Une médaille de Middelbourg et un décompte qui ne tombe jamais juste
L’objection vient avant même la première ligne : la question serait tranchée depuis longtemps, il suffirait de compter. Quelques navires perdus dans la Manche, des dizaines d’épaves sur les récifs irlandais, l’affaire est entendue, c’est la mer qui a gagné. L’ennui commence quand on essaie de compter pour de bon.
Prenons la phase de combat, celle qui va du 31 juillet au 9 août 1588. Toutes les dates de cette enquête suivent le calendrier grégorien, celui des Espagnols ; les Anglais, restés au calendrier julien, retranchent dix jours. La bataille que les manuels britanniques placent au 29 juillet et les manuels espagnols au 8 août est la même. Cette divergence a des effets concrets. Elle a produit des doublons dans les listes de pertes établies au XIXᵉ siècle, quand on comparait sans conversion les dépêches de Howard et les relations de Medina Sidonia.
Un mot, d’abord, sur le nom. Personne n’a jamais baptisé cette flotte l’Invincible Armada. Les documents espagnols l’appellent la Grande et Très Heureuse Armada, ce qui est déjà une prétention, et Philippe II se garde bien de promettre l’invincibilité à une entreprise dont il attend un miracle. Martin et Parker attribuent le qualificatif à lord Burghley, trésorier d’Élisabeth, qui l’emploie après coup : une flotte que l’on dit invincible se prête mieux à la célébration quand elle est détruite. Le superlatif appartient donc à la propagande du vainqueur, au même titre que la médaille de Middelbourg, et il vaut la peine de le noter avant de discuter la défaite qu’il désigne.
Ce que la Manche a réellement coûté
La flotte quitte Lisbonne le 28 mai. La liste officielle du départ compte cent trente unités ; Colin Martin et Geoffrey Parker en dénombrent environ cent cinquante en incluant les patachos, les zabres et les felouques porteuses de messages, ce qui explique une partie des écarts ultérieurs. À bord, 18 973 soldats selon leur relevé, un peu plus de dix mille marins, et de quoi ravitailler une armée pendant des mois. Le plan tient en une phrase et il est vicié dès l’origine : rejoindre la côte flamande, prendre à bord les 27 000 hommes du duc de Parme, débarquer à Margate. Philippe II n’a prévu aucun port en eau profonde entre l’île de Wight et Flessingue pour abriter des navires de fort tirant d’eau, et il n’a jamais précisé comment les deux forces devaient concrètement se joindre.
Neuf jours de combats intermittents remontent la Manche. Ils ne coûtent presque rien à l’Armada. Le 31 juillet, la Nuestra Señora del Rosario, vaisseau amiral de l’escadre d’Andalousie, perd son beaupré dans une collision et se rend à Drake le lendemain. Le même jour, le San Salvador saute par accident, incendie de soute, et sera abandonné. Deux pertes, aucune due au tir ennemi.
Ce qui frappe, dans ces neuf jours, c’est que la formation espagnole tient. Medina Sidonia navigue en croissant, les gros navires aux ailes, les transports au centre, et il maintient l’ordre sous le canon. Deux occasions se présentent pourtant de forcer la décision, et il les laisse passer toutes les deux : devant Plymouth le 30 juillet, où l’on aurait pu attaquer la flotte anglaise au mouillage, et devant l’île de Wight le 4 août, où l’on aurait pu s’emparer d’un mouillage abrité. Dans les deux cas il refuse, parce que ses instructions lui ordonnent de rejoindre Parme et de ne rien tenter d’autre. Un roi qui écrit à son amiral de l’informer dans le moindre détail de tout ce qu’il fait obtient un amiral qui n’improvise pas. Le vice-amiral Recalde en fera l’un des griefs de son rapport.
La nuit du 7 au 8 août fait basculer la campagne, et elle la fait basculer sans un coup de canon. Huit brûlots anglais descendent avec le courant sur la flotte mouillée devant Calais. Aucun navire espagnol ne prend feu. Mais les capitaines coupent leurs câbles pour dériver au large : un contemporain estime à trois cents le nombre d’ancres laissées sur le fond. C’est la perte la plus lourde de toute la campagne, et elle est invisible dans un tableau de pertes, parce qu’une ancre n’est pas un navire. Elle décidera pourtant du sort de plusieurs dizaines de bâtiments six semaines plus tard, sur une côte où l’on ne pourra pas mouiller.
Le 8 août au matin, la bataille de Gravelines dure une douzaine d’heures, à portée de mousquet. Bilan espagnol : la galéasse San Lorenzo, déjà échouée devant Calais la nuit précédente et prise après une mêlée où se sont mêlés équipage, rameurs, Anglais et bourgeois de Calais ; les galions portugais San Felipe et San Mateo, criblés, qui dérivent et vont s’échouer le lendemain sur Walcheren où les Hollandais s’en emparent ; un bâtiment perdu près de Blankenberghe. Et la María Juan, qui coule.
Un navire. Sur cent trente. C’est le seul chiffre parfaitement établi de tout le dossier, et il est à l’origine de toute la discussion moderne.
