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Enquête
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L’éternel retour : Nietzsche croyait-il vraiment à son hypothèse ?

PhilosophieLes grands concepts expliqués7 octobre 202618 min de lecture
Nettuno16 / Wikimedia Commons
18 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un démon, un sablier et une note datée de Sils-Maria

Supposez qu’une nuit quelqu’un vous parle

Supposez qu’une nuit, à l’heure où vous êtes le plus seul, une voix vous annonce que la vie que vous menez, vous devrez la vivre encore une fois, puis un nombre incalculable de fois, sans rien de nouveau. Chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque soupir reviendront dans le même ordre, jusqu’au détail le plus insignifiant de cette soirée, la lampe allumée et l’insecte qui traverse le plafond. Personne ne vous demande d’y croire. On vous demande comment vous accueilleriez la nouvelle, en maudissant celui qui l’apporte ou comme la plus haute bénédiction qu’un être puisse recevoir ?

La scène est de Nietzsche, à peu de chose près. Elle occupe le paragraphe 341 du Gai Savoir (Die fröhliche Wissenschaft), l’avant-dernier du quatrième livre, paru en 1882 à Chemnitz chez Ernst Schmeitzner, et elle porte un titre, Das grösste Schwergewicht, que l’on rendra par « le poids le plus lourd ». Celui qui parle est un démon (ein Dämon), qui se glisse dans la plus solitaire des solitudes. Il précise le décor avec une minutie de greffier, diese Spinne und dieses Mondlicht zwischen den Bäumen, cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, puis compare l’existence à un sablier éternel que l’on retourne sans cesse, avec l’homme dedans, grain de poussière parmi la poussière. Les passages allemands sont cités ici d’après l’édition critique de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, dans une traduction de la rédaction ; le lecteur trouvera en librairie celle de Patrick Wotling, parue en 1997 dans la collection GF.

Wie, wenn. Deux mots, « et si », ouvrent le paragraphe, et le texte ne prétend rien démontrer.

Six mille pieds au-dessus de la mer

Le paragraphe a pourtant une préhistoire, et elle est datée. Arrivé à Sils-Maria au début de juillet 1881 pour son premier séjour, Nietzsche trace dans un grand carnet, au commencement du mois d’août, le plan d’un livre en cinq points sous le titre Die Wiederkunft des Gleichen. Entwurf (le retour du même, esquisse). Les quatre premiers points parlent d’Einverleibung, d’« incorporation », mot qu’il faut prendre au pied de la lettre puisqu’il désigne la manière dont une connaissance cesse d’être une opinion pour devenir une seconde nature, quelque chose que le corps sait sans avoir à y penser. Le cinquième annonce das neue Schwergewicht, « le nouveau poids », et en donne aussitôt la portée, une importance infinie de notre savoir, de nos erreurs, de nos habitudes et de nos manières de vivre pour tout ce qui viendra. Plus étrange est la phrase suivante. Nietzsche y écrit que l’on enseigne la doctrine parce que c’est le moyen le plus fort de se l’incorporer à soi-même. La note s’achève sur une signature de lieu et d’altitude, au début d’août 1881 à Sils-Maria, à six mille pieds au-dessus de la mer et bien plus haut au-dessus de toutes les choses humaines. Elle porte aujourd’hui le numéro 11[141] dans le neuvième tome de l’édition Colli-Montinari (KSA 9, p. 494).

Le 14 août, Nietzsche écrit à son ami Heinrich Köselitz, qu’il appelle Peter Gast, que des pensées se sont levées à son horizon comme il n’en avait encore jamais vu, et qu’il préfère n’en rien révéler pour garder un calme inébranlable. Dans la même lettre, il raconte des promenades d’où il est revenu les yeux enflammés d’avoir trop pleuré, des larmes d’exaltation, dit-il, en chantant et en divaguant. Rien, dans ces deux documents, ne dit encore si la pensée est une hypothèse ou une loi du monde, et le même carnet, quelques pages plus loin, penche nettement vers la seconde.

