparition a longtemps flotté, pour une raison technique. Le radiocarbone, principale méthode de datation pour cette période, atteint sa limite vers 50 000 ans, parce qu’il ne reste presque plus de carbone 14 dans un échantillon aussi ancien, et la moindre contamination par du carbone récent rajeunit alors la mesure de plusieurs millénaires. En 2014, une équipe conduite par Tom Higham publie dans Nature le réexamen de quarante sites clés, de la Russie à l’Espagne, datés avec des protocoles de nettoyage des échantillons plus sévères et traités par modélisation bayésienne, une méthode statistique qui combine les mesures avec l’ordre des couches. Le résultat fixe la fin du Moustérien, à l’échelle de l’Europe, entre 41 030 et 39 260 années calibrées avant le présent (c’est-à-dire avant 1950), avec une probabilité de 95,4 %. À peu près au même moment s’achèvent les industries dites de transition, dont le Châtelperronien associé à Néandertal. L’étude montre aussi que la disparition n’a pas été simultanée d’une région à l’autre, et elle chiffre à une durée comprise entre 2 600 et 5 400 ans le chevauchement avec l’occupation des premiers sapiens d’Europe, ceux de l’Uluzzien, une industrie connue surtout en Italie.

Certains chercheurs ont défendu une survie bien plus tardive. En 2006, Clive Finlayson et ses collègues annoncent dans Nature que des Néandertaliens fréquentaient encore Gorham’s Cave, une grotte ouverte sur la mer à Gibraltar, il y a 28 000 ans, sur la foi de charbons de bois datés dans un niveau moustérien qui a livré 103 outils de pierre. Les objections arrivent la même année et portent sur la taille microscopique des échantillons, la dispersion des résultats et l’absence de lien entre l’âge obtenu et la profondeur. En 2013, Rachel Wood et ses collègues reprennent la datation d’une série de sites du sud de l’Espagne avec un prétraitement plus rigoureux et concluent dans les PNAS que, pour cette région, toute date radiocarbone doit être tenue pour inexacte tant que le contraire n’a pas été démontré ; seul Cueva Antón, en Murcie, conserve à leurs yeux une chance de signaler une survie tardive. João Zilhão, qui défend depuis le début des années 1990 l’idée d’une « frontière de l’Èbre » derrière laquelle les derniers Néandertaliens ibériques se seraient maintenus, a répondu en 2021 dans Quaternary Science Reviews par une revue complète des arguments, et maintient une persistance de quelques millénaires au sud du fleuve. Le désaccord, qui portait naguère sur une douzaine de millénaires, s’est réduit à trois ou quatre.

Le calendrier des arrivées a bougé davantage encore. Dans la moyenne vallée du Rhône, l’abri de la Grotte Mandrin surplombe le fleuve et conserve douze couches principales qui couvrent plusieurs dizaines de millénaires. Ludovic Slimak, chercheur du CNRS à Toulouse, y fouille depuis le début des années 2000. La couche E a livré des pointes de silex minuscules et standardisées, certaines longues de moins d’un centimètre, une tradition qu’il a baptisée Néronien en 2004 d’après un site voisin. Neuf dents humaines sont sorties des différents niveaux. En 2018, l’analyse par micro-tomographie de celle de la couche E, une molaire de lait d’un enfant de deux à six ans, a conclu à un Homo sapiens. Publiée en février 2022 dans Science Advances, la datation de la couche place cette occupation entre 56 800 et 51 700 ans, et les niveaux qui l’encadrent, au-dessous comme au-dessus, contiennent des restes néandertaliens et des outils moustériens. Sapiens serait donc venu, reparti puis revenu, une dizaine de millénaires avant la chronologie admise jusque-là. L’article présente Mandrin comme la plus ancienne présence connue de sapiens en Europe, tout en signalant lui-même un possible passage isolé, bien plus ancien, en Grèce. L’attribution repose sur cette seule dent, ce qui suffit à la rendre fragile tant qu’aucun autre reste humain de la couche E ne vient la confirmer.

À Ranis, en Thuringe, la grotte d’Ilsenhöhle a livré des restes humains associés à une industrie dite LRJ (pour Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien), dont les pointes de pierre taillées sur les deux faces se retrouvent de la Moravie à l’est de la Pologne et jusqu’aux îles Britanniques, et dont on ignorait les auteurs. En janvier 2024, l’équipe de Dorothea Mylopotamitaki a montré dans Nature, par l’anatomie, les protéines et l’ADN mitochondrial, qu’il s’agissait de sapiens, datés directement d’environ 45 000 ans. Ces gens vivaient au nord, dans le froid, plusieurs millénaires avant la disparition des derniers Néandertaliens du sud-ouest européen. Plus à l’est, dans la grotte roumaine de Peştera cu Oase, une mandibule humaine vieille d’entre 37 000 et 42 000 ans, dite Oase 1, a fourni en 2015 un génome étudié par Qiaomei Fu et ses collègues. Entre 6 et 9 % de son ADN vient de Néandertal, et trois segments dépassent chacun 50 centimorgans, une unité de longueur génétique, signe d’un ancêtre néandertalien remontant à quatre à six générations seulement. L’union a donc eu lieu en Europe, moins de deux siècles avant l’époque où cet homme a vécu.

Deux humanités ont donc partagé le continent pendant des millénaires, se sont croisées et ont eu des enfants ensemble. Pourquoi l’une s’efface-t-elle quand l’autre se maintient ? Chaque discipline a proposé son suspect, et chacune dispose de ses instruments. Dans les stalagmites et les glaces du Groenland, les climatologues lisent les froids brutaux du dernier glaciaire. Les volcanologues pointent une éruption géante près de Naples. Les archéologues comptent les sites et les outils pour estimer les effectifs, les modélisateurs simulent la concurrence sur ordinateur, et les généticiens cherchent dans les génomes les signes d’une population trop petite pour durer. Pour la génétique, deux publications se contredisent déjà. En septembre 2024, Ludovic Slimak et une équipe de généticiens décrivent dans Cell Genomics un Néandertalien de Mandrin surnommé Thorin, issu d’une lignée restée isolée pendant quelque 50 000 ans. En juin 2026, l’équipe de Leipzig présente au contraire les Néandertaliens tardifs du bassin de la Meuse comme une population régionale bien reliée, sans signe de dégradation génétique progressive.

Chaque suspect a laissé des traces matérielles qu’on peut examiner une à une, les stalagmites des Carpates qui enregistrent les froids, la cendre volcanique retombée jusqu’en Europe orientale, les génomes des premiers sapiens européens et ceux des derniers Néandertaliens, puis les parures d’une grotte de l’Yonne dont l’attribution a divisé les préhistoriens pendant des décennies.

La suite de l’enquête
  1. Les stalagmites des Carpates ne désignent aucun coupable

  2. Et si Néandertal n’avait perdu contre personne ?

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