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Enquête
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Groenland norrois : le calendrier d’une colonie disparue au XVᵉ siècle

Moyen ÂgeMonde viking & Scandinavie20 septembre 202620 min de lecture
jtstewart / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un mariage à Hvalsey, le dimanche après la Sainte-Croix

On objectera que la colonie n’a jamais tout à fait disparu, puisque son église tient encore debout. À une vingtaine de kilomètres au nord-est de Qaqortoq, sur une terrasse herbeuse au bord du fjord de Hvalsey, un édifice de seize mètres sur huit dresse toujours ses murs de pierre, épais par endroits d’un mètre et demi, avec des pignons qui dépassent cinq mètres. Certains blocs pèsent plusieurs tonnes. On les a hissés là sans treuil de fer, pour un public de quelques centaines de fidèles au plus, et le monument fait partie depuis 2017 du bien que l’UNESCO a inscrit au patrimoine mondial sous le nom de Kujataa, cinq secteurs de fermes norroises et inuites du sud de l’île.

Les murs sont restés, et avec eux une date précise, la dernière que la colonie ait laissée par écrit.

Le dimanche 16 septembre 1408, deux Islandais, Sigríður Björnsdóttir et Þorsteinn Ólafsson, s’y marient. Ils n’étaient pas venus pour cela. Leur navire, parti de Norvège vers l’Islande en 1406, a été dévié vers le Groenland, et l’équipage y passe quatre hivers avant de pouvoir repartir. Les bans ont été lus trois dimanches de suite par deux prêtres, Eindriði Andrésson et Páll Hallvarðsson, et personne ne s’est opposé à l’union. On le sait par un certificat que l’official de l’évêché, c’est-à-dire le clerc qui exerce la juridiction de l’évêque en son absence, délivre à Garðar, l’actuelle Igaliku, le 16 avril 1409. Ce document ne donne pas le jour de la cérémonie. Un acte postérieur la place à l’automne, le dimanche qui suit la fête de la Sainte-Croix, célébrée le 14 septembre, d’où la variante du 14 que l’on rencontre encore dans des ouvrages de vulgarisation. La date du 16 nous paraît la seule tenable, parce qu’en 1408 le 14 septembre tombe un vendredi dans le calendrier julien alors en usage, et que le premier dimanche qui suit est bien le 16. Les époux quittent l’île en 1410, passent par la Norvège et s’établissent dans le nord de l’Islande, sur la ferme d’Akrar, dans le Skagafjörður. En 1424 encore, pour des raisons que les documents ne précisent pas, ils doivent produire des lettres et des témoins attestant que leur mariage a été célébré en bonne forme de l’autre côté du détroit.

La même traversée a laissé une seconde nouvelle, moins paisible. Une chronique islandaise, le Nýi annáll, continuation des annales dites du lögmaðr (l’homme de loi) couvrant les années 1393 à 1430 et conservée seulement par une copie tardive, rapporte qu’en 1407 un homme nommé Kolgrímr fut brûlé à Hvalsey. On l’accusait d’avoir séduit par des chants magiques Steinunn, l’épouse d’un des passagers du navire islandais, Þorgrímr Sölvason. Elle aurait perdu la raison et serait morte peu après. Un tribunal, une procédure, un bûcher. Pour un historien, l’épisode dit surtout qu’au début du XVᵉ siècle l’Établissement de l’Est tient encore une assemblée judiciaire, applique la loi norvégienne sur la sorcellerie et dispose de prêtres pour lire des bans. Rien, dans ces lignes, ne décrit une communauté en train de mourir de faim.

Íslendingabók compte en hivers

Tout ce que l’on sait par écrit de cette colonie vient d’ailleurs. En dehors de quelques inscriptions runiques, aucun texte rédigé au Groenland par un Norrois n’a été conservé, ni recueil de lois, ni chronique locale, ni correspondance, et les érudits qui ont réuni les sources en ont fait le constat depuis longtemps, puisque presque tout ce qui existe a été écrit en Islande ou en Norvège. Le calendrier de la colonie est donc celui que des étrangers ont tenu sur elle, avec leurs trous et leurs rumeurs.

Le point de départ vient d’Ari Þorgilsson, prêtre islandais qui compose au XIIᵉ siècle l’Íslendingabók, le « Livre des Islandais ». Au chapitre 6, il écrit qu’Érik le Rouge, parti du Breiðafjörður, commença à peupler le pays « quatorze ou quinze hivers avant que le christianisme ne vienne ici en Islande », et il précise tenir l’information de son oncle Þorkell Gellisson, qui l’avait lui-même recueillie au Groenland auprès d’un homme ayant fait la traversée avec Érik. La conversion de l’Islande se place en 999 ou en 1000. D’où la fourchette de 984 à 986, et le chiffre rond de 985 que l’on retient d’habitude. La méthode d’Ari est remarquable pour son temps. Il compte en hivers, nomme sa chaîne d’informateurs, et sa date repose sur deux intermédiaires.

La Grænlendinga saga, mise par écrit bien plus tard, ajoute des chiffres qu’Ari ne donne pas. Au chapitre 1, trente-cinq navires quittent le Breiðafjörður et le Borgarfjörður l’été du départ, et quatorze seulement arrivent, les autres ayant été repoussés ou perdus. Ce sont des chiffres de saga, composés deux siècles après les faits. On peut les garder comme ordre de grandeur d’une migration de quelques centaines de personnes, rien de plus.

Pour la population à son sommet, les estimations modernes s’échelonnent de 2 000 à 5 000 habitants selon les auteurs et les méthodes. L’écart dit l’essentiel. Faute de recensement, on extrapole à partir du nombre de fermes connues et de la taille supposée des maisonnées, et chaque hypothèse sur l’une ou l’autre fait varier le total du simple au double.

