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Enquête
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La papesse Jeanne : anatomie d’une femme qui n’a jamais régné

Moyen ÂgeMythes & légendes médiévales30 août 202620 min de lecture
Wilfredor / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

« À vérifier » : la note d’un dominicain de Metz

Require. Le mot ouvre la notice. C’est un impératif latin, une abréviation de scribe, l’équivalent médiéval d’un post-it collé dans la marge : cherche, contrôle, ne prends pas cela pour acquis. On le rencontre couramment dans les manuscrits du haut Moyen Âge et jusque dans les chroniques du XIIIᵉ siècle. Ici, il est placé en tête du plus ancien texte connu sur la papesse.

Ce qui suit tient en sept lignes. Il s’agirait d’un certain pape, ou plutôt d’une papesse, car c’était une femme. Déguisée en homme, elle devient par la vivacité de son esprit notaire de la Curie, puis cardinal, puis pape. Un jour, alors qu’elle monte à cheval, elle met un enfant au monde. La justice romaine lui attache les pieds à la queue du cheval, elle est traînée et lapidée sur une demi-lieue, et enterrée là où elle est morte. À cet endroit, une inscription. Et sous son règne aurait été institué le jeûne des Quatre-Temps, qu’on appelle pour cette raison le jeûne de la papesse.

Voilà tout. Pas de nom. Pas de patrie. Pas d’amant. Pas de procession. Pas de siège percé.

L’inscription mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est le seul élément matériel du récit primitif. Jean de Mailly la transcrit comme une suite de six mots commençant tous par la même lettre : Petre Pater Patrum Papisse Prodito Partum, Pierre, père des pères, dénonce l’enfantement de la papesse. C’est un jeu graphique, du genre de ceux qu’on fabrique à partir d’abréviations lapidaires mal comprises. Rome en est pleine. Un chroniqueur lorrain qui n’a probablement jamais vu la pierre en rapporte l’intitulé et le donne pour la preuve de l’affaire, sans la localiser autrement que par « là où elle mourut ». Personne ne l’a relevée depuis.

L’auteur s’appelle Jean de Mailly, il est frère prêcheur au couvent dominicain de Metz, et il compose entre 1250 et 1254 une Chronica universalis Mettensis, chronique en tableaux synoptiques dont Georg Waitz a donné l’édition dans le vingt-quatrième volume des Monumenta Germaniae Historica, en 1879. Le même Jean de Mailly avait déjà compilé un légendier qui servira de source à la Légende dorée. C’est un professionnel de la petite histoire édifiante. Il sait ce qu’est une source, et il vient d’écrire qu’il n’en a pas.

Un détail décide de tout le dossier : la chronique de Jean de Mailly ne place pas l’épisode au IXᵉ siècle. Elle le situe peu avant 1100.

Ce qu’un dossier serait, et ce qu’il n’est pas

Pour mesurer le vide, il faut se représenter ce que produit un pontificat romain du IXᵉ siècle. Une notice biographique dans le Liber pontificalis, rédigée au Latran de son vivant ou juste après. Des lettres, conservées en registre ou en copies. Des privilèges accordés à des abbayes, avec date et lieu. Des monnaies frappées à Rome, associant le nom du pape et celui de l’empereur. Des chroniques franques, transalpines, qui datent leurs événements par le pontife régnant.

Rien de tout cela n’existe pour la papesse, à aucune des dates qu’on lui a successivement assignées. Aucun contemporain, aucun document d’archives, aucune pièce de monnaie. Et surtout, personne n’en parle pendant les trois siècles et demi qui séparent la date que lui donnera Martin le Polonais de la première notice conservée. Ce silence n’a rien de scandaleux en soi : le Moyen Âge central a perdu énormément. Il devient parlant quand on constate que la période 850-860 est, elle, correctement documentée à Rome, et qu’elle l’est justement par les types de sources qui manquent ici.

Il faut le dire proprement, parce que c’est l’argument qui a fini par emporter la décision : le problème n’est pas qu’on manque de preuves de la papesse. C’est qu’on possède les preuves de ce qui occupait la place.

Une précision s’impose ici, car elle a nourri deux siècles de malentendu. Le Liber pontificalis, ce recueil de vies de papes tenu au Latran depuis l’Antiquité tardive, s’interrompt précisément dans ces décennies : sa rédaction ancienne s’arrête avec Adrien II ou Étienne V, entre 872 et 891, et ne reprend, dans un tout autre style, qu’aux alentours de 1100. On a donc affaire, pour la fin du IXᵉ siècle, à une source qui se tarit, ce qui a permis à quantité d’auteurs de soutenir qu’un pontificat avait pu s’y perdre. L’argument tient mal : les vies de Léon IV et de Benoît III sont conservées, et elles sont détaillées.

Deux témoins de plus, et trois récits qui divergent

Jean de Mailly n’est pas seul. Deux autres notices apparaissent dans les mêmes années, indépendamment de lui.

La première vient d’Erfurt, en Thuringe. Un franciscain anonyme y rédige une chronique universelle que les catalogues désignent sous le titre de Chronica minor auctore Minorita Erphordensi, compilée à partir d’autres chroniques et connue par dix-sept manuscrits répartis en quatre rédactions. Oswald Holder-Egger l’a éditée deux fois, partiellement dans le tome 24 des Monumenta en 1879, intégralement en 1899 dans les Monumenta Erphesfurtensia. Sa version de l’histoire ne donne toujours pas de nom à la papesse. Mais elle change le mécanisme de la révélation : ce n’est plus l’accouchement qui trahit le secret, c’est un démon qui le crie sur une place publique.

