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Enquête
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Le massacre de Béziers : a-t-on vraiment dit « Tuez-les tous » ?

Moyen ÂgeCroisades & guerres médiévales8 septembre 202618 min de lecture
Paul Lehugeur / Wikimedia Commons
18 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Une ville prise en trois heures par des hommes sans armes

Le document est une lettre, et elle n’est pas datée. On sait la placer parce qu’elle annonce au pape la dévolution des terres des Trencavel à Simon de Montfort, décidée peu après le 15 août 1209 : fin août, début septembre au plus tard. Étienne Baluze l’a publiée en 1682, Migne l’a reprise en 1855 dans le tome 216 de la Patrologie latine. Deux hommes signent. Arnaud Amaury dirige depuis cinq ans la légation pontificale en pays albigeois et il est, depuis 1200, le dix-septième abbé de Cîteaux, donc le chef d’un ordre. Milon, notaire apostolique et secrétaire du pape, l’a rejoint quatre mois plus tôt. Ils écrivent en position de force : la première ville visée est tombée, plus de cent castra ont été abandonnés entre Béziers et Carcassonne, la campagne d’été est un succès.

Ce sont les deux seuls témoins oculaires dont on possède un mot. Tout le reste vient d’ailleurs.

Dix bourgs, un consulat, un vicomte qui n’habite plus là

Il faut d’abord dire quelle armée arrive et devant quelle ville elle s’arrête.

L’ost de 1209 n’est pas une troupe féodale ordinaire. La croisade a été prêchée dans le royaume de France mais aussi sur des terres d’Empire, et elle amène des Bourguignons, des Auvergnats, des Allemands, des Rhénans, des Gascons, des Poitevins. Chacun doit quarante jours de service pour gagner l’indulgence, ce qui produit une masse énorme et éphémère : les légats ne citent nommément qu’un seul croisé, le duc de Bourgogne, sans doute parce qu’il est le plus grand seigneur présent. Guillaume de Tudèle, qui écrit en poète, parle de vingt mille chevaliers et de deux cent mille vilains ; il faut entendre « beaucoup ». Guillaume le Breton, du côté capétien, note que Philippe Auguste envoya quinze mille hommes levés et équipés à ses frais.

Devant cette armée, deux princes du Midi ont déjà choisi. Raymond VI de Toulouse a négocié sa réconciliation et fait pénitence publique à Saint-Gilles le 18 juin 1209 : il est croisé, donc intouchable. Raimond-Roger Trencavel a offert la même soumission et Arnaud Amaury l’a refusée. La croisade a besoin d’une cible, et c’est lui.

Béziers, sa capitale nominale, n’est plus vraiment sa ville. Les vicomtes se sont installés à Carcassonne, et la seigneurie biterroise est tenue en leur nom par un viguier venu du Carcassès. Ce retrait a profité à l’évêque : à la fin du XIIᵉ siècle, la cité se divise en dix bourgs, dont six relèvent de l’évêque, trois du vicomte, et un des deux en commun. Le périmètre vicomtal reste bloqué au sud des actuelles rues Viennet et du 4 septembre, tandis que la partie épiscopale s’étend hors les murs. Un troisième pouvoir s’est glissé entre eux, le consulat, attesté depuis 1131, assemblée de bourgeois élus qui négocie pied à pied avec les deux autres. Claudie Amado a établi cette topographie du pouvoir dans une étude parue en 1995 dans la revue Heresis.

Le détail compte, car il explique la suite. Quand l’évêque réunit « les citoyens », il ne réunit pas la population : il convoque les consuls. Et ce sont des hommes dont la charge est précisément de défendre l’autonomie de la ville contre quiconque prétend en changer le gouvernement.

La cité est bien protégée. Sur son plateau, elle est bordée à l’ouest par les ravins de l’Orb et au nord par le ruisseau de Bagnols, plus exposée à l’est, ceinte d’un rempart doublé d’un fossé là où le terrain l’exigeait. Les légats eux-mêmes écrivent qu’elle semblait, par sa position, ses réserves d’armes et ses vivres, assez forte pour résister longtemps à n’importe quelle armée. Ils l’écrivent après coup, et ce n’est pas innocent : plus la place est réputée imprenable, plus sa chute en trois heures ressemble à un miracle.

