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Enquête
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Platon a-t-il écrit ce que pensait Socrate ? la question socratique

PhilosophieLe platonisme30 août 202615 min de lecture
Maksim Sokolov (maxergon.com) / Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Deux passages de Platon, un seul Socrate

Le procès a lieu au printemps de 399. Devant les juges, Socrate se défend d’avoir corrompu la jeunesse, et sa défense repose sur un point de fait : il n’a jamais été le maître de personne, il n’a jamais promis d’enseignement, il n’a rien à transmettre parce qu’il ne sait rien qui vaille (Apologie, 33a-b). Le texte insiste. Personne n’a jamais rien appris de lui en particulier, et si quelqu’un a mal tourné après l’avoir écouté, la faute ne lui revient pas.

Un mois plus tard, dans la prison, le même homme passe sa dernière journée à démontrer que l’âme est immortelle. Pour y parvenir, il pose une hypothèse : il existe un beau en soi, un bon en soi, un grand en soi, et c’est par participation à ces réalités que les choses sensibles sont belles, bonnes ou grandes (Phédon, 100b). Il ne pose pas cette hypothèse comme une opinion à examiner. Il la pose comme fondement, et il en tire des conséquences pendant des pages.

Les deux textes sortent de la même main. Platon les a écrits, sans doute à quelques années d’intervalle, et il s’est donné la peine de préciser dans les deux cas où il se trouvait lui-même : présent au tribunal (Apologie, 34a et 38b), absent le jour de la mort, « Platon, je crois, était malade » (Phédon, 59b). Ce sont les deux seuls endroits du corpus où il se nomme. Dans un cas il atteste, dans l’autre il s’excuse.

Un lecteur qui prend les deux passages au sérieux se retrouve avec un problème simple à formuler et difficile à résoudre. Ou bien Socrate n’avait pas de doctrine, et le Phédon lui en prête une. Ou bien il en avait une, et l’Apologie ment sur un point qui a décidé de sa condamnation. Il n’y a pas de troisième terme évident.

Un genre littéraire, pas un procès-verbal

Le plus ancien témoignage sur ce que sont ces textes vient d’Aristote, et il refroidit. Au premier chapitre de la Poétique, en 1447b9-11, il cherche un nom pour l’art qui imite au moyen du seul langage, sans mètre, et constate qu’il n’en existe pas : on ne dispose d’aucun terme commun pour désigner à la fois les mimes de Sophron et de Xénarque et les discours socratiques. Sophron écrivait à Syracuse des saynètes en prose sur la vie quotidienne des Grecs de Sicile. Aristote range les dialogues sur Socrate dans la même case, celle de la mimēsis, l’imitation.

Le genre n’était pas l’affaire de deux hommes. Selon Diogène Laërce, Antisthène, Eschine, Phédon d’Élis et Euclide de Mégare ont tous écrit des dialogues socratiques, et le catalogue s’allonge encore. Aristote lui-même, dans un traité perdu Sur les poètes cité par Athénée, attribue l’invention du procédé à un obscur Alexamenos de Téos, antérieur aux autres. De cette production, il ne nous reste intégralement que Platon et Xénophon. Eschine de Sphettos, présent à l’exécution selon le Phédon, avait composé sept dialogues : tous sont perdus, et l’on ne reconstitue l’intrigue que de deux d’entre eux à partir de citations et de fragments.

La proportion mérite qu’on s’y arrête. Nous jugeons de la fidélité de Platon en le comparant à un seul concurrent survivant, sur une quinzaine d’auteurs attestés. C’est comme si l’on établissait ce qu’était réellement un homme politique du siècle dernier en confrontant deux biographies choisies au hasard parmi quinze, les treize autres ayant brûlé.

Le critère d’Aristote, en deux endroits de la Métaphysique

Reste un témoin qui n’appartient pas au genre. Aristote parle de Socrate en historien de la philosophie, dans des exposés doctrinaux, et il en parle deux fois de la même façon.

Au livre I de la Métaphysique, en 987b1-6, il raconte la formation de la pensée de Platon. Socrate, écrit-il, s’occupait des questions morales et pas du tout de la nature dans son ensemble ; c’est là qu’il cherchait l’universel et qu’il porta le premier son attention sur les définitions ; Platon reprit cette démarche mais jugea que la définition ne pouvait porter sur les choses sensibles, puisqu’elles changent sans cesse, et il appela Idées ces autres réalités.

Au livre XIII, en 1078b17-32, la formule est plus tranchante. Deux innovations, dit Aristote, peuvent être équitablement attribuées à Socrate : les raisonnements inductifs, epaktikoi logoi, et la définition universelle. Puis la phrase décisive, dans la traduction anglaise de Hugh Tredennick : Socrate ne considérait comme existant séparément ni les universaux ni les définitions, tandis que les partisans des Idées leur ont donné une existence à part.

Voilà un critère de tri. Tout ce qui, dans les dialogues, suppose des Formes séparées appartient à Platon. Tout ce qui s’arrête à la recherche d’une définition peut, sous réserve, revenir à Socrate. Appliqué au Phédon, il donne un résultat immédiat : l’hypothèse de 100b est platonicienne, et le personnage qui la formule ne parle pas au nom du mort.