Une force finie dans un temps sans fin

Le carnet de l’été 1881 contient en effet un raisonnement, repris sous plusieurs formes, dont la version la plus nette figure dans le fragment 11[202]. Il part de deux prémisses. La première affirme que la quantité de force à l’œuvre dans l’univers est déterminée, finie, et Nietzsche ajoute, contre ceux qui la voudraient infinie, qu’il faut se garder de cette extravagance conceptuelle. La seconde affirme que le temps dans lequel cette force s’exerce est infini, sans commencement ni fin. Une force finie ne peut se distribuer que selon un nombre de combinaisons immense, pratiquement incommensurable, mais déterminé. Or une durée infinie s’est déjà écoulée avant l’instant présent. Toutes les combinaisons possibles ont donc eu le temps de se réaliser, et l’état du monde où ces lignes sont lues ne peut être qu’une répétition, comme celui qui l’a précédé et celui qui le suivra. Le fragment conclut que tout a déjà eu lieu un nombre incalculable de fois, parce que la situation d’ensemble de toutes les forces revient toujours. Au printemps 1888, dans une note qui annonce une « nouvelle conception du monde » (14[188], KSA 13), Nietzsche ajoute le maillon qui transforme une simple récurrence en cycle. Entre une combinaison et son retour, toutes les autres doivent avoir été parcourues, et chaque combinaison conditionne la suite entière, si bien que reviennent des séries absolument identiques, dans le même ordre, et que le monde apparaît comme un circuit qui s’est déjà répété une infinité de fois et rejoue son jeu à l’infini.

L’image que Nietzsche choisit lui-même, dans cette note de 1888, est celle d’un grand jeu de dés. Qu’on lance indéfiniment un nombre fini de dés, chaque figure finira par sortir, puis par ressortir, et si le temps n’a pas de commencement, elle est déjà sortie une infinité de fois. Le raisonnement suppose donc que le monde se comporte comme un cornet de dés, avec des faces en nombre fini, et toute sa solidité dépend de cette supposition.

Un second argument protège le premier. On pourrait objecter que le monde finira par s’immobiliser dans un équilibre de toutes ses forces, ce que la thermodynamique de l’époque appelait la mort thermique de l’univers. Si un tel équilibre avait jamais été atteint, répond Nietzsche dans le fragment 11[245], il durerait encore, puisque rien ne pourrait l’en faire sortir. Le monde bouge. L’équilibre n’a donc jamais été atteint en une durée infinie, et le mouvement du monde est appelé à durer aussi longtemps que le temps lui-même.

Ce raisonnement est une cosmologie, il prétend dire comment le monde est fait. Le paragraphe 341 n’en garde aucune trace. Le démon n’avance aucune quantité de force, aucune durée infinie, il pose une question, et sa force tient à ce qu’elle garde son tranchant même pour qui tient le cycle pour une fable.

Le poids le plus lourd

À la fin du paragraphe, la question est formulée en toutes lettres, willst du dies noch einmal und noch unzählige Male ?, veux-tu ceci encore une fois et un nombre incalculable de fois ? Elle devrait se poser à propos de tout et de chaque chose, et c’est elle qui pèserait sur l’action comme le plus lourd des poids. Deux réactions sont envisagées. L’homme qui entend le démon peut se jeter à terre, grincer des dents et le maudire. Il peut aussi avoir vécu un instant si prodigieux qu’il lui répondrait « tu es un dieu, et jamais je n’entendis rien de plus divin ». Entre les deux, la pensée agit, et Nietzsche le dit en deux verbes, elle le transformerait tel qu’il est (verwandeln) et peut-être l’écraserait (zermalmen). La dernière phrase demande ce qu’il faudrait pour aimer assez la vie et soi-même au point de ne plus rien désirer que cette ultime et éternelle confirmation, ce sceau final.

