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Enquête
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Le puits au trésor d’Oak Island : deux siècles de fouilles pour rien ?

Époque modernePirates, corsaires & guerre sur mer4 septembre 202619 min de lecture
Richard McCully / Wikimedia Commons
19 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Trente-deux lots de quatre acres, arpentés trente-trois ans avant la découverte

Prenons la date au sérieux, puisque tout part d’elle.

Le récit reçu tient en quelques lignes. En 1795, un jeune homme nommé Daniel McGinnis aborde une île inhabitée de la baie de Mahone, remarque une dépression circulaire dans le sol et, au-dessus, une poulie de navire pendue à la branche d’un chêne. Il revient avec deux amis. À trois mètres, une couche de dalles. Puis, tous les trois mètres, des plateformes de rondins de chêne. Ils abandonnent, faute de moyens. Neuf ans plus tard, une compagnie financée depuis Truro reprend le puits, atteint vingt-neuf mètres, exhume une pierre couverte de signes indéchiffrables, et voit le trou se remplir d’eau de mer en une nuit. Un piège hydraulique, disent-ils, alimenté par des drains creusés sous la plage.

Aucun élément de ce paragraphe n’est attesté par un document contemporain.

La première trace imprimée connue est une lettre de voyage publiée dans le Liverpool Transcript le 15 août 1857. Son auteur, invité par un certain James Bond, décrit une excursion à Chester et évoque en passant la recherche infructueuse des trésors qu’on suppose enfouis là par le capitaine Kidd. Il signale des puits laissés ouverts et de l’argent englouti. Il ne raconte pas d’histoire d’origine.

Viennent ensuite trois textes en dix-huit mois. Un article ironique intitulé « The Oak Island Folly », daté du 29 août 1861, se moque des chercheurs et livre au passage le premier énoncé connu de la théorie du piège : selon ceux qu’il appelle des illusionnés, l’argent aurait été enterré et des conduits amenés depuis la mer, de sorte que l’emplacement du trésor soit noyé alors que les alentours restent secs. Le 16 septembre 1861, un homme qui signe « Patrick » répond dans le Novascotian pour défendre l’entreprise. Enfin, en octobre 1862, le Liverpool Transcript publie « The Oak Island Diggings », récit signé par Jotham B. McCully, membre de la compagnie de Truro de 1849, où figure pour la première fois la chronologie complète depuis 1795.

Soixante-sept ans. C’est l’écart entre l’événement supposé et sa première narration. Toute la suite en dérive : l’Histoire du comté de Lunenburg publiée en 1895 par le juge Mather Byles Des Brisay recopie ces articles, parfois mot pour mot, et n’ajoute que des précisions généalogiques sur les familles de Chester. Ce n’est pas un témoignage indépendant.

Avant 1857, le dossier écrit se réduit à une pièce, et elle est administrative : une autorisation de 1849 permettant à un groupe de creuser sur l’île, où figure le nom de McCully. Rien d’autre. Le dépouillement mené par Richard Joltes n’a retrouvé qu’un seul journal de voyageur mentionnant le site, celui de 1857, dans une région et à une époque où les récits de tournée se publiaient abondamment. Un puits de trente mètres avec plateformes de chêne et piège hydraulique, creusé à cinq kilomètres d’un chef-lieu de comté, aurait fait parler.

Le texte de 1861 mérite d’être lu pour ce qu’il décrit plutôt que pour ce qu’il moque. Son auteur raconte qu’une quinzaine de jours plus tôt on avait cru toucher le trésor, qu’un jour avait été fixé pour remonter des fûts cerclés de cuivre, que les parts se négociaient avec une prime considérable, que des centaines de curieux étaient accourus de partout, et qu’au moment où chacun tendait le cou pour apercevoir l’or, le puits du milieu s’était effondré. Nous sommes en présence d’un marché, avec ses souscripteurs, ses cours et son public.

Un dernier repère chronologique. L’année que la tradition donne à la reprise du puits par la compagnie d’Onslow, 1804, est aussi celle où la haute vallée du Kennebec, dans le Maine, s’enflamme pour un sourcier nommé Daniel Lambert, dont la fortune subite passait pour venir d’un trésor de pirate et qui appartenait en fait à un réseau de faux-monnayeurs. Alan Taylor a reconstitué l’épisode. La côte communiquait vite. Cela ne prouve rien sur Oak Island, et cela situe le moment.

Une île habitée, arpentée, cadastrée

L’image d’une île déserte ne résiste pas au cadastre.

Le 18 octobre 1759, le gouverneur Charles Lawrence signe la concession dite Shoreham Grant, qui ouvre la région de Chester à des colons venus de Nouvelle-Angleterre. Trois ans plus tard, Charles Morris, arpenteur général de la Nouvelle-Écosse, découpe Oak Island en trente-deux lots de quatre acres chacun, soit la totalité de sa surface utile. Nous sommes en 1762. Trente-trois ans avant la scène du chêne et de la poulie.

