Le dernier courrier de Botany Bay et la garde d’épée de Tikopia
Le musée national de la Marine, à Brest, date de mai 1788 le naufrage des deux frégates de La Pérouse et l’attribue, avec un « probablement », à une tempête tropicale. D’autres notices écrivent « mai ou juin ». Aucun document européen ne porte pourtant cette date, qui se reconstruit à rebours en croisant la route que le commandant avait annoncée avec la mémoire d’insulaires qui comptaient le temps en lunes et qu’on a interrogés près de quarante ans après les faits.
On écrit ici La Pérouse, en deux mots, parce que c’est la forme que recommandent l’Académie des inscriptions et belles-lettres, le ministère de la Culture et la Marine nationale. Quant à la graphie soudée, Lapérouse, que portent le musée d’Albi et la plupart des rapports de fouille, elle est conservée dans les titres cités.
Six semaines plus tôt, sur la côte de Nouvelle-Galles du Sud, s’arrêtent les certitudes. Arrivées devant Botany Bay le 24 janvier 1788, quatre jours après la First Fleet, la flotte qui amène les premiers forçats britanniques, les deux frégates n’entrent dans la baie que le 26, retardées par le mauvais temps. Entre-temps, le gouverneur Arthur Phillip est parti s’installer à Port Jackson, une quinzaine de milles plus au nord. Sur la rive nord, les Français élèvent une palissade, à l’abri de laquelle ils installent un observatoire et un jardin, et mettent en chantier deux chaloupes pour remplacer celles qu’ils ont perdues aux Samoa. Blessé là-bas, le père Receveur, aumônier et naturaliste, meurt le 17 février. On l’enterre au bord de la baie. Le 10 mars, les deux navires appareillent, et les vigies anglaises postées à l’entrée de Port Jackson les voient prendre le large. Pour ce départ, le livre que l’IRD a consacré en 2006 aux fouilles de Vanikoro donne le 15 mars ; on suit ici le 10, que retiennent les sources australiennes appuyées sur ce que les Anglais ont noté.
L’escale des Samoa a coûté cher. À Tutuila, que les journaux de bord appellent Maouna, Paul-Antoine Fleuriot de Langle, commandant de l’Astrolabe, descend faire de l’eau le 11 décembre 1787 avec une soixantaine d’hommes ; les embarcations s’échouent dans l’anse, et douze Français sont tués, de Langle lui-même et le physicien Robert de Lamanon parmi eux. En 1786, sur la côte de l’Alaska, vingt et un marins s’étaient noyés lors d’un levé dans la baie Lituya. En comptant le père Receveur, l’expédition qui quitte Botany Bay a donc perdu au moins trente-quatre hommes, son second commandant et deux chaloupes. Elle a aussi laissé à Petropavlovsk, au Kamtchatka, le jeune interprète Barthélemy de Lesseps, chargé de rapporter en France, par voie de terre, le journal et les cartes. Lesseps quitte Petropavlovsk en traîneau à chiens en octobre 1787, traverse la Sibérie, et se présente à Versailles le 17 octobre 1788 pour remettre au roi les papiers dont il a la charge. À cette date, la Boussole et l’Astrolabe ont probablement déjà sombré. La suite du journal, jusqu’à Botany Bay, a gagné l’Europe par les navires anglais. C’est sur ces deux envois que l’officier du génie Milet-Mureau compose, en vertu d’un décret de l’Assemblée du 22 avril 1791, les quatre volumes du Voyage de La Pérouse autour du monde, imprimés en 1797 avec un atlas de gravures. Le texte du journal tel que La Pérouse l’a écrit, débarrassé des retouches de l’éditeur, n’a été transcrit qu’en 1985 par John Dunmore et Maurice de Brossard.
« Au commencement de décembre 1788 à l’île de France »
La route suivie après Botany Bay n’est connue que par l’intention. Dans une des lettres expédiées au début de février 1788 et publiées par Milet-Mureau, La Pérouse détaille son programme. Il compte remonter vers les îles des Amis, l’actuel archipel des Tonga, puis reconnaître la partie méridionale de la Nouvelle-Calédonie, « l’île Santa-Cruz de Mendana », la côte sud des Salomon, que les cartes du temps nomment terre des Arsacides, et la Louisiade. La suite est datée au mois près. « Je passerai, à la fin de juillet 1788, entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Hollande, par un autre canal que celui de l’Endeavour, si toutefois il en existe un. » Il prévoit de visiter en septembre et en octobre le golfe de Carpentarie et la côte occidentale de l’Australie, pour arriver « au commencement de décembre 1788 à l’île de France », l’actuelle île Maurice.
Deux conséquences découlent de ce texte. Les îles Santa Cruz figurent en toutes lettres sur la route, si bien que Vanikoro, la plus méridionale de l’archipel, se trouvait sur le chemin des frégates, à 130 kilomètres de Nendo, où le navigateur espagnol Álvaro de Mendaña avait tenté de fonder une colonie en 1595. Et le passage entre la Nouvelle-Guinée et l’Australie, le détroit de Torres, était la sortie prévue du Pacifique, ce qui pèsera dans toute hypothèse sur la direction qu’ont pu prendre d’éventuels survivants.
Après le 10 mars 1788, aucune ligne écrite par un membre de l’expédition n’est parvenue en Europe.
