Une poudre en Maurienne, et un maître qui sort des actes
« Cet Irlandais qui est au palais du roi, du nom de Jean. » Scotum illum qui est in palatio regis, Ioannem nomine. La phrase est de Pardulus, évêque de Laon, dans une lettre adressée à l’église de Lyon vers 850 ou 851, transmise dans le dossier connu sous le titre De tribus epistolis. Elle est légèrement méprisante. Elle sert à désigner quelqu’un dont on suppose que le destinataire ne connaît pas le nom.
C’est la plus ancienne mention certaine de Jean Scot Érigène dans un document contemporain. Avant elle, rien. Pas un acte, pas une souscription, pas une mention dans une liste de clercs. On ne sait ni où ni quand il est né. La conjecture d’usage le fait naître en Irlande autour de 800, peut-être un peu avant, et elle repose entièrement sur des calculs de vraisemblance à rebours.
Son origine, en revanche, il l’a signée lui-même. Dans la dédicace de sa traduction du corpus attribué à Denys l’Aréopagite, il forge un mot qui n’existe pas en latin : Eriugena, né d’Ériu, né d’Irlande, sans doute construit sur le Graiugena de l'Énéide. Le mot ne se lit qu’à cet endroit. Les catalogues du XIIᵉ siècle le déforment en Erigena, et c’est sous cette forme corrompue qu’il est passé dans nos manuels.
Sur son statut, le dossier est muet. Aucun texte ne le dit moine, ni prêtre, ni chanoine. Il appelle une fois Wulfad son « frère dans le Christ », ce qui ne prouve rien. Il enseigne, il traduit, il écrit, il fréquente le palais. C’est tout ce qu’on tient.
Un Irlandais qui lit le grec
Ce qui frappe ses contemporains, c’est une compétence. Anastase le Bibliothécaire, homme de la curie romaine, s’étonne par écrit qu’un vir barbarus venu du bout du monde connaisse le grec. La remarque est condescendante et elle est exacte : dans l’Occident latin des années 860, presque personne ne lit le grec suivi.
Le Corpus attribué à Denys l’Aréopagite était arrivé à la cour franque en 827, cadeau de l’empereur byzantin Michel le Bègue à Louis le Pieux. Hilduin, abbé de Saint-Denis, en avait tenté une version latine entre 832 et 835. Le résultat n’avait pas convaincu. Vers 860, Charles le Chauve commande à Jean Scot une nouvelle traduction, qui restera en usage jusqu’au XIIIᵉ siècle. Suivront Maxime le Confesseur, les Ambigua ad Iohannem puis les Quaestiones ad Thalassium, et le traité de Grégoire de Nysse sur la création de l’homme, que Jean Scot rebaptise De imagine.
Ce chantier n’est pas une curiosité d’érudit. Il fait entrer dans le vocabulaire latin une théologie négative entière, celle qui affirme que les négations sur Dieu sont plus vraies que les affirmations.
Le procès de la prédestination
Avant cela, il y avait eu une affaire, et c’est elle qui l’a rendu visible.
Un moine saxon, Gottschalk d’Orbais, soutenait une double prédestination : Dieu prédestinerait les élus au ciel et les damnés à l’enfer. Un synode de Mayence l’avait condamné en 848, un synode de Quierzy en 849, et on l’avait enfermé à l’abbaye d’Hautvillers, où il mourra en 868 sans avoir cédé. Le problème, pour Hincmar de Reims, c’est que la thèse gagnait des soutiens épiscopaux.
Hincmar et Pardulus commandent donc une réfutation à l’Irlandais du palais. Le résultat, vers 851, est le De divina praedestinatione, dix-neuf chapitres. Il nous est parvenu par un manuscrit unique.
Jean Scot y fait exactement ce qu’on ne lui demandait pas. Il traite la question en dialecticien, presque sans écriture sainte, en s’appuyant sur la définition, la division, la démonstration et la résolution. Il pose que la vraie philosophie est la vraie religion et réciproquement, formule qu’il tire d’Augustin mais qu’il installe en tête d’un traité de commande. Il en déduit qu’il ne peut y avoir de prédestination qu’au bien, parce que Dieu, étant hors du temps, ne peut ni pré-voir ni pré-destiner, ces verbes supposant un avant.
L’effet est immédiat, et il est inverse de celui qu’on attendait. Prudence, évêque de Troyes, qui avait connu Jean Scot familièrement à la cour, publie un De praedestinatione contra Ioannem Scotum où il concède l'« éloquence celtique » de son adversaire avant de démonter son raisonnement. Il lui adresse au passage un reproche qui vaut programme : ton Capella t’a mené dans un labyrinthe, tu t’es plus attaché à méditer son ouvrage qu’à la vérité de l’Évangile. Martianus Capella est le manuel des arts libéraux sur lequel Jean Scot avait écrit deux commentaires. L’accusation est claire : cet homme fait de la grammaire là où il faudrait faire de la théologie.
