Un poignard à douze pence, et seize jurés de Deptford
Commençons par l’objection, parce qu’elle est sérieuse. La mort de Christopher Marlowe est l’une des mieux documentées de toute la littérature anglaise du XVIᵉ siècle. On en connaît le jour, l’heure approximative, la commune, le nom des trois hommes présents, celui du magistrat qui a mené l’enquête, le nombre des jurés qui ont regardé le corps, la longueur et la profondeur des blessures au quart de pouce près, la valeur de l’arme. De la mort de Shakespeare, survenue vingt-trois ans plus tard, on ne possède rien d’approchant. De celle de Thomas Kyd, de Robert Greene, de Thomas Watson, on ne possède rien du tout. Alors pourquoi quatre siècles de discussion ?
Parce que ce document dit tout d’une chose et rien de l’autre. Il raconte minutieusement comment un homme est mort. Il ne consacre pas une ligne à la question de savoir pourquoi les quatre hommes étaient dans la même chambre.
La maison de Mistress Bull
L’acte porte, dans les inventaires de The National Archives, la cote C 260/174, n° 27. Il est daté du 1ᵉʳ juin 1593 et rédigé en latin, avec une exception que les commentateurs ont beaucoup pesée. Au moment de nommer l’objet de la dispute, le clerc bascule dans la langue du droit anglais et écrit « le recknynge ». La note. L’addition.
Le coroner qui préside n’est pas celui du comté de Kent. William Danby porte le titre de coroner de la maison de la reine, et sa compétence tient à une notion médiévale, la verge, zone de douze milles autour de la personne du souverain. La cour se trouvait à Nonsuch. Deptford est à la limite. Danby signe seul.
Il faut ici défaire une image, parce qu’elle a colonisé quatre siècles de récits et qu’elle est fausse. Le mot « taverne » n’apparaît nulle part dans le procès-verbal, et la maison où Marlowe est mort n’en était pas une. Elle appartenait à Eleanor Bull, veuve d’un certain Richard Bull qui avait été sous-bailli de Sayes Court, le manoir de Deptford. Née Whitney, elle venait d’une vieille famille de la marche galloise, du Herefordshire, et Blanche Parry, première dame de la chambre privée d’Élisabeth, lui avait légué cent livres dans son testament de 1589. Une femme de bonne naissance, veuve, qui louait des chambres et servait des repas. La notice que le Dictionary of National Biography consacre à Marlowe insiste sur ce point et sur celui qui en découle, à savoir que la mort n’a pas eu lieu dans une salle commune mais dans une chambre particulière, ce qui interdit également de parler de rixe.
Deptford, en 1593, est un chantier naval royal et un port d’où l’on part pour les Provinces-Unies. C’est un endroit où l’on attend un bateau, où l’on se retrouve discrètement à mi-chemin de Londres et de la mer.
Dix heures du matin, huit heures ensemble
Le déroulé que les jurés font enregistrer est d’une banalité étudiée. Vers dix heures avant midi, les quatre hommes se retrouvent dans une chambre de la maison. Ils y passent le temps et dînent, puis restent « en bonne entente » et se promènent dans le jardin attenant jusqu’à six heures de l’après-midi, avant de rentrer souper. Huit heures de compagnie paisible, si l’on en croit les seize hommes qui n’y étaient pas.
Après le souper, la conversation tourne mal. Frizer et Marlowe échangent des « paroles malveillantes » parce qu’ils ne parviennent pas à s’accorder sur le paiement de la note. Marlowe est alors allongé sur un lit, dans la chambre où l’on vient de souper. Frizer est assis à table, le dos tourné au lit, avec Skeres à sa gauche et Poley à sa droite, si serré qu’il ne peut « en aucune manière prendre la fuite ». Marlowe se lève, tire le poignard que Frizer porte dans le dos, et lui en assène deux coups à la tête. Frizer se retourne, lutte pour reprendre son arme, et dans la lutte porte à Marlowe une blessure mortelle au-dessus de l’œil droit, profonde de deux pouces et large d’un. Marlowe meurt sur le coup.
Le poignard est évalué à douze pence. Cette estimation n’a rien d’un détail pittoresque, puisque l’arme d’un homicide était confisquée au profit de la Couronne et que le clerc devait donc en fixer la valeur. Elle appartient à la routine administrative dans laquelle s’inscrit tout le reste du texte, et c’est un point qu’il faudra garder en tête au moment de juger le récit lui-même.
Les jurés concluent que Frizer a tué pour sauver sa vie. Un writ de certiorari du 15 juin fait remonter l’affaire devant la Chancellerie, et le 28 juin la reine accorde à Frizer un pardon. Vingt-huit jours entre la mort et la grâce.
Poley, Skeres, Frizer
Le procès-verbal qualifie les trois survivants de « gentlemen ». Sur ce que furent leurs métiers, les archives sont plus loquaces que sur leur naissance.
Robert Poley était courrier et agent du gouvernement depuis les années 1580. Il avait tenu, avec Nicholas Skeres, un rôle décisif dans la découverte du complot de Babington en 1586, l’opération de provocation qui a conduit Marie Stuart à l’échafaud, et l’un de ses biographes du siècle dernier l’a appelé le génie même de la pègre élisabéthaine. Skeres, second fils d’un marchand tailleur de Londres, avait admis devant la Chambre étoilée, au printemps 1593, avoir servi pendant dix ou douze ans de rabatteur à des usuriers. Ingram Frizer, enfin, était l’homme d’affaires de Thomas Walsingham, le châtelain de Scadbury, dans le Kent, cousin du secrétaire d’État défunt Sir Francis Walsingham et protecteur littéraire de Marlowe.
