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Enquête
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Isaac Newton alchimiste : fut-il vraiment le dernier des magiciens ?

Époque moderneLa révolution scientifique1 octobre 202620 min de lecture
Photographed at the Royal Society, London, with the kind permission of the Royal Society Library, as part of WikiProject Royal Society. Photograph by Mike Peel (www.mikepeel.net). / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Six semaines au printemps, six à l’automne

Humphrey Newton n’a jamais compris ce que son maître faisait cuire, et il a eu l’honnêteté de l’écrire. Venu de Grantham par l’entremise du maître d’école de la ville, un certain docteur Walker, il passe environ cinq ans auprès d’Isaac Newton à Trinity College, à partir de la dernière année du règne de Charles II. Il recopie de sa main le manuscrit des Principia avant l’impression de 1687, puis en porte des exemplaires aux maîtres des collèges de Cambridge, dont l’un lui confie qu’on pourrait étudier sept ans sans y rien comprendre.

Quarante ans plus tard, John Conduitt, mari de la demi-nièce de Newton, Catherine Barton, rassemble des matériaux pour une vie du grand homme et écrit à Humphrey. Les deux réponses, envoyées de Grantham en janvier et février 1727/28, sont conservées à King’s College, à Cambridge, sous la cote Keynes MS 135. En Angleterre, l’année commence encore le 25 mars, et les historiens notent ainsi les dates de janvier à mars pour lever l’ambiguïté ; on garde ici cette notation.

Le passage qui intéresse l’alchimie tient en quelques lignes de la première lettre et en un paragraphe de la seconde. Newton, raconte Humphrey, se couchait rarement avant deux ou trois heures du matin, parfois cinq ou six, et c’était pire « au printemps et à la chute de la feuille », quand il passait environ six semaines dans son « élaboratoire », le feu ne s’y éteignant presque ni la nuit ni le jour. Maître et secrétaire se relayaient pour veiller. Le laboratoire occupait l’extrémité gauche du jardin clos qui s’étendait sous les fenêtres de Newton, près du chevet oriental de la chapelle. Humphrey le décrit bien fourni en matériel, cucurbites, récipients, chapiteaux, creusets, dont on ne se servait guère hormis les creusets où Newton fondait ses métaux. Son maître construisait et modifiait lui-même ses fourneaux de brique, selon le besoin du moment, sans jamais déranger un maçon. Il ouvrait de loin en loin un vieux livre moisi posé sur place, dont le titre semble à Humphrey avoir été Agricola de Metallis. Deux indications glissées dans la seconde lettre ont été recopiées par tous les biographes depuis le XIXᵉ siècle. La transmutation des métaux était le « principal dessein » de Newton, et l’antimoine un ingrédient de premier ordre. Quant au but poursuivi, Humphrey avoue n’avoir pas pu le pénétrer, mais la peine et l’assiduité de son maître, à ces dates fixes, lui faisaient croire qu’il visait quelque chose « au-delà de la portée de l’art et de l’industrie humaines ».

Ce témoignage a ses biais, et ils se laissent nommer. Humphrey écrit de mémoire, quatre décennies après les faits, à la demande d’une famille qui prépare un éloge. Dans la première lettre, il annonce la naissance d’un fils qu’il compte appeler comme son « cher ami défunt » et prie Conduitt de lui déléguer, pour le baptême, le docteur Stukeley. Il ne sait de l’incendie supposé des papiers de Newton que ce qu’il a entendu dire. Il ne cherche pas pour autant à dramatiser le laboratoire, où il ne s’est « rien passé d’extraordinaire » à sa connaissance, et il cite parmi les rares visiteurs du soir un certain Vigani, qu’il présente comme un chimiste.

Humphrey voyait le feu, les creusets et les nuits blanches, sans rien saisir du reste.

