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Enquête
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Jeanne d’Arc : le procès de réhabilitation de 1456 a-t-il dit la vérité ?

Époque moderneFrance & Occident féodal21 septembre 202623 min de lecture
Pierre Henri Revoil / Wikimedia Commons
23 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Isabelle Romée devant les commissaires du pape

L’affaire se déroule dans la France du Nord, entre Rouen, capitale de la Normandie tenue par les Anglais jusqu’en 1449, Paris et Orléans, avec un détour par la Lorraine natale de Jeanne. Elle court de 1431, année du procès et du bûcher de Rouen, à 1456, année de la sentence d’annulation, prononcée après la reconquête de la Normandie par Charles VII. Les acteurs principaux sont l’évêque Pierre Cauchon, juge en 1431, les notaires qui ont tenu le registre du procès, la mère de Jeanne, Isabelle Romée, et l’inquisiteur Jean Bréhal. Un procès en nullité examine la validité d’une procédure antérieure, sans rejuger les faits reprochés à l’accusée. Le problème est de savoir quelle confiance accorder à des témoignages recueillis vingt-cinq ans après les faits, par un tribunal dont le roi attendait un verdict précis.

Guillaume Colles, que les actes appellent aussi Boisguillaume, a tenu la plume au procès de Rouen avec deux autres notaires, Guillaume Manchon et Pierre Taquel. En 1456, les juges chargés d’annuler ce procès lui présentent un exemplaire du registre de 1431. Il y reconnaît sa signature, au bas du dernier feuillet, et déclare sous serment que c’est bien le procès fait contre Jeanne, l’un des cinq exemplaires authentiques. Puis il décrit le travail d’alors. Le matin, les notaires consignaient les questions et les réponses ; l’après-midi, ils rassemblaient leurs notes et les mettaient en ordre, et pour rien au monde, assure-t-il, ils n’auraient omis ce qui devait être fait.

Dans la même déposition, Colles rapporte une autre chose, qu’il tient cette fois de la rumeur de Rouen. Tous ceux qui ont eu part à la mort de Jeanne auraient mal fini, le théologien Nicolas Midi frappé de la lèpre et l’évêque Pierre Cauchon mort subitement pendant qu’on lui faisait la barbe. Le même serment couvre les deux affirmations, et le greffier du tribunal les a transcrites l’une après l’autre, sans distinguer ce que l’homme avait fait de ses mains de ce qu’il avait entendu dire dans les rues de la ville.

On appelle couramment « procès de réhabilitation » la procédure ouverte à Paris en novembre 1455 et close à Rouen le 7 juillet 1456. Le mot est commode, et il est inexact. Dans les actes de l’époque, il est question d’une cause en nullité, et Philippe Contamine, dans l’article qu’il a consacré en 1987 au souvenir de Jeanne après cette date, a retenu pour son titre une autre formule tirée des sources, le « procès de son innocence ». La différence a des conséquences. Une action en nullité examine la validité de la procédure qui a condamné l’accusée ; si cette procédure était viciée, elle la tient pour non avenue depuis le premier jour, sans avoir à rejuger les faits. Les juges de 1456 n’avaient donc pas à dire si les voix venaient de Dieu, et ils s’en sont gardés jusqu’à la dernière ligne de leur sentence.

Rouen, mars 1450

Charles VII entre à Rouen en novembre 1449, après une trentaine d’années d’occupation anglaise de la Normandie. Trois mois plus tard, par des lettres datées du 15 février, il charge Guillaume Bouillé, docteur en théologie, doyen du chapitre cathédral de Noyon, ancien recteur de l’université de Paris et membre de son conseil, de s’informer sur la manière dont les Anglais ont conduit le procès de Jeanne.

Les actes portent l’année 1449, parce qu’on comptait alors les années à partir de Pâques ; dans notre décompte, il s’agit de 1450. Une traduction anglaise très diffusée imprime le 13 février. On préférera ici le 15, que donnent l’article de Philippe Contamine et les études critiques publiées au début du XXᵉ siècle, parce que ces deux lectures remontent directement aux actes latins.