Le compteur des Anglais
Les Anglais ne sont pas en meilleure posture. Au soir du 8 août, leurs soutes à munitions sont vides ou presque ; certains servants chargent des chaînes et de la ferraille faute de boulets. La poursuite s’arrête au Firth of Forth, non par calcul stratégique mais par épuisement des vivres. Des équipages boivent leur urine. Après le retour, la mortalité par maladie dans les ports anglais dépassera de très loin les pertes au combat, et les marins réclameront des soldes que le Trésor d’Élisabeth ne peut pas payer.
Deux flottes se sont donc affrontées neuf jours et se sont séparées avec, d’un côté, un naufrage, et de l’autre, des cales vides. Toute lecture qui présente Gravelines comme un anéantissement se heurte à cette arithmétique. Toute lecture qui en fait un match nul se heurte à autre chose : le 9 août, l’Armada n’a plus d’ancres, plus de formation, et le vent la pousse vers les bancs de Zélande. Medina Sidonia tient un conseil de guerre sur un pont couvert de sang. Ses officiers votent pour virer et se battre encore. Le 10, il décide de rentrer par le nord.
Où la comptabilité se défait
C’est à partir de là que les chiffres deviennent inutilisables, et il faut le dire franchement plutôt que de choisir le plus commode.
Les publications sérieuses disponibles donnent, pour les pertes totales de la campagne, une fourchette qui va d’une vingtaine d’épaves à soixante-quatre. Les Musées royaux de Greenwich écrivent qu’environ dix-neuf navires se sont perdus sur les côtes d’Écosse et d’Irlande et que le sort des autres reste inconnu. L’ambassade d’Espagne à Dublin retient vingt-six navires perdus dans les eaux irlandaises sur cent trente. Martin et Parker en comptent plus de trente pour la seule Irlande. Le chiffre de soixante-quatre circule pour l’ensemble de la campagne, accidents compris.
Quatre raisons expliquent cet écart, et aucune n’est une négligence d’historien. D’abord, personne ne s’accorde sur le dénominateur : cent trente, cent trente-sept ou cent cinquante selon qu’on compte ou non les petites unités. Ensuite, plusieurs bâtiments ont regagné l’Espagne pour y couler au mouillage ou pour être démolis sur place, et selon qu’on les classe en pertes ou en retours, le total bouge d’une dizaine. Troisièmement, une partie des navires a simplement disparu en mer sans témoin ; ils figurent dans les listes comme non revenus, ce qui n’est pas une cause de perte mais une absence de renseignement. Enfin, la couronne espagnole avait un intérêt direct à sous-évaluer et les Anglais un intérêt direct à surévaluer, et les deux administrations ont produit des états contradictoires dès l’automne 1588.
Ce que l’on tient solidement, c’est la répartition. Le combat a détruit un navire et permis d’en capturer quatre. La mer et la côte en ont détruit entre vingt et soixante. Le rapport est écrasant, il n’est pas discutable, et il ne dit pourtant rien de la question posée.
Pourquoi le rapport ne conclut rien
Voici l’objection qui structure toute la recherche depuis un demi-siècle : ces navires ne se sont pas perdus sur des rochers par hasard. Ils s’y sont perdus sans ancres, sans câbles, avec des coques ouvertes entre deux eaux, des mâts fendus, des équipages diminués, et sans une seule carte de la côte occidentale d’Irlande à bord. Chacune de ces conditions a une cause datée et localisée, et plusieurs sont anglaises.
C’est exactement ce que la médaille de Middelbourg empêche de voir. Frappée pour dire que la victoire ne devait rien aux hommes, elle a installé pour quatre siècles une alternative que les sources ne connaissent pas. Il faut lui rendre justice sur un point : en 1588, l’idée que Dieu commande les vents n’est pas une figure de style, c’est une proposition sur le fonctionnement du monde, partagée à Madrid comme à Londres. Philippe II écrit à Medina Sidonia qu’avec l’aide de Dieu tous les obstacles seront surmontés. Quand la flotte rentre brisée, la même théologie sert à Madrid à conclure que Dieu a puni les péchés de l’Espagne. Les deux camps lisent le même événement dans la même grammaire.
Restent les pièces. Il y en a de deux sortes, et elles n’ont été rassemblées que très récemment.
Les premières sont matérielles. Entre 1967 et 1971, quatre épaves de l’Armada sont retrouvées et fouillées, dans l’Antrim, dans le Kerry, à Fair Isle et dans le Donegal ; une cinquième, à Streedagh dans le comté de Sligo, livre en 2015 neuf canons de bronze et des roues d’affût que les tempêtes de l’hiver précédent ont dégagés du sable. Les secondes sont des archives, et l’une d’elles a attendu quatre siècles dans un carton mal étiqueté de l’Archivo Histórico Nacional de Madrid. Il faut y ajouter une reconstitution météorologique produite en 1978 par le Climatic Research Unit de l’université d’East Anglia, qui a établi des cartes synoptiques quotidiennes pour l’été et l’automne 1588, et le dossier hollandais, longtemps traité comme un décor.
Une âme percée de travers et neuf roues à rayons sous le sable de Sligo
Deux articles dans le même numéro, et ce qu’aucun décompte ne dira


.jpg?width=500)



