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Enquête
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De quoi le Caravage est-il mort : un squelette et un feuillet volant

Caravaggio / Wikimedia Commons
19 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un feuillet volant, et un registre paroissial muet

On ne pratique pas l’autopsie d’un homme mort en 1610, et l’objection doit venir avant la question. Aucun médecin n’a examiné Michelangelo Merisi pendant ses derniers jours. Aucun greffier n’a consigné sa fin, aucun notaire n’a inventorié son corps sur place, et la paroisse où l’on situe son enterrement ne porte rien à son nom dans son registre des morts.

Deux équipes de laboratoire se sont pourtant succédé sur les mêmes ossements, à huit ans d’écart, et elles n’ont pas conclu de la même façon. Entre les deux, six chercheurs ont publié dans la même revue que la seconde une note expliquant que la question était mal posée, parce que le squelette analysé n’était peut-être pas le sien. L’état du débat en 2026 tient dans cette superposition, un diagnostic microbiologique précis posé sur une identification qui ne l’est pas.

Le fonds documentaire ancien, lui, tient en peu de chose. Une lettre de nonce, deux avvisi, ces feuilles d’information manuscrites que des correspondants payés expédiaient chaque semaine aux cours italiennes, trois biographies rédigées entre sept et soixante-deux ans après les faits, une lettre de vice-roi, et le feuillet de 2001.

Le peintre a quitté Naples au début de juillet 1610. Cela, personne ne le discute.

Le médecin du pape a connu Merisi

Le plus ancien des trois récits est aussi le seul écrit par un homme qui exerçait la médecine. Giulio Mancini, Siennois installé à Rome en 1592, médecin à l’hôpital du Saint-Esprit puis médecin personnel d’Urbain VIII à partir de 1623, rédige ses Considerazioni sulla pittura entre 1617 et 1621 environ. Le texte circule en manuscrit et n’est imprimé qu’en 1956. Sur la fin du peintre, il donne une phrase, et elle est déjà une interprétation : « Parti dans l’espoir de se rétablir, il arrive à Porto Ercole où, surpris par une fièvre maligne, au sommet de sa gloire, âgé de trente-cinq à quarante ans, il mourut de privation et sans soins, et fut enterré dans un lieu voisin. »

Deux choses dans cette phrase. Mancini écrit que Merisi était déjà malade au départ, ce qu’aucun autre témoignage ne confirme. Et sa « fièvre maligne » désigne une classe nosologique du XVIIᵉ siècle, qui regroupe les fièvres continues à issue rapide, toutes causes confondues. Un médecin de 1620 qui écrit febbre maligna range une mort, il ne l’explique pas.

Giovanni Baglione publie ses Vite à Rome en 1642. Peintre lui-même, il avait attaqué Merisi en justice pour diffamation en 1603, ce qui donne à son témoignage une valeur particulière, celle d’un homme qui n’avait aucun intérêt à embellir. Son récit est précis sur la mécanique et vague sur la géographie. Le peintre, défiguré au visage à Naples, s’embarque sur une felouque avec peu d’affaires, débarque, est fait prisonnier « en échange » de quelqu’un d’autre, reste deux jours enfermé, et ne retrouve plus la barque. Il court alors la plage sous le soleil pour tenter d’apercevoir en mer le bâtiment qui emportait ses biens. Puis, écrit Baglione, « arrivé enfin en un lieu de la plage, il se mit au lit avec une fièvre maligne, et sans secours humain, en peu de jours, il mourut misérablement, comme il avait justement mal vécu ».

Un lieu de la plage. Baglione ne nomme pas Porto Ercole, et il ne le nomme nulle part. Le seul des trois biographes qui ait connu personnellement le mort et qui écrivait à Rome ignore, ou tait, l’endroit exact où celui-ci est tombé.

