Un corps sur le trône, un diacre pour répondre
L’annaliste bavarois qui poursuit la chronique du royaume d’Arnulf, celle que l’on appelle les Annales de Fulda, n’use pas de beaucoup de mots. Sous l’année 896, il enregistre la mort du pape Formose le jour même de Pâques, l’élection d’un Boniface que la goutte emporte au bout de deux semaines à peine, puis l’avènement d’un Étienne, « homme de réputation infâme ». Ce pape, ajoute-t-il, a tiré son prédécesseur du tombeau « d’une manière inouïe », l’a fait déposer par l’intermédiaire d’un avocat chargé de répondre à sa place, et l’a fait ensevelir hors du lieu où l’on enterre les papes. Rien de plus. Ni trône, ni diacre nommé, ni doigts coupés, ni Tibre.
Cette sobriété a son prix. L’annaliste écrit au nord des Alpes, à chaud, dans l’entourage d’un roi que Formose avait couronné empereur quelques semaines avant de mourir, et il ne cherche ni le pittoresque ni le prodige. Tout le reste provient de textes plus tardifs et plus engagés. Les plus solides sont les actes des synodes que Jean IX réunit en 898 à Rome puis à Ravenne pour casser la sentence, et les traités d’Auxilius, prêtre étranger établi à Naples, qui écrit entre 908 et 911 pour défendre la validité des ordinations conférées par Formose. S’y ajoutent les annales alémaniques, la chronique de Benoît, moine du mont Soracte, un pamphlet anonyme connu sous le titre d’Invectiva in Romam et, bien plus tard, le récit de Liutprand de Crémone, commencé à Francfort en 958.
Recoupés, ces textes laissent voir une procédure en forme de synode régulier. Le corps de Formose, inhumé au printemps 896 auprès de ceux de ses prédécesseurs dans l’atrium de Saint-Pierre, est exhumé, revêtu des ornements pontificaux et installé face à l’assemblée que préside Étienne VI. Un diacre reçoit la charge de répondre pour lui, comme le notent en une ligne les annales alémaniques. Les actes du synode romain de 898 ont gardé les noms de trois accusateurs, Paschalis, Petrus et Sylvester, avec l’objet de leur plainte, le parjure et la communion laïque. Le reste des griefs se lit en creux, dans les réponses que leur opposeront plus tard les défenseurs du mort. On lui reproche d’avoir violé le serment prêté en 878, qui lui interdisait de revenir à Rome et de reprendre son siège, et d’avoir exercé l’épiscopat alors qu’il avait été réduit à la condition de laïc. Surtout, il serait passé par ambition de l’évêché de Porto à celui de Rome. Le verdict n’a rien d’inattendu. Formose est déposé, ses actes sont cassés, et avec eux toutes les ordinations qu’il a conférées en cinq ans de pontificat. Le cadavre est dépouillé de ses vêtements sacrés et habillé en laïc. À la main droite, on tranche les doigts qui servaient à bénir et à ordonner, deux selon les uns, trois selon les autres, avant de le traîner hors de l’église.
Sur le sort du corps, les témoins divergent dès la première ligne. La continuation de Fulda parle d’une sépulture hors du lieu réservé aux papes. Auxilius précise qu’on l’enterre dans une tombe de pèlerins étrangers et qu’on l’en retire peu après pour le jeter au Tibre ; les annales alémaniques le précipitent directement dans le fleuve. Les deux versions se laissent combiner, et la plupart des historiens les combinent.
Étienne VI ne s’en tient pas au mort. Il exige des clercs ordonnés par Formose qu’ils remettent des lettres renonçant à leurs ordres, et il ne laisse aucun d’eux revêtir ses ornements à ses côtés dans l’église. Une douzaine d’années plus tard, Auxilius assure que beaucoup de Romains s’en souviennent encore.
L’affaire tourne court pour son auteur. Dans l’été 897, une émeute le renverse ; jeté en prison, il y est étranglé. Théodore II, pape une vingtaine de jours à la fin de l’année, fait rapporter le corps de Formose à Saint-Pierre et brûler les lettres de renonciation extorquées aux clercs. En 898, Jean IX, que Formose avait lui-même ordonné prêtre, fait casser la sentence par deux synodes successifs et rétablit les ordinations. Six ans plus tard, Serge III revient sur tout et oblige les clercs ordonnés par Formose à recevoir une seconde ordination.