Le critère a un défaut, et il vaut la peine de le dire tout de suite plutôt que de le garder pour la fin. Aristote est né en 384, quinze ans après le procès. Il est entré à l’Académie à dix-huit ans et y est resté vingt ans. Sa source la plus probable sur Socrate est Platon lui-même, et l’entourage de Platon. L’arbitre a été formé par l’une des parties.

L’esclave de Ménon, ou l’endroit où la couture se voit

Le Ménon met la difficulté sous les yeux du lecteur, dans une scène qu’on peut se représenter sans effort.

Ménon vient de poser une objection redoutable : on ne peut pas chercher ce qu’on ne connaît pas, puisqu’on ne saurait pas le reconnaître en le trouvant. Socrate répond par une thèse sur l’âme, en 81d : l’âme a tout appris avant cette vie, tout se tient dans la nature, et par conséquent chercher et apprendre sont en totalité une réminiscence. Puis il propose une démonstration. Il appelle un esclave de la maison, un garçon né chez Ménon, qui parle grec et n’a jamais étudié la géométrie. Il trace un carré dans la poussière et lui demande comment doubler sa surface.

Le garçon répond d’abord avec assurance : il faut doubler le côté. C’est faux, et Socrate le lui fait voir. Le garçon propose une autre valeur, se trompe encore, et finit par déclarer qu’il ne sait plus. Alors seulement, guidé par des questions, il trouve la solution correcte, la diagonale du carré initial. Socrate n’a rien affirmé. Il a seulement demandé, et le résultat est sorti de l’interlocuteur.

Comme le note Dominic Scott dans son commentaire du dialogue paru en 2006, la séquence que traverse l’esclave, assurance, erreur, aveu d’ignorance, reprise, reproduit exactement celle que Ménon a traversée dans les premières pages. La scène est construite. Elle est aussi le lieu où deux choses distinctes sont cousues ensemble sous nos yeux : d’un côté un procédé de questionnement qu’Aristote attribue à Socrate et que Xénophon confirme ; de l’autre une doctrine de l’âme préexistante qu’aucun témoin extérieur n’attribue jamais à Socrate. Platon montre le procédé et en déduit la doctrine. Le lecteur voit le premier, il croit voir la seconde.

Le mot qui fait tout basculer dans l’Euthyphron

Si le critère d’Aristote fonctionnait, l’Euthyphron devrait en être l’illustration la plus pure. Le dialogue est court, il ne conclut sur rien, Socrate y demande à un devin ce qu’est la piété et démonte cinq réponses successives sans en proposer aucune. Aucune Idée séparée, aucune immortalité, aucune république idéale. C’est le spécimen d’école du Socrate qui cherche.

Le passage crucial vient tôt. Euthyphron a d’abord répondu que la piété consiste à faire ce qu’il est lui-même en train de faire, poursuivre un criminel en justice (5d). Socrate refuse la réponse et reformule sa demande en 6d-e. Il ne veut pas un ou deux exemples de choses pieuses. Il veut ce par quoi toutes les choses pieuses sont pieuses, et il emploie pour le dire deux mots, eidos et idea, puis un troisième, paradeigma, modèle : donne-moi cela, dit-il, afin qu’en le regardant et en m’en servant comme d’un modèle je puisse déclarer pieux ce qui lui ressemble.

Tout se joue sur la traduction de ces trois mots. Harold North Fowler, dans la Loeb Classical Library, rend idea par « essential aspect », l’aspect essentiel : le texte reste alors une simple exigence logique de définition, compatible avec l’Aristote de 1078b. Traduisez au contraire par « forme » ou par « idée », et le lecteur français a sous les yeux, dans le dialogue le plus socratique du corpus, le vocabulaire même de la théorie des Formes. Le mot grec, lui, n’a pas changé. Il vient de la même racine que le verbe voir, et signifie d’abord l’aspect sous lequel une chose se présente.

La conséquence est connue depuis les années 1970 et la Stanford Encyclopedia of Philosophy la classe parmi les difficultés jamais levées : si les Formes sont déjà implicites dans l’Euthyphron, le critère qui devait séparer Socrate de Platon ne sépare plus rien, puisqu’il coupe à l’intérieur même des dialogues qu’il devait sauver.

Il faut donc instruire les pièces une à une. Ce que la comédie de 423 montre et dans quel état le texte nous est parvenu ; ce que Xénophon rapporte de son côté, pourquoi Schleiermacher l’a disqualifié en 1818 et pourquoi l’édition de Louis-André Dorion parue aux Belles Lettres entre 2000 et 2011 a rouvert le dossier ; ce que les philologues ont obtenu en comptant les mots de Platon depuis 1867, et sur quel point précis leurs résultats s’arrêtent.

La suite de l’enquête
  1. Compter les mots pour dater les dialogues

  2. Deux Socrate dans le même corpus, et ceux qui n’en veulent aucun

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