Giovan Pietro Bellori, en 1672, comble le vide. Sa Vita nomme Porto Ercole, ajoute que la garde espagnole attendait un autre chevalier et l’arrêta par erreur, et fixe la mort en 1609, « année funeste pour la peinture » qui lui enleva aussi Annibal Carrache et Federico Zuccari. L’erreur est volontaire au sens où elle sert une construction, l’idée d’une saison noire qui emporte trois maîtres ensemble. On la retiendra pour la suite, parce qu’une date fausse de 1609 circulait donc déjà en imprimé avant de réapparaître sur un bout de papier en 2001.

« Non è morto in Procida »

Le seul document administratif contemporain qui raconte la mort a la forme d’un rapport de renseignement. Le 24 juillet 1610, le cardinal Lanfranco Margotti, qui signe la correspondance de la secrétairerie d’État à la place de Scipione Borghese, écrit de Rome au nonce à Naples. Une rumeur court dans la Ville, le peintre serait mort à Procida. Vérifiez.

Cinq jours plus tard, Deodato Gentile, évêque de Caserte, dominicain, ancien commissaire général du Saint-Office et inquisiteur général pour le royaume de Naples, répond. Sa lettre est conservée à l’Archivio Apostolico Vaticano, dans le fonds de la nonciature de Naples, Segreteria di Stato 20 A, au folio 222. Elle a été publiée en 1991 par Vincenzo Pacelli, avec quatre autres du même correspondant, échelonnées jusqu’en 1611. Le passage central mérite d’être lu lentement, parce que tout ce qu’on croit savoir en descend : « je trouve que le pauvre Caravage n’est pas mort à Procida, mais à Porto Ercole, car étant arrivé avec la felouque sur laquelle il voyageait à Palo, il y fut emprisonné par le capitaine, et la felouque, dans ce tumulte, ayant gagné le large, s’en retourna à Naples ; le Caravage resté prisonnier se libéra par un gros débours d’argent, et par terre, et peut-être à pied, se rendit jusqu’à Porto Ercole, où étant tombé malade il a laissé la vie ».

Ce que la lettre contient, on vient de le lire. Ce qu’elle ne contient pas mérite autant d’attention. Gentile ne donne aucune date de décès, aucune cause, aucun nom de témoin oculaire, aucune indication sur un enterrement. Il n’a pas d’informateur à Porto Ercole, qui se trouve à quatre jours de courrier et dans une autre juridiction ; il a interrogé, à Chiaia, l’entourage de la marquise Costanza Colonna et les marins de la felouque revenue à quai. Son « peut-être à pied » est un aveu de reconstitution, et c’est le seul endroit du texte où l’enquêteur laisse voir qu’il comble un trou. Le reste de sa lettre porte sur les tableaux, trois toiles retrouvées chez la marquise, deux saint Jean et une Madeleine, qu’il fait garder sous clé pour le compte du cardinal. Un fonctionnaire écrit à son supérieur au sujet d’un stock à récupérer, et la mort du peintre est ce qui rend ce stock disponible.

Les avvisi expédiés à la cour d’Urbino confirment la nouvelle sans rien y ajouter. Celui du 28 juillet est le premier texte connu qui annonce le décès. Celui du 31 juillet donne la version qui fera loi pendant trois siècles, « est mort Michel Angelo da Caravaggio, peintre célèbre, à Porto Ercole, alors que de Naples il venait à Rome pour la grâce que Sa Sainteté lui avait faite du bando capitale qu’il avait ». Deux erreurs dans une seule phrase. Porto Ercole n’est pas sur la route de Naples à Rome, elle est cent kilomètres au-delà. Et aucun bref de grâce, aucune supplique au nom de Merisi n’a jamais été retrouvé dans les registres pontificaux.

Le feuillet du 19 décembre 2001

Le 19 décembre 2001, dans le Libro de’ Capitoli de la collégiale de Porto Ercole, un volume qui couvre les années 1653 à 1861, apparaît un feuillet non relié. Il est aujourd’hui conservé à l’Archivio storico de la diocèse de Pitigliano-Sovana-Orbetello. Au recto, trois lignes, « A li 18 luglio 1609 nel ospitale di S. Maria Ausiliatrice morse Michel angelo Merisi da Caravaggio, dipintore, per malattia ». Au verso, une autre notation, la mort le 31 juillet d’un enseigne nommé Gaspar Montero.