Porto, Bulgarie, Troyes
Pour comprendre l’accusation, il faut remonter trente ans en arrière. Né vers 816, probablement à Rome, Formose reçoit en 864 du pape Nicolas Iᵉʳ l’évêché de Porto, le port de Rome à l’embouchure du Tibre. Deux ans plus tard, Nicolas le place avec l’évêque Paul de Populonia à la tête de la mission envoyée au roi des Bulgares Boris, tout juste baptisé par un évêque byzantin. Arrivés entre la fin de 866 et le début de 867, les deux légats obtiennent vite l’expulsion du clergé grec, grâce à l’ascendant que Formose prend sur le roi. En septembre ou octobre 867, une ambassade bulgare vient à Rome demander qu’il devienne archevêque de la nouvelle Église. Nicolas refuse en invoquant les canons qui interdisent à un évêque de quitter son siège pour un autre ; Jean-Marie Sansterre, dans la notice qu’il lui consacre en 2000 dans l’Enciclopedia dei Papi, devine aussi derrière ce refus la crainte d’une Église bulgare trop indépendante sous un primat de cette trempe. Boris insiste sous Hadrien II, essuie un nouveau refus et, en 870, repasse sous la juridiction de Constantinople.
C’est là, sans doute, que prend racine le grief d’ambition. À la mort d’Hadrien II, à la fin de 872, le nom de Formose circule pour le trône de Pierre ; on lui préfère l’archidiacre Jean, consacré le 14 décembre sous le nom de Jean VIII. Les deux hommes collaborent d’abord. Puis Jean VIII entreprend d’écarter de son administration les laïcs de l’aristocratie romaine qui s’y étaient rendus trop puissants, le nomenclateur Grégoire et son gendre Georges de l’Aventin. Lié à ce groupe, Formose s’enfuit avec eux dans la nuit du 14 au 15 avril 876.
Le pape frappe vite. Le 19 avril, un synode réuni à Sainte-Marie-aux-Martyrs, l’ancien Panthéon, somme les fugitifs de revenir sous peine d’anathème ; le 30 juin, un second synode les condamne par contumace. Formose est déposé, réduit à l’état laïc et excommunié. On l’accuse d’avoir manœuvré auprès de Boris pour changer de siège, d’avoir brigué le trône apostolique, d’avoir abandonné son Église, d’avoir comploté contre le pape et l’empereur. Deux ans plus tard, au concile que Jean VIII préside à Troyes en août 878, l’évêque déchu vient implorer son pardon. Il l’obtient à un prix très lourd, la simple communion des fidèles laïcs, contre l’engagement écrit de ne jamais revenir à Rome et de ne jamais chercher à recouvrer son siège. Selon les annales d’Hincmar de Reims, on lit à ce concile, sur l’ordre du pape, les canons du concile de Sardique et le décret du pape Léon contre les évêques qui changent de siège.
Le pape suivant défait tout. Marin Iᵉʳ, élu le 16 décembre 882, le jour même de l’assassinat de Jean VIII, autorise le retour des condamnés de 876, délie Formose de son serment et, après juin 883, lui rend Porto. Les Annales de Fulda notent à cette occasion que Marin, déjà évêque, a été substitué à son prédécesseur « contre les statuts des canons ». Formose, lui, reprend son siège en le déplaçant. À une date inconnue, il transfère la résidence des évêques de Porto dans l’île Tibérine, près de l’église qu’il a voulu dédier à saint Jean Calybite, dont la Vie lui avait été traduite du grec en 868, et il y fait porter les reliques de saint Hippolyte.
Formose couronne deux empereurs
À la mort d’Étienne V, en 891, Formose est élu et intronisé, très probablement le 6 octobre. L’interdit canonique n’a pas arrêté les électeurs, et le précédent de Marin, ancien évêque de Caere, restait proche. Les textes favorables au nouveau pape le montrent arraché à l’autel par le clergé et les grands, contre son gré. Une telle résistance faisait partie du rituel, et l’on ignore tout des circonstances réelles du vote.