Hurstbourne Park

Newton meurt le 20 mars 1726/27 sans avoir rédigé de testament, après avoir détruit une partie de ses papiers dans les semaines précédentes. Le reste passe à Catherine Barton et à John Conduitt. Les héritiers chargent un membre de la Royal Society, Thomas Pellet, de repérer ce qui mériterait d’être imprimé. Sur la dernière garde d’un petit carnet, Pellet écrit le 25 septembre 1727 une mention sans appel, « Not fit to be printed », impropre à l’impression. Ce carnet, entré depuis au Fitzwilliam Museum de Cambridge, contient précisément les premiers achats de matériel chimique de Newton. En 1740, la fille des Conduitt épouse John Wallop, vicomte Lymington, héritier des comtes de Portsmouth, et les manuscrits entrent pour près de deux siècles dans une famille qui les laisse très peu consulter. En 1872, le cinquième comte propose de donner la partie scientifique à l’université de Cambridge. Un syndicat désigné le 6 novembre de la même année en confie le tri aux physiciens John Couch Adams et George Stokes, tandis que le médiéviste Henry Richards Luard et le professeur de chimie George Downing Liveing examinent la théologie et l’alchimie.

Le catalogue ne paraît qu’en 1888, seize ans plus tard, et le tri a découpé l’archive selon une frontière que Newton n’aurait pas reconnue. Les papiers rangés sous la rubrique « chimie » restent à Cambridge, et parmi eux les deux registres d’expériences aujourd’hui cotés MS Add. 3973 et MS Add. 3975 à la bibliothèque universitaire. Les papiers jugés « alchimiques », avec cinq liasses de transcriptions de la main de Newton et deux paquets de notes et de recettes, repartent à Hurstbourne Park, dans le Hampshire, parce qu’ils présentent « très peu d’intérêt en eux-mêmes ». Liveing, déconcerté par la masse des copies, écrit dans l’introduction du catalogue que Newton s’était efforcé en vain de retrouver un système cohérent dans les procédés de ses auteurs. Les éditeurs du Newton Project, à Oxford, ont fait remarquer que le reclassement selon les disciplines de la fin du XIXᵉ siècle avait effacé une foule d’indices sur la manière dont les manuscrits s’articulaient, et que des voisinages jugés désordonnés en 1872, des mathématiques glissées au milieu d’un traité de théologie par exemple, avaient peut-être un sens pour leur auteur.

Sotheby’s, les 13 et 14 juillet 1936

Le vicomte Lymington de 1936, Gerard Wallop, a besoin d’argent. Un divorce public et ruineux, auquel s’ajoutent 300 000 livres de droits de succession sur l’héritage d’une tante, le contraint à vendre Hurstbourne Park et une partie de ce qu’il contient. Les papiers de Newton partent chez Sotheby’s, à Londres, avec un catalogue rédigé dans l’urgence par le catalogueur en chef de la maison, J. C. Taylor. Les deux journées de vente, les 13 et 14 juillet, tombent en même temps que la dispersion chez Christie’s de la collection impressionniste d’Henry Oppenheimer, qui accapare l’attention. L’ensemble rapporte à peine plus de 9 000 livres.

Alerté au dernier moment par son frère Geoffrey, John Maynard Keynes arrive en retard le premier jour et ne commence à enchérir sérieusement que le second. Il comprend ensuite ce qui lui a échappé et se met à racheter aux libraires ce qu’ils ont emporté. Les notices du Newton Project permettent de suivre cette traque presque au jour le jour. La maison Maggs Brothers lui cède ses lots au prix d’adjudication majoré de 20 %. Un recueil d’extraits d’Eirenaeus Philalethes, adjugé 14 livres, lui est revendu le 13 août 1936 et porte aujourd’hui la cote Keynes MS 34 ; une lettre originale de John Locke à Newton, adjugée 38 livres, lui parvient le 4 août et devient Keynes MS 98. Sur sa route, il croise Abraham Yahuda, orientaliste et homme d’affaires, qui s’intéresse d’abord à la théologie. Les deux collectionneurs finissent par échanger des manuscrits, Keynes cédant des textes théologiques contre des textes alchimiques. Il lègue l’ensemble à King’s College à sa mort, en 1946, tandis que la collection Yahuda aboutira à la bibliothèque nationale d’Israël, à Jérusalem.