La seconde vient de Lyon. Étienne de Bourbon, dominicain lui aussi, mort en 1261, reprend le récit dans son grand recueil d’exemples pour prédicateurs. Il travaille dans la même province de l’ordre que Jean de Mailly, et il a manifestement lu la chronique messine.

Trois textes, trois divergences. Chez l’un la papesse est lapidée, chez l’autre elle est dénoncée par un démon. Aucun ne la nomme. Aucun ne la met en 855. C’est le point qu’il faut retenir avant d’aborder la version qui a tout écrasé.

La version qui gagne

En 1277, un dominicain morave passé au service de la Curie achève la troisième rédaction de sa chronique. Il s’appelle Martin, on l’appelle Martin le Polonais ou Martin de Troppau, il a été pénitencier et chapelain de plusieurs papes, il sera nommé archevêque de Gniezno en 1278 et mourra la même année à Bologne, où on l’enterre à San Domenico, près du tombeau du fondateur de son ordre.

Son Chronicon pontificum et imperatorum est un instrument de travail d’une efficacité redoutable. Chaque double page couvre cinquante ans, cinquante lignes par page, les papes à gauche, les empereurs à droite, une ligne par an, strictement parallèles. Un étudiant, un prédicateur, un notaire de chancellerie peut y retrouver une date en dix secondes. Plus de quatre cents manuscrits en sont conservés. Ludwig Weiland en a donné le texte dans le tome 22 des Monumenta Germaniae Historica, en 1872 ; les Monumenta travaillent depuis à une nouvelle édition, dont une version en ligne établie par Anna-Dorothee von den Brincken restitue la disposition en frise chronologique voulue par l’auteur.

À la page 428 de l’édition Weiland, la notice commence ainsi : après Léon, Jean l’Anglais, de la nation de Mayence, siégea deux ans, sept mois et quatre jours, mourut à Rome, et la papauté vaqua un mois. Suit la biographie complète, absente partout ailleurs. Adolescente, elle suit un amant à Athènes en habit d’homme. Elle y devient une enseignante réputée du trivium. Revenue à Rome, elle est élue à l’unanimité pour son savoir. Enceinte d’un familier, ignorant son terme, elle accouche en chemin entre Saint-Pierre et le Latran, précisément entre le Colisée et Saint-Clément. Elle meurt en couches et on l’enterre sur place. C’est pourquoi les papes évitent cette rue. Et c’est pourquoi son nom ne figure pas dans les listes officielles.

Tout y est. Le nom, la ville natale, l’université, l’adresse, la durée au jour près, et surtout l’explication des anomalies : si vous ne la trouvez pas dans les registres, c’est qu’on l’en a retirée. La légende s’est dotée d’une réponse à l’objection qu’on lui opposera.

Martin la place après Léon IV. C’est-à-dire en 855.

855, ou l’année la mieux tenue du siècle

Léon IV meurt le 17 juillet 855. Son successeur Benoît III est consacré le 29 septembre de la même année. Entre les deux, une élection contestée : les légats impériaux tentent d’imposer le cardinal Anastase, excommunié puis anathématisé par deux synodes romains, avant que le clergé et le peuple ne l’emportent. Deux mois et demi de désordre, documentés comme tels.

Ce court intervalle a été bouché par des pièces indépendantes les unes des autres. Hincmar, archevêque de Reims, écrit plus tard à Nicolas Iᵉʳ qu’un messager envoyé par lui à Léon IV a appris en route la mort du pape et remis sa requête à Benoît III, qui a tranché : le relais est direct, sans intermédiaire. Le 7 octobre 855, Benoît III délivre un privilège à l’abbaye de Corvey. Et la numismatique livre des deniers d’argent associant le nom du pape à celui de l’empereur, dans une série continue de Léon IV à Nicolas Iᵉʳ. L’argument a été formulé dès 1749 par Giuseppe Garampi, dans un mémoire consacré à une pièce d’argent de Benoît III.

Il n’y a pas de trou. Pour être exact, il n’y a pas de trou de deux ans et sept mois, ce qui est la seule chose qui compte, puisque c’est la durée que réclame Martin le Polonais.

Le dossier semble clos. Il l’est, pour la question de l’existence. Mais on vient de voir que Jean de Mailly plaçait l’affaire autour de 1100, et le franciscain d’Erfurt nulle part en particulier. La démonstration chronologique la plus solide de l’érudition moderne répond donc à une date que les premiers témoins ne donnaient pas. Elle réfute Martin le Polonais. Elle n’explique pas Jean de Mailly.

Restent les pièces, une à une : les cent neuf textes que l’on peut aujourd’hui aligner et dater, les prétendues attestations antérieures à 1250 et la manière dont on prouve qu’elles ont été insérées après coup, la seconde légende née à la fin du XIIIᵉ siècle autour de deux chaises percées conservées au Louvre et au Vatican, et la topographie d’une ruelle romaine que les cortèges pontificaux ont réellement contournée.

La suite de l’enquête
  1. Cent neuf textes, deux chaises percées et une rue qu’on évite

  2. Ce que les monnaies règlent, et la question qu’elles ne touchent pas

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