Le pontificat se joue ensuite entre deux maisons. Étienne V avait dû couronner empereur Gui de Spolète le 21 février 891 , et Formose couronne à son tour son fils Lambert, le 30 avril 892, à Ravenne. Vers septembre 893, des envoyés pontificaux accompagnés de grands d’Italie se rendent en Bavière pour demander au roi Arnulf de délivrer l’Italie et le siège apostolique des « mauvais chrétiens ». Arnulf descend jusqu’à Plaisance, puis rebrousse chemin en 894. Gui meurt la même année et Formose se rapproche de Lambert, jusqu’à ce qu’en août 895 Gui IV, cousin de ce dernier et régent de la marche de Spolète, s’empare de Bénévent ; le pape se tourne de nouveau vers le nord. Arnulf franchit les Alpes en octobre 895 et marche sur Rome, où l’impératrice mère Ageltrude, veuve de Gui, s’est enfermée avec des troupes spolétaines. En février 896, le roi force les défenses. Ageltrude s’enfuit à Spolète, Formose couronne Arnulf empereur, et le peuple romain lui prête serment. Deux semaines plus tard, en marche vers Spolète, Arnulf est frappé de paralysie et doit repasser les Alpes. Formose meurt le 4 avril 896, jour de Pâques. L’un de ses défenseurs le dit alors octogénaire.
Il faut aussi peser le droit. Le quinzième canon du concile de Nicée interdit aux évêques de passer d’une cité à une autre ; ceux de Sardique punissent l’évêque qui change de siège par ambition en lui refusant la communion laïque jusqu’à son dernier jour. L’interdit était contourné depuis le IVᵉ siècle. Il restait pourtant inscrit dans toutes les collections canoniques, et la déposition de 876 s’était appuyée sur lui.
« Vir fama infamandus »
De l’homme qui préside le procès, on sait peu de chose, et presque tout vient de ses adversaires. Auxilius, seul à le dire, affirme que Formose l’avait sacré évêque d’Anagni et qu’il avait tenu ce siège cinq ans. Élu au printemps 896, alors que Rome restait aux mains d’un fidèle qu’Arnulf y avait laissé, il date sa première lettre conservée du règne de cet empereur, comme l’a relevé l’historien américain William S. Monroe. L’épithète de l’annaliste de Fulda, « vir fama infamandus », est à peu près tout ce qu’un contemporain dit de sa personne.
La version reçue se résume vite. Au début de 897, Lambert et sa mère Ageltrude seraient rentrés dans Rome, et Étienne VI, leur créature, aurait livré à leur rancune le cadavre de l’homme qui avait couronné Arnulf. Elle explique le moment, sinon la forme. Elle se heurte pourtant à la chronologie des annales franques, qui rangent le procès en 896, et au silence des sources sûres sur toute présence de Lambert ou d’Ageltrude dans la salle.
Depuis une dizaine d’années, la recherche a rouvert la question par deux bouts. En 2015, dans la Revue historique, Laurent Jégou a lu l’affaire comme une compétition pour la mémoire de Formose, prolongée jusqu’au pontificat de Serge III. En 2021, Monroe a soutenu à l’université Columbia une thèse qui place le procès en 896, avant tout retour des Spolétains, et en attribue l’initiative à des hommes du parti d’Arnulf. Les deux lectures se rejoignent sur une hypothèse que les textes du Xᵉ siècle laissent entrevoir sans jamais la formuler, celle d’une vénération naissante autour du corps de Formose. Il faut désormais reprendre les témoins un par un, les annalistes qui ne s’entendent pas sur le nombre de mois passés dans la tombe, le prêtre étranger de Naples et son moine averti en songe, les canons de 898 et leurs évêques prosternés, deux deniers frappés à Rome pour le même pape et deux empereurs, enfin le récit de Liutprand, qui se trompe de coupable.
Le moine de Saint-Acontius et les évêques prosternés
Une vengeance que personne ne signe