Un ultimatum, et ce qu’il annonce

L’armée quitte Montpellier le 20 juillet. Elle épargne la ville, qui n’est pas terre Trencavel, et entre dans la vicomté. Le 21, veille de la fête de sainte Marie-Madeleine, un castrum important se rend : Servian, à quelques heures de marche au nord-est de Béziers. Les légats le nomment. C’est le seul qu’ils nomment.

Le lendemain matin, le siège est mis. Le camp s’installe sur la rive gauche de l’Orb, à plus de deux cents mètres des murs, en contrebas d’un plateau que couronne la cathédrale Saint-Nazaire. L’Orb ne se franchit à gué nulle part à proximité : il faut passer par un pont unique, sous les yeux des assiégés. Techniquement, l’avantage est aux Biterrois, et ils le savent.

Avant cela, il y a eu une sommation, et c’est la pièce la plus lourde du dossier. Les légats écrivent qu’ils ont fait réunir les citoyens, avec leur évêque, et leur ont enjoint sous peine d’excommunication de livrer les hérétiques avec leurs biens ; ou, s’ils ne le pouvaient pas, de sortir eux-mêmes de la ville, faute de quoi leur sang retomberait sur leur tête. La formule est de leur main. Elle signifie qu’au matin du 22 juillet, avant tout combat, le sort des habitants qui n’obéiraient pas était fixé.

Pierre des Vaux-de-Cernay, moine cistercien qui écrira son Hystoria Albigensis à partir de 1212, démarque presque mot pour mot ce passage, en ajoutant un détail : l’évêque de Béziers, Renaud de Montpeyroux, connaissait les hérétiques de sa ville et en avait dressé la liste par écrit. Guillaume de Tudèle, qui compose vers la même époque son poème occitan, va plus loin encore. Il écrit que les barons de France et les clercs étaient convenus entre eux que toute ville qui refuserait de se rendre serait passée au fil de l’épée, pour que la peur fît ensuite l’économie des sièges. Trois textes, deux camps, une même information.

Le vicomte part à l’aube

Raimond-Roger Trencavel a vingt-quatre ans. Né en 1185, il a succédé à son père à neuf ans, en 1194. Il a offert sa soumission à Arnaud Amaury, qui l’a refusée : les premiers coups seront donc portés contre lui. Il entre dans Béziers un matin, avant le jour, réunit les bourgeois, leur dit de tenir bon et leur promet du secours, puis repart pour Carcassonne où il organise la résistance. Les juifs de Béziers quittent la ville derrière lui.

Guillaume de Tudèle et Pierre des Vaux-de-Cernay lisent ce départ de façon opposée : nécessité militaire pour le premier, lâcheté pour le second. La conduite du vicomte pendant le siège de Carcassonne, trois semaines plus tard, donne raison au poète.

Reste l’évêque. Il rassemble les habitants, sans doute dans la cathédrale, expose les termes, et se heurte à un refus. La Chanson en donne les raisons, et elles sont d’une banalité rassurante : les Biterrois refusent de livrer leurs voisins, ils refusent qu’on touche au gouvernement de leur ville, ils croient leurs remparts assez solides et l’armée assez grosse pour se disperser d’elle-même avant quinze jours. Une armée médiévale de cette taille épuise ses vivres très vite. Le calcul n’était pas absurde. Il était faux.

Trois heures

Ce qui se passe ensuite tient, dans la lettre des légats, en une phrase de mécanique. Pendant qu’on discutait avec les barons du sort de ceux qui, dans la cité, passaient pour catholiques, les ribauds et d’autres gens vils et sans armes, sans attendre l’ordre des chefs, attaquèrent la ville. À la surprise des nôtres, aux cris de « Aux armes ! », les fossés et le rempart franchis, Béziers fut prise en l’espace de deux ou trois heures.