Bouillé tient son enquête à Rouen les 4 et 5 mars. Sept témoins comparaissent. Quatre sont des dominicains du couvent Saint-Jacques de Rouen, Jean Toutmouillé, Isambart de La Pierre, Martin Ladvenu et Guillaume Duval ; les trois autres sont le notaire Manchon, l’huissier du tribunal Jean Massieu, et Jean Beaupère, l’un des principaux interrogateurs de 1431, qui n’avait aucune raison de charger ses anciens collègues. Plusieurs juristes consultés par Bouillé concluent à la nullité de la sentence. L’enquête remonte au conseil du roi, puis s’arrête. Une sentence rendue en matière de foi par un évêque et un vice-inquisiteur ne pouvait être cassée que par une autorité d’Église, et le roi traitait alors avec Rome dans un climat tendu par la Pragmatique Sanction de Bourges, qu’il avait promulguée le 7 juillet 1438.

Le relais passe en 1452 au cardinal Guillaume d’Estouteville, légat du pape Nicolas V en France, issu d’une famille normande restée fidèle au parti de Charles VII. Il s’adjoint l’inquisiteur Jean Bréhal, dominicain, et fait entendre de nouveaux témoins à Rouen au printemps ; Isambart de La Pierre dépose une deuxième fois le 3 mai 1452. Bréhal consulte ensuite des canonistes et des théologiens, en France et au-delà, et condense leurs avis dans une longue synthèse, la Recollectio, que l’édition moderne publie dans son deuxième tome.

En 1455, la procédure trouve enfin sa forme. Le nouveau pape, Calixte III, reçoit une supplique qui ne vient pas du roi. Elle est présentée au nom d’Isabelle Romée, mère de Jeanne, et de ses deux fils, Pierre et Jean. Par un rescrit du 11 juin 1455, il délègue trois prélats pour en juger en dernier ressort, l’archevêque de Reims Jean Juvénal des Ursins, l’évêque de Paris Guillaume Chartier et l’évêque de Coutances Richard Olivier de Longueil, qui siégeront avec Bréhal. La cause devient celle d’une famille atteinte dans son honneur. Quant au roi, il n’y figure pas comme partie.

Le 7 novembre 1455, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, Isabelle Romée présente le rescrit, accompagnée de ses fils, de clercs et de laïcs honorables, d’un groupe d’habitants d’Orléans et de nombreuses femmes. Philippe Contamine décrit une séance pathétique et tumultueuse. Les délégués pontificaux soulignent d’abord les difficultés et les incertitudes de l’entreprise, puis acceptent, et renvoient la famille devant la cour épiscopale de Paris le 17 novembre, où l’avocat Pierre Maugier, docteur en décrets, développe la requête. Adopté ensuite, le questionnaire compte cent un articles. Les commissaires entendent des témoins en Lorraine à partir de la fin janvier 1456, les habitants de Domrémy déposant le 29, puis à Orléans, à Paris, à Rouen et à Lyon, jusqu’à la fin mai. Selon qu’on compte les personnes ou les dépositions, et selon qu’on inclut les enquêtes de 1450 et de 1452, les totaux varient ; une étude retient cent seize témoins pour la seule année 1456. Un peu plus d’une centaine, en ordre de grandeur.

Processus justificationis

Le résultat matériel de ce travail tient en trois grands volumes. Les deux greffiers de la cause, Denis Le Comte et François Ferrebouc, en ont fait trois copies officielles, qu’ils ont certifiées et intitulées Processus justificationis Johanne D’Arc. L’une d’elles se trouve aujourd’hui à Londres, à la British Library, sous la cote Stowe MS 84. C’est un grand volume de parchemin de 520 millimètres sur 320, de 182 feuillets écrits en cursive gothique, divisé en une préface et neuf chapitres, et chaque feuillet porte la signature d’un des deux greffiers, Ferrebouc au recto, Le Comte au verso. Au dernier feuillet écrit, leurs deux signatures s’enroulent dans des cadres ornementaux, au-dessous d’une attestation qui certifie le nombre de feuillets du volume. Elle en annonce cent soixante-trois. Le catalogue de la bibliothèque relève l’erreur. Les deux autres copies officielles sont à Paris, à la Bibliothèque nationale de France, sous les cotes Latin 5970 et Latin 17013, ce dernier volume provenant de l’ancienne bibliothèque de Notre-Dame. C’est le plus mince des trois, parce que les traités théologiques versés à la cause, qui occupent environ un tiers de l’ensemble, n’ont été recopiés que dans les deux grands exemplaires.

