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Manuscrit de Voynich : un livre du XVᵉ siècle dit-il quelque chose ?

Moyen ÂgeSavoirs, universités & penseurs13 octobre 202623 min de lecture
Unknown authorUnknown author / Wikimedia Commons
23 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Quatre lamelles de parchemin découpées au scalpel

On objectera qu’un livre que personne n’a jamais su lire appartient au rayon des énigmes plutôt qu’à une encyclopédie du Moyen Âge. L’objection a pour elle un siècle de littérature, dont l’essentiel ne résisterait pas à une relecture savante. Elle bute pourtant sur un objet parfaitement matériel. À New Haven, dans le Connecticut, la Beinecke Rare Book & Manuscript Library de l’université Yale conserve sous la cote MS 408 cent deux feuillets de parchemin de 225 millimètres sur 160, rassemblés en cahiers, couverts de dessins à l’encre rehaussés de lavis verts, bruns, jaunes, bleus et rouges, et protégés par une reliure souple de vélin que le catalogue de la bibliothèque attribue au XVIIIᵉ ou au XIXᵉ siècle.

Plusieurs feuillets se déplient. Le catalogue en dénombre cinq qui s’ouvrent en double page, trois en triple, un en quadruple et un dernier en sextuple, qui porte à lui seul une rosace de neuf médaillons reliés par des sortes de chaussées ou de conduits. La foliotation ancienne saute des numéros, deux cahiers entiers manquent à l’appel, et la paléographe Lisa Fagin Davis, directrice de la Medieval Academy of America, estime qu’au moins quatorze feuillets ont disparu après que quelqu’un eut numéroté les pages.

Sur presque chaque page court une écriture. Elle se lit, si l’on peut dire, de gauche à droite, en lignes régulières, découpée en groupes de signes séparés par des blancs, organisée en paragraphes, avec des étiquettes isolées posées à côté des plantes, des étoiles et des bocaux. Aucun alphabet connu ne fournit le modèle de ses signes. Pour la traiter par ordinateur, les chercheurs l’ont translittérée en lettres latines selon des conventions purement pratiques, dont la plus répandue, l’EVA, sert aujourd’hui de langue commune aux publications. Les seuls mots en alphabet latin du volume sont des ajouts. Au centre des médaillons du zodiaque, une autre main a inscrit des noms de mois dans une langue romane, « mars » sur la page des Poissons par exemple, sans que personne ait localisé le dialecte de façon décisive. En haut de la dernière page, quelques lignes mêlent des signes du manuscrit à des formes que Davis juge germaniques, et elles ne se lisent pas davantage.

Herbier, zodiaque, bains et rosace

Faute de texte lisible, on découpe le livre d’après ses images, et le catalogue de la Beinecke y distingue six ensembles. Les feuillets 1 à 66 forment un herbier de 113 plantes, dessinées avec un soin particulier pour la fleur et pour la racine. Les feuillets 67 à 73 portent vingt-cinq diagrammes circulaires, soleil ou lune au centre, signes du zodiaque, et des femmes nues disposées en cercles concentriques, certaines émergeant d’objets en forme de tubes ou de récipients. Entre les feuillets 75 et 84, de petites femmes nues au ventre rond se baignent dans des bassins reliés par des canaux, d’où le nom de section « balnéologique » ou « biologique » que lui donnent les commentateurs. La grande rosace dépliante occupe les feuillets 85 et 86. Plus loin, une section dite pharmaceutique fait voisiner plus d’une centaine de racines et de plantes avec des bocaux peints en rouge, en vert et en jaune. Le volume s’achève sur des pages de texte continu dont chaque paragraphe est signalé par une étoile dans la marge.

Aucune de ces plantes n’a été identifiée de façon indiscutable, et les physiciens Marcelo Montemurro et Damián Zanette le rappellent encore en 2013 en ouvrant leur étude statistique du texte. Les tentatives n’ont pourtant pas manqué. En 1944, dans la revue Speculum, Hugh O’Neill croit reconnaître parmi elles un tournesol, plante américaine, ce qui interdirait de dater le manuscrit avant le retour de Colomb. L’argument a eu une longue vie administrative. La notice en ligne de la Beinecke écrit toujours que l’identification de plusieurs espèces du Nouveau Monde rapportées par Colomb empêche de placer la rédaction avant 1493, ce qui contredit frontalement la mesure que la même bibliothèque a fait réaliser seize ans après la parution de cette notice dans son catalogue imprimé.

