Du velours, pas du fer, et un registre tenu par un homme qui écrivait mal
Commençons par ce que l’objet n’était pas.
Il n’était pas en fer. Aucun des hommes qui ont gardé ce prisonnier n’a écrit le mot. Le seul témoin oculaire dont on possède l’écriture, Étienne du Junca, lieutenant de roi à la Bastille depuis le 11 octobre 1690, note « masque de velours noir ». Un paysan de l’Yonne, interrogé soixante-dix ans après les faits, décrit un masque noir sous lequel on voyait les lèvres et les dents. Une gazette manuscrite de 1687 parle d’un masque d’acier, une fois, et à propos d’un transfert où personne n’a approché le prisonnier de moins de vingt mètres. Le fer vient d’ailleurs, et on peut dater son apparition : le 30 octobre 1738, dans une lettre à l’abbé Dubos, Voltaire écrit « l’homme au masque de fer ». Treize ans plus tard, il livre au public la mentonnière à ressorts d’acier qui permettait au prisonnier de manger sans se découvrir. La formule était irrésistible. Elle est aussi la seule chose de cette affaire qui soit certainement fausse.
Ce qui reste après cette soustraction est mince, et solide.
Deux entrées dans un registre de la Bastille
Le socle documentaire tient en deux paragraphes, écrits par le même homme, à cinq ans d’intervalle, dans un registre d’écrou aujourd’hui conservé à la bibliothèque de l’Arsenal sous la cote Ms-5133-5134 réserve. Deux volumes in-folio reliés en parchemin blanc, couvrant du 24 octobre 1690 à l’été 1705, entièrement de la main de Du Junca. L’orthographe est celle d’un soldat. Les faits, chaque fois qu’on a pu les recouper, se sont vérifiés.
Le premier paragraphe est daté du jeudi 18 septembre 1698, trois heures après midi. Saint-Mars arrive pour sa première entrée à la Bastille, venant de son gouvernement des îles Sainte-Marguerite et Honorat, ayant avec lui dans sa litière un ancien prisonnier qu’il avait à Pignerol, « lequel il fait tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas ». On le dépose dans la première chambre de la tour de la Bazinière, on attend la nuit, et à neuf heures du soir Du Junca le conduit lui-même, avec le major Rosarges, dans la troisième chambre de la Bertaudière, seul, meublée quelques jours à l’avance sur ordre du gouverneur.
Le second est daté du lundi 19 novembre 1703. Le prisonnier inconnu, toujours masqué de velours noir, s’est trouvé un peu mal la veille en sortant de la messe. Il meurt à dix heures du soir sans avoir eu de grande maladie. L’aumônier Giraut l’avait confessé la veille. Il est inhumé le mardi 20 à quatre heures de l’après-midi au cimetière Saint-Paul, la paroisse de la Bastille, et Du Junca ajoute en marge, plus tard, qu’on lui a donné sur le registre mortuaire le nom de Marchiel et que l’enterrement a coûté quarante livres.
Trente-quatre ans de détention, deux paragraphes. C’est peu. C’est pourtant davantage que ce dont dispose l’immense majorité des prisonniers d’État de ce règne, et il a fallu attendre 1769 pour que le public en prenne connaissance : cette année-là, le jésuite Henri Griffet, ancien aumônier de la Bastille, publie ces extraits dans un traité consacré aux preuves qui établissent la vérité de l’histoire. Avant Griffet, le masque était une rumeur de salon. Après lui, c’est une pièce d’archives.
Un prisonnier qui suit son geôlier
Le deuxième fait établi ne concerne pas le prisonnier mais son gardien. Bénigne Dauvergne, qui prend le nom de guerre de Saint-Mars et sera anobli en 1673, gouverne le donjon de Pignerol à partir du milieu des années 1660. Il y garde Nicolas Fouquet, surintendant déchu, puis le comte de Lauzun. En 1681 il obtient le gouvernement d’Exilles, forteresse de montagne au-dessus de Suse. En 1687 celui des îles de Lérins. En 1698 celui de la Bastille, sommet d’une carrière de geôlier. Il y meurt en 1708.
À chaque mutation, un prisonnier le suit. C’est ce déplacement conjoint, et lui seul, qui permet de raccorder les documents entre eux : la phrase de Du Junca, « un ancien prisonnier qu’il avait à Pignerol », est le maillon qui relie la Bastille de 1698 au Piémont des années 1670. Le masque n’apparaît qu’au troisième déménagement.
Le 30 avril 1687, après douze jours de route depuis Exilles, Saint-Mars débarque à Sainte-Marguerite avec un homme dissimulé dans une chaise à porteurs fermée par une toile cirée. Il écrit à Louvois le 3 mai que le voyage a duré si longtemps parce que son prisonnier était malade, disant n’avoir pas autant d’air qu’il aurait souhaité. C’est la seule parole de cet homme qui nous soit parvenue, et elle a été rapportée par son geôlier : il étouffait.
L’événement ne passe pas inaperçu. Une gazette manuscrite datée du 4 septembre 1687, du genre de celles qui circulaient sous le manteau, informe ses lecteurs que M. de Saint-Mars a transporté par ordre du roi un prisonnier d’État de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite, que personne ne sait qui il est, qu’il y a défense de dire son nom et ordre de le tuer s’il l’avait prononcé, qu’il était enfermé dans une chaise à porteurs ayant un masque d’acier sur le visage, et que tout ce qu’on a pu savoir du gouverneur est que ce prisonnier était depuis de longues années à Pignerol, et « que les gens que le public croit morts ne le sont pas ». La dernière phrase a fait plus de dégâts historiographiques que tout le reste. Elle vient d’un rédacteur qui n’a pas vu le prisonnier, qui se trompe sur sa provenance, et qui écrit pour être lu.