Ce dernier point compte plus que les deux autres. Les trois hommes présents dans la chambre de Deptford tenaient tous, à des degrés divers, au même patron, et c’est chez ce patron que le Conseil privé était allé chercher Marlowe douze jours plus tôt.
Vaughan est le mieux renseigné des trois
Marlowe est enterré le jour même de l’enquête, dans le cimetière de St Nicholas, à Deptford, sans pierre. Le registre paroissial note « Christopher Marlow slaine by ffrancis ffrezer, the 1 of June ». Le prénom est faux, le nom de famille approximatif. Au XIXᵉ siècle, plusieurs érudits ont lu ce même nom « Francis Archer », et l’erreur a circulé longtemps ; c’est en examinant le registre original que Leslie Hotson a rétabli « ffrezer », lecture confirmée depuis par Constance Brown Kuriyama.
Hors ce registre, le public de 1593 ne sait rien. Le procès-verbal reste dans les papiers de la Chancellerie. Trois versions imprimées circulent en revanche, publiées entre 1597 et 1600, et il vaut la peine de les prendre dans leur ordre de parution.
En 1597, le pasteur Thomas Beard publie « The Theatre of Gods Iudgements ». Marlowe y sert d’exemple. Voulant frapper d’un poignard un homme contre lequel il avait une rancune, « dans les rues de Londres », il se serait fait retourner son arme et planter dans la tête. Aucun lieu exact, aucun nom, une leçon de morale providentielle. En 1598, dans « Palladis Tamia », Francis Meres cite Beard et ajoute que Marlowe fut « poignardé par un serviteur paillard, son rival dans un amour honteux ». Meres n’a pas de source, il brode. En 1600 enfin, William Vaughan écrit dans « The Golden-Grove » que la chose s’est produite « à Detford, un petit village à environ trois milles de Londres », que l’autre s’appelait « un nommé Ingram », qu’il avait invité Marlowe à un repas, qu’ils jouaient aux tables, et que le coup fut porté dans l’œil.
Vaughan est le seul des trois à donner le lieu exact, le prénom exact du tueur et la localisation de la blessure. Il écrit sept ans après. Il ajoute aussi une partie de trictrac dont le procès-verbal ne dit pas un mot, ce qui montre bien ce qu’est ce genre de témoignage, une information réelle arrivée par un canal inconnu et mêlée à du remplissage. Le travail récent d’Arata Ide sur la fabrication posthume de la réputation de Marlowe montre que ces trois textes appartiennent à un même mouvement, une campagne édifiante qui avait besoin d’un athée puni par le ciel, et que le marché du livre a nourrie en rééditant son théâtre.
Recknynge
En 1925, un jeune chercheur de Harvard, Leslie Hotson, dépouille les rôles de la Chancellerie pour un travail sur Chaucer. Il tombe sur le nom d’Ingram Frizer. Il connaissait les deux seules pistes que la tradition offrait pour l’assassin, le « nommé Ingram » de Vaughan et le « ffrezer » du registre de Deptford. Il fait alors le raisonnement qui décide de tout : s’il n’existe aucune trace de procès pour meurtre, c’est qu’il y a eu grâce. Il cherche dans les pardons de 1593, trouve celui de Frizer, remonte au writ de certiorari, puis à l’enquête elle-même. Son livre paraît la même année chez Nonesuch Press et Harvard University Press, soixante-seize pages, avec le texte latin et sa traduction.
Hotson croyait avoir clos l’affaire. Trois ans plus tard, Samuel Tannenbaum publiait « The Assassination of Christopher Marlowe » et soutenait exactement le contraire à partir des mêmes lignes.
C’est que le document arrive dans un contexte qu’Hotson connaissait mal et qui a été reconstitué depuis. Dix jours avant sa mort, le 20 mai, Marlowe avait comparu devant le Conseil privé, à la suite d’un mandat d’arrêt lancé le 18, et reçu l’ordre de se présenter chaque jour aux conseillers jusqu’à nouvel ordre. Trois jours avant sa mort, un informateur nommé Richard Baines remettait aux autorités une liste de blasphèmes attribués à Marlowe qui se terminait par le souhait que « la bouche d’un membre aussi dangereux soit fermée ». La veille de sa mort, à quatre heures de l’après-midi, on avait pendu à St Thomas-a-Watering, à quelques milles de Deptford, un imprimeur clandestin gallois nommé John Penry.
Aucun de ces trois faits n’apparaît dans le procès-verbal. Le coroner n’avait pas à les mentionner et n’a probablement pas eu à les connaître. Il reste que le dossier ne peut plus se lire sans eux, et qu’il faut maintenant instruire les autres pièces une à une : le libelle affiché sur le mur d’une église le 5 mai, les trois feuillets saisis chez le dramaturge Thomas Kyd, la note de Baines et la copie qu’un lord garde du sceau privé a annotée de sa main, la lettre qu’un escroc nommé Thomas Drury écrira deux mois plus tard et qu’on n’a retrouvée qu’en 1974, enfin le mandat de paiement qui dit où se trouvait Robert Poley le 30 mai 1593.
Le libelle signé Tamburlaine et la note de Richard Baines
Personne n’a demandé pourquoi ces quatre hommes étaient là


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