Le volume de Londres a été, selon toute vraisemblance, l’exemplaire royal, déposé au Trésor des chartes. Au début du XVIIᵉ siècle, un avocat parisien, Charles du Lys, l’a consulté pour des recherches généalogiques destinées à le rattacher à la famille de Jeanne ; le manuscrit est ensuite passé chez les ducs de Buckingham à Stowe, puis chez les comtes d’Ashburnham, avant d’être acheté en 1883 par le British Museum avec plus d’un millier d’autres manuscrits de la même collection.

Le tribunal de 1456 n’aurait rien pu annuler sans l’autre registre. De l’instrument latin de 1431, établi en cinq expéditions signées par les trois notaires et scellées par les deux juges, trois exemplaires subsistent. Le plus solennel, le seul sur vélin, appartient à la bibliothèque de l’Assemblée nationale, sous le numéro 1119 ; l’Assemblée le présente comme l’exemplaire authentifié par Cauchon lui-même, dont le sceau figure au dernier feuillet. Jules Quicherat, premier éditeur intégral des deux procès entre 1841 et 1849, le croyait destiné au roi d’Angleterre ; Pierre Champion y voyait plutôt l’exemplaire de l’évêque. Les deux autres, sur papier, sont à la Bibliothèque nationale de France, Latin 5965, chargé de grattages et de surcharges, et Latin 5966, d’une écriture uniforme. Champion, qui les a décrits en 1920, tenait leurs variantes pour des habitudes de copistes sans portée. L’édition de référence du procès de condamnation est celle de Pierre Tisset et Yvonne Lanhers, parue en trois volumes de 1960 à 1971.

Une renommée à rendre, et un sacre à laver

Les actes du colloque réuni à Cerisy-la-Salle en octobre 2009, publiés en 2012 sous la direction de François Neveux, posent le cadre en une phrase que la plupart des spécialistes signeraient. Les deux procès étaient des procès d’Église et des procès politiques ; à travers Jeanne, le premier cherchait à déconsidérer Charles VII, et le second à lui restituer son honneur. Le sacre de Reims, le 17 juillet 1429, avait été obtenu avec l’aide d’une femme que l’Église avait ensuite déclarée hérétique et relapse, et que ses adversaires présentaient comme une invocatrice de démons. Tant que la sentence de Rouen tenait, un ennemi du roi pouvait soutenir que la couronne de France avait été posée sur sa tête par une créature du diable. Claude Gauvard, historienne de la justice médiévale, place après la victoire de Castillon, en 1453, le moment où le roi s’emploie résolument à restaurer la renommée de Jeanne et, par elle, la sienne. Cette double origine pèse sur tout ce que le tribunal a entendu. Il a été voulu par un roi, déclenché par une famille, et conduit par des prélats et un inquisiteur du parti victorieux. Il a interrogé des hommes qui avaient siégé, écrit ou prêché à Rouen en 1431, et dont plusieurs avaient intérêt à paraître, un quart de siècle plus tard, avoir été contraints. Il a aussi interrogé des paysans de Domrémy et des compagnons d’armes, qui sont pour de larges pans de la vie de Jeanne les seuls témoins disponibles.

La question du titre se dédouble donc. Le tribunal de 1456 a-t-il reconstitué correctement ce qui s’était passé à Rouen, et ses témoins ont-ils dit ce dont ils se souvenaient, ou ce qu’il convenait de dire ? Deux instruments permettent d’y répondre, et ils ne tirent pas dans le même sens. L’édition du procès en nullité donnée par Pierre Duparc pour la Société de l’histoire de France, en cinq volumes parus entre 1977 et 1988, met à disposition l’intégralité des dépositions, des mémoires et de la sentence, en latin puis en traduction française. La traduction commentée du procès de condamnation publiée en 2005 par Daniel Hobbins chez Harvard University Press soutient, elle, que le registre de 1431 est plus fiable qu’on ne l’a longtemps dit, et que Cauchon tenait avant tout à une procédure impeccable. Il faut maintenant reprendre les témoignages un à un, à commencer par ceux des hommes qui avaient tenu la plume en 1431 ; puis suivre les variations d’un même témoin entre 1450, 1452 et 1456, la longueur de la feuille signée au cimetière Saint-Ouen le 24 mai 1431, l’information posthume du 7 juin suivant, l’examen de Poitiers que personne n’a versé à la cause, et les douze articles que la sentence de 1456 a fait lacérer.

La suite de l’enquête
  1. Le notaire qui a signé les deux versions

  2. Et si Cauchon avait bien travaillé ?

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