Les récits ultérieurs remplissent les blancs. Pierre des Vaux-de-Cernay explique le déclenchement par une sortie des assiégés, qui accablent le camp de flèches. La Chanson ajoute une scène : une escarmouche sur le pont, un croisé tué, dépecé et jeté par-dessus le parapet. Le roi des ribauds rassemble alors ses hommes, plus de quinze mille, dit le poète, chacun armé d’un gourdin et rien d’autre, en chemise et sans chaussures. Ils descendent dans les fossés, sapent, brisent les portes.

Les habitants abandonnent les murs pour aller chercher leurs familles et se réfugient dans les églises, qui sont les bâtiments les plus solides de la ville. Les prêtres revêtent les ornements et font sonner les cloches comme pour un enterrement. Puis les chevaliers, qui n’avaient rien ordonné, s’arment et entrent à leur tour. Selon la Chanson, ils entrent moins pour combattre que pour arracher le butin aux premiers arrivés, qu’ils chassent des maisons à coups de trique. Furieux, les ribauds mettent le feu. La ville brûle en long et en travers, et la cathédrale, œuvre d’un maître nommé Gervais, se fend par le milieu sous l’effet de la chaleur.

Guillaume de Puylaurens, clerc toulousain qui écrit vers 1240, ne retient de la journée qu’un seul trait : la poursuite dans les églises, et le massacre dans celle de sainte Marie-Madeleine, dont c’était la fête ce jour-là.

Une coïncidence de calendrier, et ce qu’on en a fait

Ce dernier détail a compté plus que tout le reste dans la mise en forme de l’événement.

Le 15 octobre 1167, un dimanche, les bourgeois de Béziers avaient poignardé dans cette même église leur seigneur, le vicomte Raimond Iᵉʳ Trencavel, et cassé les dents à l’évêque qui tentait de s’interposer. L’église de la Madeleine servait de lieu de réunion aux consuls : le meurtre était politique, et il avait laissé quarante ans de rancune. Les légats rappellent l’épisode au pape en une incise. Pierre des Vaux-de-Cernay, lui, en fait une démonstration : la ville a été prise le jour de la sainte dont les hérétiques disaient du mal, dans l’église qu’ils avaient souillée du sang de leur seigneur, quarante-deux ans après ce meurtre, comme Jérusalem détruite quarante-deux ans après la Passion. L’arithmétique est exacte. La providence qu’il en tire est un procédé d’écriture.

Il faut le noter, parce que cela vaut pour tout le dossier : les auteurs qui racontent Béziers ne cherchent pas à établir ce qui s’est passé, ils cherchent à établir que cela devait arriver.

Deux appuis permettent de tenir ce récit sans rien devoir à personne. La lettre des légats, dans la Patrologie latine, colonnes 137 à 141, avec le passage du massacre à la colonne 139. Et la Chanson de la croisade albigeoise, conservée par un manuscrit unique de la fin du XIIIᵉ siècle, à la Bibliothèque nationale de France, français 25425, treize dessins à l’encre noire dont l’un représente le siège de Béziers. Le reste de l’enquête se fait sur cette base, avec l’histoire militaire de Laurence W. Marvin parue chez Cambridge en 2008 et l’étude que Michel Roquebert a consacrée à cette seule journée en 2007.

Or aucune de ces pièces ne contient la phrase. Il faut donc instruire ce qui vient après : le recueil d’exempla rédigé en Rhénanie entre 1219 et 1223 et l’état de son texte, la discussion sous la tente de l’abbé que deux sources seulement mentionnent, un revenant interrogé à Beaucaire en 1211, le vocabulaire embarrassé par lequel quatre auteurs désignent les assaillants, et une liste de deux cent dix noms recopiée en 1668 sur un parchemin aujourd’hui perdu.

La suite de l’enquête
  1. Ce que le moine de Rhénanie a réellement écrit

  2. Sept mille corps dans une église de six travées

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La lettre

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