Les colons s’installent au fond des fjords, là où l’influence de la mer froide s’atténue et où l’herbe pousse. Ils élèvent des bovins, des moutons et des chèvres, fauchent et engrangent le foin de l’hiver, et chassent le caribou et surtout le phoque. Ils ont aussi un produit qui intéresse l’Europe. L’ivoire de morse, rapporté des territoires de chasse du nord, sert à payer la dîme, à acheter le fer, le bois de construction, le grain et le vin de messe. Selon un récit islandais, c’est avec un cadeau d’ivoire que les Groenlandais obtiennent du roi de Norvège, dans les années 1120, un évêque à eux, installé à Garðar. La colonie a donc une Église, des paroisses, des dîmes, une élite de grands propriétaires, et un lien économique avec l’Europe qui passe par une seule marchandise de luxe.

Vestribyggð

L’Établissement de l’Ouest s’éteint le premier, et il s’éteint sans date. Le seul récit qui en parle est celui d’Ívar Bárðarson, un clerc norvégien envoyé au Groenland en 1341 par l’évêque de Bergen, qui administra ensuite le diocèse de Garðar pendant la vacance ouverte par la mort de l’évêque Árni, en 1347 ou 1348. Son texte original a disparu. Il ne survit que dans une traduction danoise du XVIᵉ siècle, publiée en 1930 par le philologue Finnur Jónsson sous le titre Det gamle Grønlands beskrivelse, et elle a pu être retouchée en route.

Ívar raconte qu’on apprit dans l’Est que les skrælingar avaient pris l’Établissement de l’Ouest, et qu’il fit partie de ceux qui s’y rendirent pour les chasser. Arrivés sur place, ils ne trouvèrent personne, « ni chrétien ni païen », seulement du bétail et des moutons retournés à l’état sauvage, dont ils abattirent autant qu’ils purent en emporter avant de rentrer chez eux. Le passage est bref. Il ne donne pas d’année, il ne décrit ni corps ni maison brûlée, et il enchaîne une rumeur (l’attaque) avec un constat (le vide) sans montrer le lien entre les deux. Ívar a quitté le Groenland dans les années 1360, les auteurs hésitant entre 1360 et 1364 pour son retour à Bergen, et sa visite dans l’Ouest se place d’ordinaire vers le milieu du siècle, sans qu’aucune année puisse être avancée avec assurance.

Le carbone 14 raconte à peu près la même chose en moins précis. Les fermes de l’Ouest datées par radiocarbone cessent d’être occupées autour de 1400 au plus tard, et une ferme fouillée intégralement près de Nuuk, dont il sera beaucoup question plus loin, livre des dates qui courent de l’an mil environ jusqu’aux alentours de 1400. Entre le témoignage d’Ívar et ces dates, l’accord porte sur le siècle, pas sur la décennie.

L’Est dure plus longtemps. Son dernier évêque résident, Álfr, meurt en 1378, et aucun de ses successeurs nommés ne fera le voyage. Pour l’année suivante, une compilation islandaise mise au net dans la seconde moitié du XVIᵉ siècle, le Gottskálksannáll, note que les skrælingar attaquèrent les Groenlandais, tuèrent dix-huit hommes et emmenèrent deux garçons en esclavage. L’entrée est isolée, tardive, et une partie des historiens se demande si elle concerne bien le Groenland américain. Dix-huit morts, c’est un chiffre d’annaliste, transmis de copie en copie deux siècles après les faits.

Puis viennent le navire de 1406, le bûcher de 1407, le mariage de 1408. Après le départ des époux en 1410, aucun navire connu ne fait l’aller et retour. Les datations au radiocarbone des sépultures et des maisons de l’Est suggèrent pourtant une occupation d’un demi-siècle encore, jusque vers 1450. À Rome, on n’en sait plus grand-chose. En 1448, une lettre attribuée au pape Nicolas V demande aux évêques islandais de Skálholt et de Hólar de pourvoir le Groenland en prêtres, en évoquant une attaque de païens survenue trente ans plus tôt ; une autre, attribuée à Alexandre VI dans les années 1490, affirme qu’aucun navire n’a touché l’île depuis quatre-vingts ans. Ces lettres, dont l’authenticité et la précision ont été discutées, renseignent surtout sur l’ignorance de ceux qui les écrivent. Quand le missionnaire Hans Egede débarque en 1721 pour convertir au luthéranisme les descendants des Norrois, il ne trouve que des Inuit et des ruines.

Deux appuis portent tout ce qui précède. La description d’Ívar Bárðarson dans l’édition de Finnur Jónsson, publiée à Copenhague en 1930, et les annales islandaises éditées par Gustav Storm en 1888 sous le titre Islandske Annaler indtil 1578, auxquelles s’ajoute le certificat de Garðar de 1409. Ces textes datent à peu près la fin de l’Ouest et donnent un dernier jalon pour l’Est. Ils ne disent rien de ce qui s’est passé ensuite. Pour avancer, il faut interroger les témoins que la recherche a appris à faire parler depuis les années 1990, et d’abord les os de cent vingt-trois Norrois conservés à Copenhague, puis les mouches fossiles d’un cellier de l’Ouest, l’ADN de crânes de morse retrouvés dans les villes d’Europe, les sédiments d’un lac voisin d’une grande ferme de l’Est, et un bonnet de laine exhumé en 1921 dans le cimetière de Herjolfsnes.

La suite de l’enquête
  1. Cinq vaches dépecées dans le cellier de Nipaatsoq

  2. Les Groenlandais sont-ils partis, ou morts sur place ?

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