La routine, telle que le geôlier la décrit
Sur la vie quotidienne de cet homme, on possède une pièce d’un autre ordre, et beaucoup plus fiable, parce qu’elle est administrative et ennuyeuse. Le 6 janvier 1696, Barbezieux demande à Saint-Mars comment les choses se passent en son absence. Le gouverneur répond en détaillant la procédure.
Le premier de ses lieutenants prend les clefs de la prison de « mon ancien prisonnier », par lequel on commence toujours. Il ouvre trois portes, entre dans la chambre. Le prisonnier lui présente civilement les plats et les assiettes empilés les uns sur les autres. Le lieutenant les passe, deux portes plus loin, à un sergent, qui les dépose sur une table à deux pas, où se tient le second lieutenant, chargé d’examiner tout ce qui entre et sort et de vérifier que rien n’est écrit sur la vaisselle. Puis on inspecte le lit dedans et dehors, les grilles, les fenêtres, et très souvent l’homme lui-même. Après quoi on lui demande fort civilement s’il n’a besoin de rien d’autre, on referme, et l’on passe aux autres prisonniers.
Une précision s’impose ici, parce qu’elle commande la suite. Enfermer un homme sans procès, sans jugement, sans terme et sans nom n’avait rien d’exceptionnel sous ce règne. La lettre de cachet suffisait, la mise au secret était un régime pénitentiaire courant pour les prisonniers d’État, et les pseudonymes étaient la règle : on rebaptisait les détenus d’après leur cellule, leur origine ou une fantaisie du geôlier. Les compagnons de captivité de notre homme à Pignerol s’appelaient officiellement Lapierre, Dubreuil, Lestang. Ce qui distingue le prisonnier masqué n’est donc ni le secret, ni le faux nom, ni l’absence de jugement. C’est la durée, trente-quatre ans, et le fait qu’un seul officier ait été autorisé à le garder d’un bout à l’autre.
Rien ici ne ressemble à un cachot. Le détenu est fouillé quotidiennement parce qu’on redoute qu’il écrive, pas qu’il s’évade. On lui parle poliment. La prison construite pour lui à Sainte-Marguerite, dont la cellule est aujourd’hui visible au Musée du Masque de fer et du Fort Royal, comportait une cheminée, des latrines, une grande fenêtre sur la mer et une chapelle attenante, l’homme étant catholique et entendant la messe. Christophe Roustan Delatour, conservateur des musées de Cannes, la décrit comme l’équivalent d’une prison de haute sécurité, protégée par la mer et défendue par une compagnie franche. Les autres prisonniers d’État de la même décennie, eux, étaient mal nourris, parfois battus, et plusieurs sont devenus fous.
Ce que les paysans de Palteau ont vu
Reste un témoignage indirect, tardif, et qui se recoupe étrangement bien avec le registre.
Le 19 juin 1768, un certain Formanoir de Palteau écrit de son château de Palteau, près de Villeneuve-le-Roi, au journaliste Élie Fréron, qui publie sa lettre dans L’Année littéraire du 30 juin. L’auteur est un petit-neveu de Saint-Mars, et le domaine appartenait au geôlier en 1698 : celui-ci y fit étape avec son prisonnier sur la route des îles vers Paris. Palteau ne défend aucune hypothèse. Il rapporte ce que lui ont dit ses paysans, alors très âgés.
L’homme masqué est arrivé dans une voiture qui précédait celle de Saint-Mars, escorté de plusieurs cavaliers. Le gouverneur a mangé avec lui, le prisonnier tournant le dos aux fenêtres de la salle. Les paysans n’ont pas pu voir s’il mangeait masqué, mais ils ont parfaitement vu que Saint-Mars, assis en face de lui, avait deux pistolets à côté de son assiette. Un seul valet servait, allant chercher les plats dans une antichambre et refermant soigneusement la porte derrière lui. Quand le prisonnier traversait la cour, il avait toujours son masque noir sur le visage ; on remarquait que les lèvres et les dents n’étaient pas couvertes, qu’il était grand, et qu’il avait les cheveux blancs. Saint-Mars couchait dans un lit dressé auprès du sien.
Le seul détail vérifiable de ce récit, le masque noir, correspond exactement à ce qu’écrit Du Junca. Le reste dessine un dispositif cohérent : un visage à cacher, un homme à ne pas laisser seul, et un geôlier assez inquiet pour dîner armé.
Voilà le dossier établi. Un homme existe, on connaît son itinéraire, la couleur de son masque, la date de sa mort, le prix de son enterrement. On ignore son nom. Or deux noms circulent dans les papiers, et ils ne désignent pas la même personne : Eustache Dauger, qu’une lettre de juillet 1669 annonce à Pignerol avant de disparaître pendant dix ans de la correspondance, et Marchioly, inscrit sur un registre paroissial en 1703 par un curé qui écrivait sous la dictée d’un officier de la Bastille.
Il faut maintenant instruire les pièces une à une : la lettre de Louvois du 19 juillet 1669 et ce qu’elle dit du mobilier, la lettre de cachet qui suit et le nom du sergent-major chargé de l’arrestation, la pièce comptable retrouvée dans les papiers de Colbert qui donne l’itinéraire du convoi, l’ordre d’avril 1680 qui fait disparaître deux hommes de l’effectif de Pignerol, et la phrase de juin 1681 qui a démoli la thèse dominante du siècle suivant.
Trois mille livres de frais de route et deux merles dans la tour d’en bas
Cinq noms sur une liste, et un acte de sépulture parti en fumée


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