Vers 1420, à quelques années près

En 2009, la bibliothèque accepte qu’on entaille son manuscrit. L’opération accompagne le tournage d’un documentaire de la télévision publique autrichienne et elle est confiée au laboratoire de spectrométrie de masse par accélérateur de l’université de l’Arizona, à Tucson. Les restaurateurs de Yale désignent des feuillets qui n’ont été ni réparés ni remontés, et l’on y prélève au scalpel, en bordure de page, quatre fines lamelles de parchemin. Le choix des feuillets obéit à un plan. Le feuillet 8 forme un même bifeuillet avec la première page, celle qui porte un ex-libris effacé ; le feuillet 26 appartient à l’une des deux écritures que l’on distingue depuis les années 1970 dans l’herbier, le feuillet 47 à l’autre, sur un parchemin nettement plus épais que ses voisins ; le feuillet 68 est un dépliant de la section astronomique. Si le volume avait été assemblé avec des peaux d’âges différents, l’échantillonnage devait le révéler.

Il ne révèle rien de tel. Les quatre mesures concordent à l’intérieur de leurs marges d’erreur, et leur combinaison donne une fourchette de 1404 à 1438 avec une probabilité de 95 %, présentée en décembre 2009 puis diffusée par l’université de l’Arizona en février 2011. Une telle précision est rare pour un radiocarbone médiéval, et elle tient à la physique de l’atmosphère, dont la teneur en carbone 14 varie vite au début du XVᵉ siècle, ce qui resserre l’intervalle obtenu après calibration. En 2012, le séquençage d’acides aminés prélevés sur dix feuillets identifie l’animal. Du veau.

Le radiocarbone date la mort de l’animal, pas le geste du copiste. Entre l’abattage du veau, la préparation de la peau, son stockage et le moment où une plume s’y pose, il peut s’écouler quelques mois ou plusieurs décennies, et aucune méthode actuelle ne date directement une encre déposée en quantités aussi infimes. Lors de l’annonce de 2009, une affirmation a pourtant circulé selon laquelle l’encre aurait été appliquée peu après la fabrication du parchemin, alors que l’analyse ne disait rien de tel. Ceux qui placent la rédaction au XVIᵉ siècle, ou plus tard, doivent donc supposer qu’un lot de peaux préparées vers 1420 a dormi pendant des générations avant de servir. L’hypothèse n’a rien d’absurde. Elle exige simplement une preuve que personne n’a produite, et elle suppose un scénario que la courbe de probabilité du laboratoire relègue dans les marges de son intervalle.

Yale contre Yale

La datation a déplacé presque tout, sauf, curieusement, une partie des notices de la bibliothèque qui l’a commandée. Le catalogue des manuscrits médiévaux et renaissants de la Beinecke, toujours consultable en ligne, situe le volume en « Europe centrale ? », à la fin du XVᵉ ou au XVIᵉ siècle, avec un point d’interrogation à chaque terme. Il reprend l’argument des plantes américaines, attribue la foliotation à John Dee et mentionne Roger Bacon dès sa première phrase. La fiche du catalogue numérique propose une autre fourchette, « vers 1401-1599 ? ». Quant à la page de présentation de la bibliothèque, plus récente, elle annonce en titre une fabrication à la fin du XVᵉ ou au XVIᵉ siècle, puis écrit quelques lignes plus bas que les analyses scientifiques indiquent une cohérence matérielle avec les manuscrits du XVᵉ siècle. Elle prête aussi à l’alchimiste pragois Georg Baresch, l’un des propriétaires du livre, des dates de vie qui le font mourir en 1622, quarante ans avant sa mort.

Ces décalages disent comment une institution sédimente ses savoirs, une notice rédigée avant 2009 restant en ligne à côté d’une page rafraîchie qui n’en a pas repris toutes les conséquences. Sur la date de la lettre qui accompagnait le manuscrit, les documents de Yale hésitent eux-mêmes entre 1665 et 1666, et la transcription qu’en donnait en 1967 un rapport rédigé pour la National Security Agency, déclassifié en 2002, porte 1666. La plupart des travaux récents retiennent le 19 août 1665.

Sur l’âge du support, la discussion savante est à peu près close. Sur l’origine et le sens, elle commence à peine, et elle dispose de quatre séries de documents que la presse cite rarement. La première est une chaîne de propriétaires, que des lettres conservées à Rome et des livres de comptes de la Chambre impériale font remonter jusqu’en 1599. La deuxième tient dans les écritures elles-mêmes, que Lisa Fagin Davis a comptées signe par signe en 2020 en appliquant au manuscrit les méthodes de la paléographie latine. La troisième relève du laboratoire, avec l’analyse des encres et des pigments remise par la société McCrone Associates le 1ᵉʳ avril 2009. La quatrième est faite d’images de la première page prises en 2014 sous des longueurs d’onde invisibles à l’œil, et publiées dix ans plus tard. Ensemble, elles permettent de suivre le livre de Prague à New Haven et de compter ceux qui l’ont écrit. Elles laissent entière la question que deux études ont tranchée en sens contraire à neuf ans d’intervalle, en 2013 et en 2022, à partir des mêmes transcriptions, celle de savoir si ce texte transmet une langue.

La suite de l’enquête
  1. Le livre passe de Prague à Rome sans que personne le lise

  2. Charabia appliqué ou langue chiffrée ?

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