Florus, diacre de Lyon, en rajoute cent cinquante colonnes. Il commence par reconnaître son adversaire comme scholasticus et eruditus, puis consacre le reste du volume à ses « définitions erronées ».
Deux conciles suivent. Valence, en 855, présidé par l’archevêque Rémi de Lyon, vote six canons contre la position d’Hincmar. Langres, en 859, les reprend. C’est là qu’apparaît l’expression qui a fait fortune, pultes scottorum, la bouillie des Irlandais, formule que Jérôme avait déjà lancée contre Pélage quatre siècles et demi plus tôt. Ce qui est visé n’est pas d’abord une thèse. C’est un usage immodéré de la dialectica.
Le grand livre, et le dernier poème daté
Charles le Chauve ne lâche rien. Les raisons de cette fidélité nous échappent, et on les suppose politiques. Toujours est-il que le condamné de 855 devient le traducteur officiel du palais en 860 et qu’il écrit ensuite, entre 862 environ et 867, l’ouvrage qui portera son nom jusqu’à nous.
Le Periphyseon est un dialogue en cinq livres entre un maître, Nutritor, et un élève, Alumnus. Il divise la nature, entendue comme la totalité de ce qui est et de ce qui n’est pas, en quatre espèces : ce qui crée et n’est pas créé, ce qui est créé et crée, ce qui est créé et ne crée pas, ce qui n’est ni créé ni ne crée. Dieu occupe la première case et la quatrième. Il est dit « néant par excellence », non par privation mais par excès. Et une phrase du livre III affirme qu’il ne faut pas comprendre Dieu et la créature comme deux choses distinctes l’une de l’autre, mais comme une seule et même chose.
On date l’ouvrage par sa dédicace. Elle s’adresse à Wulfad comme à un frater, et Wulfad devient évêque en 866 ou 867 ; passé cette promotion, l’appellation n’aurait plus été possible.
La dernière trace fermement datable est un poème. Les Carmina de Jean Scot le montrent courtisan, informé des affaires, capable d’écrire des vers entièrement en grec. L’un d’eux, Aulae sidereae, paraît célébrer la dédicace de l’église neuve de Charles le Chauve à Compiègne, le 1ᵉʳ mai 875.
Après cela, plus rien.
Octobre 877
Le roi, lui, meurt sous nos yeux, et le récit qu’on en a mérite d’être pesé.
Couronné empereur à Rome le jour de Noël 875, battu par ses neveux à Andernach le 8 octobre 876, il promulgue en juin 877 le capitulaire de Quierzy, puis repasse les Alpes pour secourir le pape Jean VIII. Il doit revenir en hâte, Carloman menaçant ses États. Sur le chemin du retour, il tombe malade.
L’annaliste écrit ceci : saisi de fièvre, Charles but une poudre que lui fit passer son médecin juif, nommé Sédécias, qu’il aimait trop et à qui il se fiait trop, afin que cette potion le délivrât de la fièvre ; ayant absorbé un poison incurable, porté à bras d’homme, ayant franchi le mont Cenis, il parvint au lieu-dit Brios, fit venir Richilde qui se trouvait en Maurienne, et mourut le onzième jour après le poison, dans une hutte misérable, le 6 octobre. Le corps se décomposant, on l’enterra à Nantua ; ses ossements ne rejoindront Saint-Denis qu’en 884.
Le passage figure dans les Annales de Saint-Bertin, sous l’année 877. Il faut savoir qui tient la plume. La section qui va de 861 à 882 est de la main d’Hincmar de Reims, c’est-à-dire de l’homme qui avait commandé à Jean Scot son traité sur la prédestination avant de le laisser condamner. La section précédente, de 835 à 861, est de Prudence de Troyes, c’est-à-dire de l’homme qui avait écrit contre lui. Les deux annalistes du règne sont parties dans l’affaire.
Un poison administré par un médecin étranger à un roi qui meurt de fièvre loin de chez lui, c’est ce que les chroniqueurs du IXᵉ siècle écrivent presque toujours en pareil cas. Le lieu même se dérobe : on identifie généralement Brios à Avrieux, au pied du mont Cenis, sans certitude.
Le maître d’école, lui, ne meurt nulle part. Aucun obituaire ne l’inscrit. Aucune charte ne le mentionne mort. Aucune église ne réclame son corps. On perd sa trace en même temps que celle de son protecteur, et la coïncidence des deux disparitions a suffi, depuis, à faire dater sa mort de 877.
Il faut maintenant instruire les pièces une à une : les deux récits presque identiques que Guillaume de Malmesbury a écrits vers 1125 et l’épitaphe qu’il y insère, l’attentat contre un autre Jean raconté par Asser dans sa vie du roi Alfred, un poème latin de l’an 400 sur un maître d’école tué par ses écoliers, et un manuscrit de la bibliothèque de Reims où deux mains irlandaises se corrigent l’une l’autre dans les marges du Periphyseon.
Ce que Guillaume avait sur son pupitre à Malmesbury
Quatre lectures d’une mort, et deux mains qu’on n’a pas nommées




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