L’Exode a-t-il eu lieu ? Enquête sur ce que le désert du Sinaï refuse de dire
Six cent mille hommes et pas un tesson
Un homme se tient devant Pharaon et exige le départ de son peuple. Dix plaies frappent l’Égypte, la mer s’ouvre, une colonne de nuée guide la marche. Pendant quarante ans, tout un peuple erre dans le désert avant d’entrer en Canaan. Le livre de l’Exode donne même un chiffre : « environ six cent mille hommes de pied, sans compter les enfants » (Exode 12, 37). En ajoutant femmes, enfants et vieillards, on dépasse les deux millions de personnes. Pour donner un ordre de grandeur, c’est à peu près la population totale estimée de l’Égypte du Nouvel Empire, ou celle qu’aurait eue le Canaan de l’époque multipliée par vingt.
Ce récit est l’acte de naissance d’Israël tel que la Bible le raconte. Il irrigue le judaïsme (la Pâque commémore la sortie d’Égypte), le christianisme, l’islam. La question que se posent les historiens depuis deux siècles est simple à formuler et redoutable à instruire : ce départ d’Égypte a-t-il eu lieu, sous une forme quelconque ?
Ce que disent les textes, ce que cherchent les archéologues
Commençons par fixer le dossier textuel. Le récit de l’Exode ne donne jamais le nom du pharaon, ce qui complique toute datation. Il donne en revanche des noms de lieux : les Hébreux réduits en corvée bâtissent « les villes d’entrepôts de Pithom et de Ramsès » (Exode 1, 11). Ramsès, c’est Pi-Ramsès, « la demeure de Ramsès », capitale fondée dans le delta oriental par Ramsès II, qui règne d’environ 1279 à 1213 avant notre ère. Cette mention a longtemps servi d’ancrage : si Exode il y a eu, il faudrait le placer au XIIIe siècle avant notre ère, sous les Ramessides.
Or cette période est justement l’une des mieux documentées de toute l’histoire égyptienne. Administration tatillonne, archives de frontière, rapports de scribes sur les mouvements de populations dans le delta : l’Égypte du Nouvel Empire écrit beaucoup et conserve. Aucun document égyptien ne mentionne des Hébreux esclaves, des plaies, une fuite massive, ni la perte d’une armée dans la mer. On objectera, à raison, que les pharaons ne gravent pas leurs défaites. L’argument du silence égyptien reste donc faible pris isolément. C’est le silence du désert qui pèse davantage.
Le Sinaï passé au peigne fin
Entre 1967 et 1982, pendant l’occupation israélienne du Sinaï, la péninsule a été prospectée de façon systématique par des équipes d’archéologues israéliens, dont Itzhaq Beit-Arieh et Ze’ev Meshel. Ces prospections cherchaient précisément, entre autres, des traces d’occupation de l’âge du Bronze récent, le XIIIe siècle des Ramessides. L’archéologie sait repérer des campements de nomades : foyers, tessons de céramique, ossements, enclos de pierres. On a retrouvé dans le Néguev et le Sinaï des traces de groupes pastoraux bien plus anciens, du IIIe millénaire, et bien plus modestes. Pour la période supposée de l’Exode, rien. Pas un campement, pas un tesson attribuable à un groupe venu d’Égypte en route vers Canaan.
Le cas le plus embarrassant est Qadesh Barnéa. Selon les livres des Nombres et du Deutéronome, les Israélites y séjournent trente-huit ans, l’essentiel des quarante années d’errance. Le site est identifié avec une quasi-certitude à Ein el-Qudeirat, la plus grosse oasis du nord Sinaï, fouillée notamment par Rudolph Cohen dans les années 1970 et 1980. Les vestiges les plus anciens y sont une forteresse du Xe siècle avant notre ère, soit trois siècles après la date supposée du séjour. En dessous, le sol vierge. Trente-huit ans de présence de tout un peuple, même réduit à quelques milliers de personnes, laissent des traces. Ici, aucune.
Même constat au débouché du parcours. Le récit de la conquête, dans le livre de Josué, fait tomber Jéricho et Aï. Or les fouilles de Kathleen Kenyon à Jéricho dans les années 1950 ont montré que la ville du XIIIe siècle était au mieux un bourg insignifiant, sans muraille à faire tomber ; à Aï, le site d’et-Tell est inoccupé entre 2400 et 1200 environ. Et quand les premiers villages israélites apparaissent sur les hautes terres de Canaan, vers 1200, leur culture matérielle (formes de céramique, architecture, outillage) est cananéenne. Rien n’y signale des arrivants venus d’Égypte, hormis un détail alimentaire qui fera parler : l’absence quasi totale d’os de porc.
Un dossier qui devrait être clos, et qui ne l’est pas
À ce stade, on pourrait croire l’affaire entendue. C’est la position que défendent Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman dans « La Bible dévoilée » (2001 pour l’édition originale, « The Bible Unearthed ») : l’Exode tel que le raconte la Bible, avec ses foules et ses quarante ans de désert, n’a pas eu lieu, et le récit lui-même porterait la marque d’une rédaction tardive, au VIIe siècle avant notre ère.
Seulement voilà. Le récit biblique contient des détails égyptiens que des rédacteurs de Jérusalem, six siècles après les faits supposés, auraient eu du mal à inventer. Le nom exact de la capitale de Ramsès II, abandonnée vers 1100 et dont l’emplacement même fut oublié. Des noms propres égyptiens portés précisément par les membres d’une seule tribu, celle de Lévi. Des termes d’origine égyptienne dans le vocabulaire du récit. Et surtout une stèle de granit conservée au Musée égyptien du Caire, gravée vers 1207 avant notre ère, qui mentionne un nom que personne n’attendait là : Israël. C’est sur ces pièces, une à une, que les égyptologues James Hoffmeier (« Israel in Egypt », 1996) et Kenneth Kitchen (« On the Reliability of the Old Testament », 2003) ont bâti leur contre-attaque. Le dossier mérite d’être rouvert pièce par pièce.
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