D’autres lots prennent des chemins moins droits. Le carnet annoté par Pellet est adjugé 180 livres à Maggs le 14 juillet et offert au Fitzwilliam Museum avant la fin du mois par la société des Amis du musée. Treize lots achetés par le marchand parisien Emmanuel Fabius échappent aux chercheurs jusqu’à sa mort, en 1984. Keynes dira avoir réuni peu à peu environ la moitié des papiers dispersés.

« Le dernier des Babyloniens »

Keynes voulait publier ses impressions pour le jour de Noël 1942, tricentenaire de la naissance de Newton. La guerre repousse les célébrations prévues par la Royal Society et le prive, écrit-il, du loisir de traiter le sujet comme il le voudrait. Il donne deux conférences sur Newton, en 1942 et 1943, puis meurt en avril 1946. Trois mois plus tard, le 17 juillet, au cours des cérémonies du tricentenaire qui se tiennent du 15 au 19 juillet, son frère Geoffrey lit le texte à Trinity College. Intitulé « Newton, the Man », il paraît en 1947 dans le volume Newton Tercentenary Celebrations, aux pages 27 à 34, sans que l’auteur ait pu le revoir.

La formule tient en une phrase. Newton, selon Keynes, n’avait pas ouvert l’âge de la raison, il avait été « le dernier des magiciens, le dernier des Babyloniens et des Sumériens ». Magicien, parce qu’il tenait l’univers pour un cryptogramme posé par le Tout-Puissant, une énigme que la pensée pure résoudrait à partir d’indices semés dans les cieux, dans la constitution des éléments et dans une tradition transmise de confrère en confrère depuis la révélation babylonienne. Sur les papiers alchimiques, le jugement ne laisse aucune marge. Keynes dit en avoir parcouru au moins 100 000 mots et les tient pour « entièrement magiques et entièrement dépourvus de valeur scientifique ». Newton s’y serait surtout occupé à déchiffrer des vers cryptiques et à imiter les expériences, largement imaginaires, des initiés d’autrefois. Keynes ajoute toutefois une phrase que l’on cite moins souvent. Ces écrits, concède-t-il, sont marqués par une érudition soignée et une grande sobriété d’expression, et ils seraient aussi sensés que les Principia si leur matière et leur but n’étaient pas magiques.

Le texte porte les marques de sa rédaction hâtive. Keynes y fait de John Conduitt le gendre de Humphrey, alors que Conduitt avait épousé la nièce de Newton ; il fixe le service de Humphrey de 1684 à 1689 ; il décrit le laboratoire comme un petit bâtiment de bois à deux niveaux, dressé contre la chapelle, ce qui correspond à la cabane visible sur la vue de Trinity gravée par David Loggan et publiée en 1690. Ses chiffres sont ceux d’un lecteur pressé. Il estime l’ensemble des papiers de Newton, toutes matières confondues, à plus d’un million de mots. William Newman, qui a dirigé à l’université d’Indiana l’édition numérique des manuscrits alchimiques, compte aujourd’hui au moins un million de mots de la main de Newton sur la seule alchimie.

La formule a pourtant tenu quatre-vingts ans, et elle a tenu parce que Keynes avait lu ce que presque personne n’avait vu. Il signalait lui-même l’existence de « registres étendus d’expériences » sans les exploiter, et pensait que la plus grande part du reste se composait de copies d’ouvrages existants, sans chercher lesquelles. Deux questions en découlent, que les chercheurs ont mis un demi-siècle à poser proprement. Qu’a écrit Newton lui-même, dans ce million de mots ? Et que faisait-il, concrètement, devant ses fourneaux ? Pour y répondre, il faut reprendre les documents un à un, le carnet de dépenses de 1669, une clé de l’antimoine que les historiens ont longtemps attribuée à Newton, la lettre qu’il adresse à Henry Oldenburg le 26 avril 1676, et les registres de la bibliothèque universitaire de Cambridge, dont la première expérience datée porte la date du 10 décembre 1678.


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La suite de l’enquête
  1. Une clé d’antimoine recopiée de la main de Newton

  2. Le mercure de Boerhaave et la formule de Keynes

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La lettre

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