Six cent dix-sept galeries sous le sable du Fazzan
Trois mille cent ans, à cent vingt-cinq ans près. C’est l’âge que les datations par l’uranium et le thorium attribuent aux derniers dépôts laissés par les sources qui jaillissaient au pied de l’escarpement du Wadi al-Ajal, dans le sud-ouest de la Libye ; passé ce seuil, autour de 1150 avant notre ère, l’eau de surface y devient rare ou disparaît. Six cent dix-sept, maintenant. C’est le nombre minimal de foggaras, ces galeries souterraines creusées pour capter la nappe et la conduire par gravité jusqu’aux jardins, que les archéologues ont recensées dans la même région. Le premier chiffre vient de la géochimie, le second de plusieurs décennies de prospection, et tous deux concernent le même ruban de terre, long de cent cinquante kilomètres et large de trois à dix.
À un millier de kilomètres de la côte méditerranéenne, le Wadi al-Ajal forme une longue dépression bordée au nord par la mer de sable d’Ubari, et un vaste lac l’occupait encore il y a soixante-dix mille ans avant de s’assécher. Depuis cinq millénaires, les pluies y sont négligeables. Toute culture suppose donc d’aller chercher l’eau sous terre, et c’est ce que montrent les galeries, les puits et les parcelles fossiles qui jalonnent la vallée autour d’une petite ville moderne, Jarma, dont le nom conserve celui de l’antique Garama.
Au Vᵉ siècle avant notre ère, les habitants de la vallée ont déjà un nom chez les Grecs. Dans le livre IV de ses Histoires, Hérodote décrit une suite de collines de sel et de sources échelonnées tous les dix jours de marche au-delà de l’oasis d’Augila, et place à l’une de ces étapes « les Garamantes, une nation extrêmement grande », qui sèment dans de la terre apportée par-dessus le sel (IV, 183). Il y ajoute deux détails qui ont fait la fortune du passage. Chez ce peuple vivent des bœufs qui paissent à reculons, parce que leurs cornes, recourbées vers l’avant, se planteraient dans le sol s’ils avançaient, et dont le cuir est plus épais et plus dur que celui des autres bovins. Les Garamantes poursuivent aussi, sur des chars à quatre chevaux, les « Éthiopiens troglodytes », les coureurs les plus rapides dont le récit soit parvenu jusqu’à Hérodote, qui mangent des serpents et des lézards et parlent une langue semblable aux cris aigus des chauves-souris.
Cinq siècles plus tard, le cadre est le même et le ton s’est durci. Tacite raconte qu’une querelle entre deux cités de la côte tripolitaine, Oea, l’actuelle Tripoli, et Lepcis Magna, a tourné à la guerre ouverte au moment où l’Empire sortait de la guerre civile de 69. Moins nombreux, les gens d’Oea ont appelé à l’aide les Garamantes, que l’historien présente comme « une nation indomptée, féconde en brigandages chez ses voisins » (gentem indomitam et inter accolas latrociniis fecundam, Histoires, IV, 50). Pline l’Ancien, qui écrit quelques années après les faits, explique que la route du pays garamante est longtemps restée impraticable parce que ses habitants comblaient de sable les puits derrière eux. Ce portrait a duré. En 2004 encore, le magazine de l’Archaeological Institute of America rappelait qu’avant les recherches récentes, la plupart des spécialistes voyaient dans les Garamantes guère plus que des barbares du désert, répartis entre une petite ville, deux ou trois villages et des campements dispersés.
L’archéologie de terrain commence à corriger ce tableau dans les années 1960. De 1965 à 1967, Charles Daniels, de l’université de Newcastle, fouille Zinkekra, un éperon rocheux situé à quatre kilomètres environ au sud-ouest de Jarma, où les Garamantes vivaient avant la fondation de Garama. La séquence commence par de simples foyers creusés dans la roche et s’achève sur des maisons de brique crue, dont les plus récentes, au Iᵉʳ siècle avant notre ère, reposent sur des assises de pierre taillée ; une enceinte de levées de terre et de murs ceinture alors le pied de l’éperon, avant que le site ne soit abandonné aux tombes. Onze dates radiocarbone placent la phase principale entre 1000 et 400 environ avant notre ère. L’étude des restes de plantes carbonisés ou desséchés recueillis sur la colline, publiée dans la revue Libyan Studies, identifie trois céréales et trois cultures fruitières, des plantes à salade et des herbes aromatiques, avec des datations comprises entre 900 et 400 avant notre ère. Des gens cultivaient donc un jardin complet, au milieu du Iᵉʳ millénaire avant notre ère, dans une vallée où il ne pleuvait déjà presque plus, depuis une colline fortifiée qui tient encore du village perché, et la question de savoir d’où ils tiraient leur eau se pose dès ce moment, puisque les foggaras ne sont pas attestées à cette date et que les sources de l’escarpement sont taries depuis des siècles.