Au large, sans s’arrêter
Au printemps 1789, aucune frégate n’a touché l’île de France, et l’inquiétude gagne. La Société d’histoire naturelle saisit l’Assemblée nationale, qui décide d’envoyer une expédition de secours. La Recherche et l’Espérance quittent la France à la fin de septembre 1791, sous les ordres d’Antoine Bruny d’Entrecasteaux, avec Jean-Michel Huon de Kermadec pour second. Après la Tasmanie, la Nouvelle-Calédonie et les Salomon, elles arrivent aux Santa Cruz en mai 1793 et aperçoivent Vanikoro. Les deux navires relèvent la côte sans y débarquer, puis poursuivent vers l’ouest avec des équipages minés par le scorbut, dont d’Entrecasteaux meurt en juillet. Le botaniste Jacques-Julien Houtou de Labillardière, qui était du voyage, en publie la relation à Paris en 1800, sous un titre qui dit la mission et en tait l’échec.
Deux ans plus tôt, en août 1791, la frégate britannique Pandora, lancée à la poursuite des mutins du Bounty, était elle aussi passée en vue de l’île. Le mot que la tradition prête à Louis XVI sur le chemin de l’échafaud, le 21 janvier 1793, appartient à ces années d’attente. « A-t-on des nouvelles de M. de La Pérouse ? » circule sans témoin contemporain nommé dans les ouvrages consultés, et un grand quotidien britannique le citait encore en 2005 comme la dernière question du roi ; on le traitera ici comme une attribution.
Mannicolo
La piste suivante passe par un commerçant de bois de santal. Peter Dillon, né à la Martinique d’un père irlandais, fréquente le Pacifique Sud depuis le début du XIXᵉ siècle. En 1813, il dépose à leur demande sur l’île de Tikopia, une petite terre polynésienne à l’écart des routes, un Prussien nommé Martin Bushart, sa femme fidjienne et un marin indien, un lascar comme disent alors les Anglais, que les Européens appellent Joe. En mai 1826, commandant du Saint-Patrick, il repasse devant Tikopia. L’armurier du bord y achète une garde d’épée en argent. Bushart et Joe expliquent qu’elle vient de Mannicolo, l’île que l’on écrit aujourd’hui Vanikoro, à deux ou trois jours de pirogue, où deux grands navires se seraient perdus sur le récif bien des années auparavant, au cours d’une tempête.
Dillon gagne Calcutta en août 1826, montre les objets à l’Asiatic Society of Bengal et obtient de la Compagnie anglaise des Indes orientales le commandement d’un navire, le Research, qui appareille en janvier 1827. Il touche Tikopia le 5 septembre, y embarque un Tikopien nommé Rathea qui s’offre comme guide, mouille à Vanikoro le 7 et y reste jusqu’au 8 octobre. Le 30 septembre, au village d’Ammah, il trouve une planche sculptée aux fleurs de lys qui sert à barrer une porte ; le musée national de la Marine, à Brest, qui la conserve, la présente comme le seul fragment de décor connu des deux navires. Il rapporte aussi une cloche, un petit canon de bronze, un chaudron de cuivre et une meule. Son récit paraît à Londres en 1829, et la traduction française l’année suivante, avec dans le titre le mot de « découverte » du sort de La Pérouse.
Le mot est celui des Européens. Les gens de Vanikoro et de Tikopia vivaient depuis quarante ans avec les épaves, dont ils tiraient le fer de leurs outils et la matière de leurs échanges avec les îles voisines.
Jules Dumont d’Urville, qui commande une corvette rebaptisée Astrolabe en hommage au navire disparu, apprend en Tasmanie la nouvelle de Dillon. Il passe à Tikopia le 9 février 1828 sans parvenir à y engager un interprète, mouille dans la baie de Manévai le 21 février et repart le 17 mars, l’équipage diminué par le paludisme. Ses hommes relèvent sur le récif des ancres et des canons qu’il ramène en France, et dressent au bord du lagon un monument inauguré le 14 mars 1828, que le dessinateur Louis-Auguste de Sainson a représenté dans l’atlas historique du voyage. Dillon, lui, est reçu à Paris et récompensé par le roi. Les deux enquêtes s’accordent sur le lieu du désastre et divergent déjà sur à peu près tout ce qui l’a suivi.
Deux ouvrages portent l’essentiel de cette histoire, et ils tirent dans des directions différentes. Le récit que Dillon publie en 1829 rapporte des témoignages recueillis à travers une chaîne d’interprètes, auprès d’informateurs que l’enquêteur rétribuait. Le livre que Jean-Christophe Galipaud et Antoine de Biran ont tiré en 2006 des fouilles de l’IRD confronte ces témoignages à ce que la terre et le récif ont rendu, en garde certains, en écarte d’autres. Il faut maintenant reprendre les récits tels que Rathea les a traduits, descendre sur les deux épaves que la Marine nationale puis l’Association Salomon ont fouillées de 1964 à 2008, et ouvrir le camp de la rivière Lawrence, où un fouilleur de l’IRD a sorti en 1999, à plus d’un mètre de profondeur, un compas de proportion, un bougeoir de cuivre et un petit canon de méridienne.
Cinq à six lunes au bord de la rivière Lawrence
Un mousse de Tréguier, peut-être, sur l’île de Mer


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