Le mécanisme se comprend sur un cas que chacun peut se représenter. Un homme a passé dix ans dans un métier choisi par peur de décevoir. S’il se demande seulement s’il regrette ce choix, il peut toujours se consoler par la suite qu’il espère ou par les circonstances qu’il invoque. La question du démon écarte ces deux échappatoires et lui demande s’il voudrait revivre ces dix années à l’identique, sans fin, ce qui l’oblige à départager dans sa vie ce qu’il approuve et ce qu’il subit. Au paragraphe 276, le livre IV du Gai Savoir s’ouvrait d’ailleurs sur un vœu que Nietzsche formule pour lui-même, amor fati, l’amour du destin, apprendre à voir comme beau ce qui est nécessaire dans les choses. Le démon de la fin du livre en fournit la pierre de touche, puisque aimer le nécessaire revient à pouvoir en vouloir le retour.

On a parfois rendu Schwergewicht par « centre de gravité », et la note de 1881 autorise cette lecture, puisque la doctrine y doit lester une vie qui flotte. La traduction par « poids » paraît préférable, parce que le paragraphe parle d’une charge capable d’écraser, et qu’un centre de gravité n’écrase personne. Deux versions de la pensée se trouvent désormais sur la table. Selon la première, le retour est une vérité sur le monde, que le carnet démontre et que le livre met en scène, tandis que la seconde y voit une manière de peser une vie, qui n’exige pas que le cycle existe.

Une objection reçue en juillet 1881

L’objection la plus forte attendait Nietzsche sur sa table. Le 7 juillet 1881, à Sils-Maria, il reçoit, envoyé par sa sœur, le Cursus der Philosophie qu’Eugen Dühring avait publié à Leipzig en 1875. Aux pages 82 à 85, Dühring examine l’hypothèse d’un monde qui reviendrait à un état identique à son état initial. Il montre d’abord qu’aucun calcul de probabilité n’empêcherait alors la répétition indéfinie des mêmes formes. Puis il la rejette au nom de la vie, parce qu’un tel allongement du temps rendrait les hommes indifférents à l’avenir et que les principes qui rendent la vie désirable ne s’accordent pas avec la répétition du même. La page se ferme sur un avertissement, Hüten wir uns, gardons-nous de ces absurdités. Dans son exemplaire, conservé à la bibliothèque de la duchesse Anna Amalia à Weimar, Nietzsche a tiré un trait dans la marge et ajouté un point d’exclamation.

Dans sa forme la plus solide, l’objection laisse de côté la vérité du retour et vise son effet. Vrai, il serait invivable, puisqu’une existence qui se sait répétée perd ce qui la pousse en avant, l’attente du nouveau. Le paragraphe 341 répond terme à terme. Dühring voyait dans la répétition une perte de poids, une indifférence. Nietzsche y voit le poids lui-même, puisque chaque geste, s’il doit revenir sans fin, devient infiniment grave. Retourner une objection ne suffit pas à la réfuter, et Nietzsche le sait assez pour laisser l’écrasement parmi les deux issues possibles.

Une difficulté demeure, que le lecteur du livre ne voit pas et que le lecteur du carnet ne peut pas manquer. Aucun livre publié par Nietzsche ne contient la démonstration de l’été 1881. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, dont la troisième partie paraît en 1884, ce sont les animaux du prophète qui récitent la doctrine, Alles geht, Alles kommt zurück ; ewig rollt das Rad des Seins (tout s’en va, tout revient, éternellement roule la roue de l’être), et Zarathoustra les traite de bouffons et d’orgues de Barbarie qui en ont déjà fait une rengaine. La seule voix qui énonce la doctrine en clair, dans ce livre, est celle d’animaux que le héros raille.

Il faut maintenant ouvrir le carnet que les archives Goethe et Schiller de Weimar cotent M III 1, lire ce que Nietzsche lisait l’été où il l’a rempli, à commencer par Otto Caspari et Dühring lui-même, mettre côte à côte les trois scènes publiées où la pensée revient, puis la note de Lenzer Heide qui, en 1887, en fait la forme extrême du nihilisme. Le philologue Paolo D’Iorio a rouvert ce carnet en 2000 dans « Nietzsche et l’éternel retour. Genèse et interprétation », paru dans le Cahier de l’Herne consacré à Nietzsche, et sa lecture oblige à reprendre la question de la croyance par les textes qu’on avait laissés de côté.

La suite de l’enquête
  1. Le carnet que Nietzsche n’a jamais publié

  2. De la roue de Simmel au carnet relu à Weimar

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