Ces lots ont des propriétaires, et l’un d’eux mérite d’être nommé. Samuel Ball, né vers 1765 en Caroline du Sud, réduit en esclavage, sert dans les forces britanniques pendant la guerre d’indépendance américaine et gagne sa liberté ; il débarque à Shelburne en 1783 avec les Loyalistes noirs enregistrés dans le Book of Negroes, puis s’installe à Chester. Il achète son premier lot d’Oak Island en 1787 pour huit livres, en acquiert d’autres, y bâtit sa maison, y élève du bétail et y cultive des choux. Un homme qui possède une trentaine d’acres sur une île de cette taille sait ce qui s’y passe.

Le récit reçu fait des trois découvreurs des adolescents partis à l’aventure. Le dépouillement des concessions et des actes conduit à autre chose. Richard Joltes, qui a repris ce dossier document par document, relève que Daniel McGinnis est né en Caroline du Nord en 1758, qu’il a combattu comme loyaliste, qu’il s’est replié en Nouvelle-Écosse après la défaite britannique, et qu’il possédait des terres à Chester et sur l’île avant 1795. Il aurait donc eu environ trente-sept ans. Des Brisay, en 1895, écrit d’ailleurs « trois hommes », pas trois garçons, et donne à la dépression un diamètre de sept pieds, deux fois moins que les douze à quinze pieds des versions modernes. Il mentionne aussi, détail que la tradition a laissé tomber, les restes d’un chemin conduisant à la rive ouest de l’île.

Les garçons entrent dans l’histoire en 1873, dans un roman d’aventures pour la jeunesse. The Treasure of the Seas, de James De Mille, professeur d’histoire et de rhétorique au Dalhousie College de Halifax, met en scène trois adolescents qui gagnent une île sans nom pour y chercher un trésor. De Mille enseignait à Halifax pendant que les actionnaires de la compagnie d’Oak Island s’y réunissaient.

Du gypse sous les drumlins

Reste le sol lui-même, qui n’a pas besoin de récit pour se comporter comme il le fait.

Oak Island est un chapelet de drumlins, ces collines allongées de till déposées par l’inlandsis, orientées nord-ouest sud-est et prolongées sous la mer. Sous la moitié sud-est de l’île, le substrat appartient au groupe de Windsor, une série mississippienne de calcaire, de gypse et d’anhydrite. La moitié nord-ouest repose sur l’ardoise de la formation de Halifax. Cette partition, établie par la cartographie marine régionale, a été retrouvée en 2017 sous le fond de la baie par les profils sismiques de Peter Simpkin et Gordon Fader, qui y lisent le litage incliné des couches de Windsor jusqu’au centre de la baie de Mahone.

Le gypse se dissout. Le ministère des Ressources naturelles de la Nouvelle-Écosse tient une carte du risque karstique de la province et rappelle que des effondrements s’ouvrent chaque année sur des propriétés, sans avertissement. La zone d’Oak Island y figure. C’est la banalité même : une cavité se forme en profondeur, le remplissage sus-jacent s’affaisse lentement, une dépression circulaire apparaît en surface, et l’eau de mer circule par les couches perméables.

Un observateur du XIXᵉ siècle l’avait déjà noté, et il travaillait pour les chercheurs de trésor. En 1861, Henry Poole visite le chantier alors que le puits atteint trente-six mètres et écrit que les déblais remontés se composent de sable et de blocs. Rien qui ressemble à l’argile imperméable dont la légende a besoin pour rendre le trou étanche et le piège nécessaire.

Enfin, la même lettre de « Patrick » qui défendait l’entreprise en 1861 contient une phrase que son auteur n’a manifestement pas mesurée. Il explique que quatre puits ont été creusés au nord, au sud, à l’est et à l’ouest de la fosse ancienne, plus profonds qu’elle, à moins de six mètres pour certains, et qu’aucun n’a rencontré d’eau. Il ajoute que la campagne de cette saison-là est passée directement sous les plateformes et sous l’eau de la fosse, à moins d’un mètre, au sec. Si un conduit d’inondation traversait le terrain à cet endroit, quatre puits l’auraient recoupé.

Deux pièces permettent d’aller plus loin, et elles seront instruites l’une après l’autre. La première est un rapport manuscrit adressé le 17 janvier 1867 aux directeurs de l’Oak Island Company par un homme du nom de John Brown, envoyé par la compagnie des mines de manganèse de Walton pour sonder le fond du puits. La seconde est une campagne de sismique réflexion menée en mai 2017 au large de la côte est de l’île, dont les profils ont été publiés en 2024 dans Atlantic Geoscience. L’une date de l’époque des pelles et des seaux, l’autre du sondeur de vase remorqué. Elles disent la même chose, et l’intervalle de cent cinquante ans qui les sépare a été occupé par des travaux qui ont détruit le terrain qu’elles décrivaient.

La suite de l’enquête
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