La découverte a été présentée comme la preuve définitive du lieu de la mort, et elle a servi de point de départ à toute la campagne de fouille de 2009. Trois objections lui sont opposées depuis, et elles ne sont pas de même poids.

La première tient à l’année. Il porte 1609, un an avant la mort. La défense classique invoque le style de datation siennois, dit ab incarnatione, qui faisait commencer l’année le 25 mars et décale d’une unité les actes toscans. L’argument ne fonctionne pas ici, pour deux raisons que n’importe quel archiviste vérifie en une minute. D’abord, ce décalage ne concerne que les dates comprises entre le 1ᵉʳ janvier et le 24 mars, et le 18 juillet tombe en dehors. Ensuite, Porto Ercole relevait de la couronne d’Espagne, où le calendrier grégorien s’appliquait depuis 1582. Le 1609 du feuillet n’est donc pas un artefact de calendrier, il faut l’expliquer autrement.

Deuxième objection, le registre paroissial. La mort du militaire inscrite au verso a bien été reportée dans le registre des morts de Sant’Erasmo, avec l’annotation « 1609, courant 1610 » qui montre qu’on avait repéré l’erreur d’année. Celle du peintre ne l’a pas été. Le nom de Merisi ne figure nulle part dans ce registre.

La troisième vise l’hôpital lui-même. Aucun répertoire des établissements hospitaliers toscans ne mentionne un Santa Maria Ausiliatrice à Porto Ercole, observation que Renato Di Tomasi a mise en avant en 2022. La tradition locale situe l’infirmerie dans les bâtiments de la confrérie de Santa Croce, au-dessus du bourg ancien, sur le chemin en escalier qui monte derrière l’église Sant’Erasmo vers le promontoire du phare, où subsistent quelques ruines.

Un visage tailladé neuf mois plus tôt

Un dernier élément doit entrer avant la coupure, parce que toute la lecture médicale moderne repose sur lui. Le 24 octobre 1609, un avviso parti de Rome vers Urbino rapporte ceci : « on a nouvelle de Naples que le Caravage, peintre célèbre, aurait été tué, et d’autres disent défiguré ». L’agression a eu lieu devant l’auberge du Cerriglio, près de Santa Maria La Nova. Baglione écrit que le peintre fut « au visage si fortement blessé qu’à cause des coups on ne le reconnaissait presque plus ».

Neuf mois séparent cette nuit de sa mort. Entre les deux, il a peint. C’est de cette période que datent les toiles du dernier séjour napolitain, et les trois qui voyageaient sur la felouque en juillet.

La question médicale se réduit donc à une alternative simple. Ou bien ces blessures, ou une autre reçue depuis, l’ont tué à retardement par infection, et il faut un os pour le montrer. Ou bien il est mort d’autre chose, fièvre des marais, intoxication chronique, mauvaise eau de citerne, et il faut aussi un os pour l’écarter. Les cinq lettres de Deodato Gentile publiées par Pacelli en 1991 et les deux procurations notariées que Giulia Cocconi a tirées de l’Archivio di Stato de Parme en 2021 fixent le cadre de l’été 1610. Elles ne disent rien d’un corps. Ce corps, on est allé le chercher dans une crypte de Porto Ercole en janvier 2010, avec une pelle et un compteur de carbone 14, et c’est là qu’il faut suivre les os un par un, le protocole de sélection, le chromosome Y, la molaire envoyée à Marseille, puis revenir aux archives espagnoles de Simancas, où un auditeur des Présides faisait l’objet d’une enquête pour emprisonnements sommaires l’année même de la mort du peintre.

La suite de l’enquête
  1. Le cimetière a été rasé pour faire un jardin public

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