« Accablé par le poids de tant de témoins »
Il a longtemps refusé d’y croire, et il tient à le faire savoir. Au seuil du chapitre 27 du premier livre de son Historia rerum Anglicarum, écrite vers 1196-1198 au prieuré augustin de Newburgh, dans le Yorkshire, Guillaume prévient son lecteur qu’il a douté pendant des années d’une affaire que beaucoup lui répétaient, qu’il lui semblait ridicule d’accepter un fait privé de raison, ou dont la raison se cachait trop loin, et qu’il a fini par céder, écrasé, dit-il, « sous le poids de tant et de si bons témoins » (tantorum et talium pondere testium ita sum obrutus). Contraint de croire, il se dit aussi contraint de s’étonner d’une chose qu’aucune force de l’esprit ne lui permet d’atteindre ni de sonder.
L’objection que formulerait un lecteur d’aujourd’hui, le chroniqueur l’a donc écrite avant lui, et contre lui-même. Cet homme n’a rien d’un compilateur crédule. La préface du même livre s’en prend avec une violence rare à Geoffroy de Monmouth, accusé d’avoir fabriqué les exploits d’Arthur et les prophéties de Merlin pour flatter les Bretons, avec un argument de méthode frappant pour l’époque, puisque Bède, qui n’omettait rien de notable, n’aurait pas passé sous silence un roi plus grand qu’Alexandre. Guillaume y précise aussi qu’il est né la première année du règne d’Étienne, en 1135 ou 1136. Si l’on suit sa datation, il a donc été le contemporain des enfants verts, à quelque deux cent cinquante kilomètres de Woolpit.
Wlfpittes
Tout commence, chez lui, par un nom de lieu. En Est-Anglie se trouve un village situé, à ce qu’on dit, à quatre ou cinq milles du noble monastère du bienheureux roi et martyr Edmond. Près du village se voient de très anciennes fosses que les Anglais appellent Wlfpittes, fosses aux loups, et qui ont donné leur nom à l’endroit. L’estimation est un peu courte, puisque Woolpit se trouve à environ treize kilomètres au sud-est de Bury St Edmunds, près de huit milles, et le chroniqueur signale lui-même qu’il la tient d’autrui.
Le village, lui, n’a rien d’imaginaire. En 1005, Ulfketel, chef militaire de l’Est-Anglie sous le roi Æthelred, le donne au sanctuaire de saint Edmond avec cinq autres domaines, et l’abbé de Bury en reste le seigneur jusqu’à la dissolution du monastère en 1538. En 1086, le Little Domesday, volume du grand recensement consacré à l’Essex, au Norfolk et au Suffolk, l’enregistre sous la forme Wlfpeta et y compte dix-sept vilains, trois bordiers et quarante hommes libres, soit environ 270 habitants selon le calcul des historiens du village, qui multiplient ces soixante chefs de famille par 4,5, un coefficient conventionnel. Woolpit est alors le plus oriental des villages de la Liberté de Saint-Edmond, le territoire que l’abbé administre directement. Quant au nom, l’étymologie de Guillaume, du vieil anglais wulf-pytt, est celle que retiennent les dictionnaires de toponymie, mais les historiens locaux rappellent que le donateur de 1005 portait lui-même un nom scandinave où figure le loup.
La scène se passe à la moisson. Les faucheurs sont aux champs quand deux enfants, « duo pueri, masculus et femina », un garçon et une fille, sortent de ces fosses. Leur corps entier est vert. Ils portent des vêtements d’une couleur inhabituelle, taillés dans une matière inconnue, et ils errent dans les champs, hébétés, jusqu’à ce que les moissonneurs les saisissent et les conduisent au village, où l’on accourt de partout pour voir la chose.
Des fèves arrachées avec leurs tiges
Pendant plusieurs jours, les enfants ne mangent rien. Ils sont au bord de l’épuisement, et pourtant ils se détournent de tout ce qu’on leur présente, jusqu’au moment où l’on rapporte des champs des fèves encore sur pied. Ils s’en emparent aussitôt et cherchent les graines dans la tige creuse, n’y trouvent rien et se mettent à pleurer. Quelqu’un ouvre alors une cosse devant eux. Ils mangent les fèves avec joie, et pendant plusieurs mois ne mangent rien d’autre, avant d’apprendre à manger du pain.
La traduction retenue ici dit « fèves », là où plusieurs adaptations modernes parlent de haricots, et c’est la seule défendable, puisque le haricot commun est une plante américaine inconnue de l’Angleterre du XIIᵉ siècle.
La suite tient en quelques lignes. À mesure que « les qualités de nos aliments » agissent sur eux, écrit Guillaume, les enfants perdent leur couleur propre, deviennent « semblables à nous » et apprennent la langue du pays. Des gens avisés jugent bon de leur donner le baptême. Le garçon, qui paraît le plus jeune, ne survit guère au sacrement et meurt avant l’âge. La fille, elle, ne se distingue bientôt plus en rien « des femmes de notre espèce », prend mari à Lynn, dans le Norfolk, et vivait encore, dit-on, quelques années avant que le chanoine ne prenne la plume.
Une fois capables de parler, les enfants sont questionnés sur leur origine. Ils se disent gens de la terre de Saint-Martin, saint particulièrement vénéré dans leur pays natal, mais ils ignorent où se trouve ce pays et comment ils en sont venus. Tout ce dont ils se souviennent, c’est d’avoir gardé un jour les troupeaux de leur père et d’avoir entendu un grand fracas, pareil à celui qu’on entend à Saint-Edmond quand sonnent les cloches, avant de se retrouver, comme hors d’eux-mêmes, parmi les moissonneurs de Woolpit. Leur terre est chrétienne et possède des églises. Le soleil ne s’y lève pas ; ses habitants se contentent d’une clarté comparable à celle qui, en Angleterre, précède le jour ou suit le coucher du soleil. Une terre lumineuse se voit non loin de la leur, mais un fleuve très large les sépare.