Le centre de gravité se déplace ensuite vers le fond de la vallée. À Jarma, cinquante et une dates radiocarbone montrent une occupation ininterrompue depuis 400 environ avant notre ère jusqu’à nos jours. Daniels y avait mené sondages et prospections entre 1962 et 1969. De 1997 à 2001, le Fazzan Project, dirigé par David Mattingly, de l’université de Leicester, reprend la vieille ville avec une fouille stratigraphique complète. L’équipe traverse d’abord les niveaux islamiques, où elle distingue cinq grandes phases de construction et relève l’une des principales mosquées du vieux bourg, atteint les couches garamantes en 2000 et touche en 2001 le sol naturel, sous le plus ancien horizon d’occupation. Entre les derniers siècles avant notre ère et les premiers siècles de notre ère, Garama possède des rues, des maisons et des bâtiments monumentaux, ce qui suffit à la ranger parmi les agglomérations urbaines.
Les foggaras fournissent l’explication économique. Connu en Iran sous le nom de qanat, le principe consiste à forer une galerie faiblement inclinée qui part de la nappe, sous le piémont, et débouche à l’air libre en contrebas, au niveau des parcelles, tandis qu’une file de puits verticaux permet d’évacuer les déblais et d’aérer le chantier. Le terme local de foggara convient mieux ici, parce que le mot qanat suggère une origine iranienne que personne n’a démontrée pour le Fazzan. Une galerie de ce type exige un curage régulier, et une galerie négligée s’envase puis finit par s’effondrer. Datées au radiocarbone, les foggaras du Fazzan et les sites qui leur sont associés ont fonctionné entre 400 environ avant notre ère et 700 de notre ère. À leur apogée, durant les trois premiers siècles de notre ère, elles ont pu faire vivre plusieurs dizaines de milliers de personnes, un ordre de grandeur que rien ne permet de préciser, et Daniels estimait à 120 000 le nombre de tombes garamantes alignées le long du Wadi al-Ajal. Le répertoire des sites publié en 2007 en compte environ un millier, dont des centaines de cimetières, des galeries, des habitats de toutes tailles et des inscriptions gravées sur les parois des falaises.
Rome connaissait le nom de Garama bien avant de savoir ce qu’il recouvrait. Le 27 mars de l’an 19 avant notre ère, Lucius Cornelius Balbus, proconsul d’Afrique, célèbre à Rome un triomphe ex Africa, au terme d’une campagne au cours de laquelle il a pris, selon Pline, Cydamus, l’actuelle Ghadamès, et Garama elle-même (Histoire naturelle, V, 35-36). C’est la dernière ligne des Fastes triomphaux gravés sur l’arc d’Auguste, au Forum romain ; sous le nom de Balbus, la pierre est restée brute. Pline souligne que ce général, originaire de Gadès, l’actuelle Cadix, fut le seul étranger de naissance à recevoir cet honneur.
Tacite parle d’un roi des Garamantes, et les archéologues ont repris le mot de royaume. Le programme Trans-SAHARA, financé de 2011 à 2017 par une bourse avancée du Conseil européen de la recherche d’environ 2,4 millions d’euros et dirigé lui aussi par Mattingly, va plus loin. Sa conclusion fait de la société garamante, apparue vers 1000 avant notre ère, ce que l’on peut défendre comme le premier État préislamique du Sahara central entre 1 et 600 de notre ère, et de ses principales agglomérations les premières villes de la région. Le mot « empire », que l’on rencontre souvent dans la vulgarisation, n’apparaît pas dans leurs synthèses ; il supposerait une domination durable sur des peuples soumis, que les fouilles ne montrent pas. Le désaccord porte aujourd’hui sur la nature de cette réussite. En 1975, l’historien John Swanson qualifiait de mythe le commerce transsaharien d’époque romaine, et la question de savoir si le royaume vivait de ses jardins ou de ses échanges avec le sud, et qui creusait ses galeries, n’a pas reçu de réponse unanime. Quatre séries de documents permettent d’en juger de plus près, à commencer par les témoignages latins sur le roi de Garama et ses ambassades, puis les itinéraires de Septimius Flaccus et de Julius Maternus que Ptolémée a conservés en les critiquant, les fouilles de Jarma et des nécropoles du Wadi al-Ajal, et enfin les galeries elles-mêmes, que l’on sait désormais dater.
Le roi des Garamantes marche quatre mois vers Agisymba
Jarma, an 46 de l’hégire

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