Un détail de cette réponse arrête le lecteur attentif. La comparaison avec les cloches de Saint-Edmond, telle que Guillaume la rapporte, sort de la bouche de quelqu’un qui connaît le carillon de l’abbaye de Bury, soit la jeune fille elle-même après des années passées dans le Suffolk, soit un informateur qui a prêté à l’enfant ses propres repères, et le texte ne permet probablement pas de trancher.
Dans l’Essex, une seconde version
Une génération plus tard, un autre religieux reprend l’histoire. Raoul, moine puis abbé de 1207 à 1218 de l’abbaye cistercienne de Coggeshall, dans l’Essex, à une quarantaine de kilomètres au sud de Woolpit, poursuit une chronique d’Angleterre ouverte à 1066, le Chronicon Anglicanum ; les années qui relèvent de sa main vont de 1187 à 1224 et ont été mises en forme dans les années 1220. Il y range l’épisode parmi les choses étonnantes survenues en Suffolk, à Sainte-Marie-des-Fosses-aux-Loups. Les enfants y ont tous les membres semblables à ceux des autres hommes, mais ils diffèrent « par la couleur de la peau de tous les mortels de notre terre habitable » (in colore cutis ab omnibus mortalibus nostrae habitabilis discrepabant), toute la surface de leur corps étant teinte de vert.
Le déroulé diverge vite. Personne ne comprend la langue des enfants, et on les mène comme des curiosités chez un chevalier, sire Richard de Calne, à Wykes, où ils pleurent amèrement. On leur présente du pain et d’autres vivres, qu’ils refusent alors que la faim les tourmente, comme la jeune fille le reconnaîtra plus tard. Quand des fèves fraîchement coupées entrent dans la maison avec leurs tiges, ils font signe qu’on les leur donne, ouvrent les tiges au lieu des cosses, pleurent de nouveau, puis mangent avec délice une fois qu’on leur a montré les graines. Le garçon reste languissant et abattu, et meurt peu de temps après. La fille, en bonne santé, s’habitue à toutes sortes d’aliments, perd entièrement sa couleur verte et retrouve peu à peu un teint sanguin sur tout le corps. Régénérée ensuite par le baptême, elle vit de longues années au service du chevalier, ce que Raoul dit avoir souvent entendu de la bouche de Richard et de sa maisonnée, et sa conduite y est jugée assez légère et effrontée. Souvent interrogée sur les gens de son pays, elle assure que les habitants, et tout ce qu’ils possèdent, sont de couleur verte, qu’ils ne voient pas le soleil et jouissent d’une lumière semblable à celle qui suit son coucher. Sur la manière dont elle est arrivée, elle raconte qu’en suivant les troupeaux, son frère et elle sont entrés dans une caverne, ont entendu un son de cloches délicieux, l’ont suivi longtemps sous terre jusqu’à une ouverture, et sont restés étendus, saisis par l’éclat du soleil et la tiédeur inhabituelle de l’air, puis de vouloir fuir devant le bruit des gens qui approchaient, et d’être capturés sans avoir retrouvé l’entrée de la caverne.
Aucun roi n’est nommé chez Raoul, et aucune date n’est donnée. Le mariage à Lynn a disparu, remplacé par de longues années de service. La caverne, les cloches entendues sous terre et le pays entièrement vert sont propres à Raoul, la terre de Saint-Martin, le fleuve et la contrée lumineuse à Guillaume.
Richard de Calne, en revanche, a laissé des traces ailleurs que dans la chronique. Le manoir de Wykes se trouvait dans la paroisse de Bardwell, une douzaine de kilomètres au nord de Woolpit, et Richard le tenait au moins depuis les années 1150, peut-être dès 1135, jusqu’à sa mort vers 1187, d’après les recherches de John Clark, longtemps conservateur des collections médiévales du Museum of London. On ignore où s’élevait la maison, et un site fossoyé disparu, porté à l’ouest de l’église de Bardwell sur la carte de l’Ordnance Survey levée en 1883-1884, est seulement un candidat possible.
À ce stade, on tient davantage qu’une légende. Deux textes rédigés par des religieux sans lien apparent, un augustin au nord et un cistercien au sud, que l’historien Michał Madej a comparés en 2020 dans la revue Res Historica pour conclure qu’aucun des deux n’a copié l’autre, tant la langue et le style diffèrent. Un village réel, propriété d’une grande abbaye. Un chevalier réel et son manoir. Une seule indication chronologique, chez Guillaume, que rien chez Raoul ne confirme ni ne contredit.
Les deux récits se lisent dans les éditions de la Rolls Series, celle de Richard Howlett pour Guillaume, parue en 1884, où le chapitre occupe les pages 82 à 84, et celle de Joseph Stevenson pour Raoul, parue en 1875, aux pages 118 à 120 ; John Clark les a retraduits et comparés ligne à ligne dans le livre qu’il leur a consacré en 2024 aux presses de l’université d’Exeter. Il faut maintenant chercher d’où vient l’histoire et quand elle s’est produite, ce qui oblige à reprendre les manuscrits, à relire chaque récit au milieu des prodiges qui l’entourent dans sa chronique, à suivre un porcher du Derbyshire dans la caverne du Peak, puis à descendre dans les marais de Fornham, où, un jour d’octobre 1173, des milliers de Flamands ont été tués selon les chroniqueurs, à une quinzaine de kilomètres de Woolpit.
Richard de Calne
Et si les enfants venaient de Fornham ?






